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Armando Llamas
Interview
Trente pièces à Llamas


Armando Llamas

par Maïa Bouteillet



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Retour sur les planches du dramaturge Armando Llamas après des années d'absence avec des petites formes à jouer : une trentaine de textes très courts et plus corrosifs que jamais.

Voilà plus de cinq ans qu'Armando Llamas n'était pas revenu à Paris. Juste avant de prendre son avion pour l'Espagne où il vit, l'écrivain nous donne rendez-vous place Gambetta, à deux pas du Théâtre de la Colline où il a travaillé avec Jorge Lavelli dans les années 80. Installé au Café du Métro, derrière ses lunettes noires -une coquette plaisanterie qu'il enlèvera dès notre arrivée- Armando Llamas observe la vie parisienne s'agiter au dehors. Il parle, parle, parle... opérant mille digressions, entre anecdotes et coups de gueule, dont il s'excusera à la fin de l'entretien.

"Ça fait tellement longtemps que je n'ai pas parlé." Armando Llamas revient de loin, de son village natal Santibanel del Bernesga, dans la province espagnole très rurale de Leon, où il est retourné vivre au plus terrible de la maladie. Le sida, il l'affiche franchement. Avec ce même sans-gêne naturel qui fait de ses pièces autant de traités corrosifs et rapides (il aime bien ce mot) sur l'amour, la modernité, la différence, l'intolérance. La maladie lui a d'ailleurs inspiré, entre autres lignes bien senties, l'"histoire drôle" des Trente et une Pièces autobiographiques qui viennent de paraître aux éditions des Solitaires intempestifs en même temps que Meurtres de la princesse juive, son quatorzième texte pour la scène, est réédité par Théâtre Ouvert (dix ans après la version en tapuscrit) qui ouvre ainsi une nouvelle collection, Enjeux, de pièces augmentées de commentaires. D'un ouvrage à l'autre, c'est la même écriture ramassée, le même éclatement des styles et des contingences espace-temps à l'appui d'une structure qui ne laisse rien au hasard. "Un de ces êtres qui prennent le désordre et la cacophonie du monde comme un vivier", note Stanislas Nordey qui a mis en scène les Quatorze Pièces piégées. La multiplicité de l'oeuvre fait la singularité du bonhomme. Né en 1950 en Espagne, Llamas apprend sa langue maternelle en Argentine d'où l'accent qui aujourd'hui encore le rend étranger à sa propre terre. Dès 1965, il s'essaye à tout : journalisme, peinture, théâtre, il joue et écrit des chansons pour différents interprètes dont les Rita Mitsouko. À son arrivée en France en 1973, il signe des articles dans plusieurs journaux -Le Monde, Libération, Le Magazine littéraire- et des scénarios avant de se tourner vers le théâtre. Il écrit et met en scène ses pièces, travaille à l'administration du théâtre de l'Athénée de 1979 à 1981, puis comme dramaturge de Claude Régy aux Ateliers contemporains; il est aussi lecteur pour la revue L'Action théâtrale, conseiller pour la revue du Théâtre national de la Colline et conseiller artistique des rencontres de Brou à Bourg-en-Bresse en 1990. Suivront des années de quasi-silence. Dans son village du nord-ouest de l'Espagne, il écrit Trois Pièces rupestres et Sept Matrices publiées dans les Trente et une pièces autobiographiques. En août dernier, à l'invitation du metteur en scène Michel Didym, Armando Llamas fait une brève apparition aux rencontres de La Mousson d'été, le temps de signer un rap avec le groupe M.Brunelière. En mai prochain, les rencontres théâtrales de Dijon lui seront en partie consacrées.

"Aucune parole ne doit être la chienne d'aucun maître" : à lire cette phrase dans Meurtres de la princesse juive, on se dit que, là, l'auteur livre un message.
La phrase en soi est assez claire. L'écriture de théâtre est adressée à un collectif, elle n'est pas destinée à untel ou à la critique : j'écris sans gêne, pas pour combler une attente, ni pour répondre à une demande. Si j'écrivais pour me sentir brimer alors je préfèrerai être marchand de pizza, plombier ou exercer n'importe quelle autre profession où l'on n'investit pas autant de soi-même. Les écrivains, les artistes ne bluffent pas! C'est Jeanne La Brune qui le dit, j'aime bien. L'écriture, ça n'est pas moi, je n'en suis pas responsable.
Pardon?
C'est comme le type qui fabrique des belles godasses : ce n'est pas lui qui est bien, ce sont les pompes. L'écriture c'est juste une question de rétention anale, ça ne dirige pas ma vie. C'est vraiment ce que je pense. Tout à coup il y a un trop plein, donc ça sort, et il faut espérer que ce qui sort est intéressant. Mais ne confondons pas l'homme et l'oeuvre. J'ai vu trop de gens talentueux perdrent la tête sous la pression de leur fan club pour ne pas me mettre en garde contre moi-même. Le théâtre de Claude Régy est magnifique, mais sa pensée est inconsistante, vieillotte -bon d'accord, il a trois ou quatre idées valables. Mais quand il écrit par exemple que la vitesse ne produit rien c'est stupide!
Vous sortez des phrases de leur contexte... N'êtes-vous pas amer après votre expérience comme dramaturge de Claude Régy?

Vraiment, je suis effrayé de voir quelqu'un d'intelligent, de sympa, devenir aujourd'hui un gourou. Le pire, c'est que ceux qui l'ont intronisé gourou sont les mêmes qui descendaient ses spectacles autrefois. J'ai vu qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume de Danemark le jour où Laure Adler (directrice de France Culture, ndlr) m'a dit "Régy est un dieu", le malheur c'est que lui a fini par le croire, il devient comme Marguerite Duras. Dommage, alors que ses qualités c'était justement sa fragilité, son déséquilibre. Ses spectacles continuent de me paraître ce qui se fait de plus beau aujourd'hui en France mais j'avoue que cette installation soudaine me déplaît!
Revenons-en à votre théorie de l'écriture.
Je ne comprends pas ces gens qui écrivent tous les jours, à heure fixe. Je déteste les comportements obsessionnels. Chez moi cela vient de manière inattendue, je ne me vis pas en tant qu'écrivain. Je fais un travail continu d'écrivain avec mon corps, dans la rue, avec les gens. Pour moi écrire, c'est établir des passerelles -avec un garçon de café ou la jeune femme qui enregistre mon billet à l'aéroport, etc.- en redonnant un statut à des personnes qui pourraient ne pas en avoir.
Dans
Meurtres..., figurent des répliques entières en ourdou, en hongrois, en allemand, cela rejoint votre idée de passerelle?
Cela provient de mon amour pour toute culture que je ne connais pas. Pour moi, il n'existe qu'une culture alors qu'on nous fait croire qu'il y en a deux : la culture hiérarchisée, élitiste et prétendument inaccessible et la culture populaire. En piochant dans l'une et dans l'autre, je suis à la fois traître aux deux catégories et en position d'observateur privilégié.
En lisant vos pièces, on se croirait dans une comédie musicale, un film, un tableau, une pub... Vous empruntez à tous les styles, il y a un éclatement complet de l'écriture prise dans un tourbillon de saynètes rapides, très courtes.

Parce que j'écris en déversant tout, pêle-mêle, et après j'enlève la rhétorique. Dès que je sens que cela s'enlise, pfuittt, je passe à autre chose. C'est pour cette raison que les scènes sont rapides. Il y a toujours le danger que les idées prennent la place de la passion qu'elles représentent. J'ai la volonté de redonner à chacun une parole authentique, comme Andy Warhol qui disait que chacun pouvait avoir son quart d'heure de célébrité, je veux que chacun ait sa minute de vérité. Vous n'imaginez pas le nombre de gens du Front national qui me racontent leurs histoires. En les écoutant, j'ai une petite chance de modifier leur jugement, en faisant remarquer par exemple, au type raciste que moi-même, avec qui il parle régulièrement, je suis étranger, homosexuel. Si vous condamnez aussitôt leur parole, vous en faites des victimes. Ce qu'a fait l'Europe avec Jorg Haider est stupide, le blocus est une mauvaise idée, regardez Cuba!
C'est le rôle de l'écrivain, de parler, d'écouter?
Je pense que l'écrivain doit être dans la rue, actif, avec les gens. Une pensée politique ça se vit, cela ne s'écrit pas forcément. Cela passe par des petites choses. Ne pas faire un bond quand un S.D.F. vous adresse la parole par exemple. Toute la misère, l'horreur je me dois de la modifier si je peux.
Il y a quelque chose de transgressif dans vos pièces, à commencer par vos titres -
Images de Mussolini en hiver, Meurtres de la princesse juive- pensez-vous que l'écriture doit transgresser?
Ce n'est pas volontaire. J'écris ce que je pense, comme je le pense, mes limites ne coïncident pas forcément avec celles des autres, voilà tout. Il y a quelqu'un qui disait une chose peut-être faite à quoi bon la faire, je préfère aller là où je ne suis jamais allé. En fait, je ne sais pas où je vais. Avez-vous remarqué que mes pièces sont bancales? Chaque fois ce sont des tentatives, c'est pour cela qu'elles sont courtes.
Apparemment, vos pièces offrent une grande liberté de jeu. Pourtant, en exergue de Trente et une Pièces autobiographiques, vous citez Jane Bathori (une chanteuse) qui dit notamment "ne vous substituez pas à l'auteur c'est lui qui a raison", est-ce un avertissement ?

C'est ironique, ça veut dire lisez d'abord et après faites ce que vous voulez. Non, pour moi, il n'y a pas de sacralité du texte. J'écris du théâtre pour que les autres me renvoient des choses auxquelles je n'avais pas pensé. Si un comédien a du mal à comprendre ou à dire un passage, qu'on le coupe! Certains parlent de pédanterie à propos des citations, en réalité c'est didactique, j'essaye de partager mes connaissances. D'ailleurs avec ce personnage qui s'appelle Armando, c'est aussi une manière de désacraliser l'auteur car je me mets en scène de manière assez ridicule. Dans Slapstick comedy, la première fois, Armando est attablé dans un bistrot, il croit qu'un type lui demande un autographe alors qu'en réalité il l'a reconnu car il connaît bien son frère, Miguel Llamas, "celui qui est maçon à Mondonville"; la deuxième fois il imagine que le serveur le drague alors qu'il veut juste un autographe; la troisième fois il se prend une tarte à la crème et là mes confrères écrivains rient généralement jaune!
Est-ce qu'il n'y a pas un héritage des surréalistes argentins?

Dieu merci je suis fils de prolo, de paysan. Partout où j'ai vécu j'ai toujours été étranger. Mes parents ont quitté l'Espagne pour l'Argentine quand j'étais tout petit parce qu'ils crevaient de faim. Nous avons fait l'apprentissage des propositions culturelles de la grande ville en même temps. Nous allions au cinéma voir des Bergman, mais nous ne savions pas qui c'était, on ne faisait pas de hiérarchie dans nos découvertes, nous allions tout voir, tout ce qu'on pouvait. J'ai vraiment profité de l'âge d'or de la culture argentine qui était à la fois tournée vers l'Europe d'où venaient les migrants, mais aussi beaucoup vers les États-Unis, c'est ainsi que j'ai eu accès à Paul Bowles, Wharol, etc..
En lisant vos pièces, on pense forcément à l'Argentin Copi, vous a-t-il influencé?
Nous venons de la même histoire, il avait le même respect pour la culture populaire. Copi était un modèle à suivre mais il ne m'a pas influencé. Il faisait partie de la génération d'avant, comme Jorge Lavelli, ils sont arrivés plus tôt en France. Quand je suis arrivé en France à mon tour, la parano était devenue terrible en Argentine, tous les intellectuels s'exilaient ce n'était plus possible de travailler là-bas mais je n'avais pas vraiment le projet de rester, c'est une histoire d'amour qui en a décidé.
Là-bas en Argentine, j'ai écrit une fiction qui portait un titre à rallonge Sacha Distel, les Rolling Stones et un ange de Jehovah envahissent la ville de Buenos Aires et des texte pour des groupes de rock, j'ai réalisé des happenings. Aujourd'hui je me suis remis à écrire pour un groupe de rap de Malaga, Fila India.
Arrivé en France, avez-vous tout de suite écrit en français?
Oui des articles dont un Les Chiens aboient, Claude Régy passe dans Libération. C'était une arme de plus pour gagner ma croûte, ça m'était égal d'écrire dans une autre langue que la mienne. Le français cultive l'art de la litote, les trois quarts des expressions procèdent par négation : elle n'est pas mal, ce n'est pas mauvais, etc.. Et puis je suis fasciné par le brouhaha pluri-linguistique. En espagnol ce sont les formes populaires qui me passionnent, l'Espagne c'est la ruralité alors que la France se caractérise par une culture urbaine provinciale. La langue française est une langue paternelle pour moi. À 14 ans, quand j'ai dit à mon père que j'étais pédé il m'a frappé et m'a donné un revolver pour que je me tue. Mon père m'a trahi, j'étais en rupture de père. Quand j'ai rencontré l'homme pour qui je suis resté en France -l'histoire d'amour dont je parlais avant- il a été comme un nouveau père pour moi, grâce à lui j'ai conquis une autre langue, un nouveau pays, la France où j'espère pouvoir revenir bientôt.
La maladie a changé votre écriture?
La vie d'abord, l'écriture vient après, je vous l'ai déjà dit. La maladie a changé toute ma vie évidemment. L'écriture changera sans doute aussi, je sens un refus de l'anecdote, j'ai envie de me tourner du côté d'un théâtre proche de l'essai. Les différents textes qui composent les Trente et une Pièces... sont ce que j'ai écrit en dernier, c'était au début de la maladie. Je m'y remets, je viens de finir un scénario de court métrage, j'ai écrit une petite pièce en espagnol, Sketches of Spain, en hommage à Miles Davis.

Armando Llamas
Meurtres de la princesse juive

Théâtre Ouvert-Enjeux
Trente et une Pièces
autobiographiques

Les Solitaires intempestifs
200 et 112 pages, 75 et 50 FF

Maïa Bouteillet

   

Revue n° 033
(janvier - mars 2001).
Commander.

Armando Llamas


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