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Patrick Bouvet
Interview
Twist and Shot


Patrick Bouvet

par Nathalie Dalain



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partir d'informations que la société du spectacle nous demande d'encaisser sans broncher, Patrick Bouvet retourne les images à l'envoyeur pour en faire des mots choc.Et rester debout.

OEuvre singulière et radicale, usant de l'explosion frontalière des disciplines artistiques pour mieux mettre en exergue l'atomisation du corps individuel et social, Shot est un objet littéraire non identifié. Patrick Bouvet y consigne les traumas des cinquante dernières années, où les légendes se substituent aux images dans une galerie de photos catastrophes. Des légendes textuelles traversées par les mythes hantant la mémoire collective, du bombardement d'Hiroshima à la mort de Kennedy, en passant par les actes terroristes majeurs de la seconde moitié du siècle.

Or si Hiroshima cristallisait la disparition du corps au profit de son empreinte, les médias surent exhiber avec rudesse la disparition du corps au profit de l'image. Shot pulvérise le procédé en marche, faisant à son tour disparaître l'image au profit des mots. Conservant sa technique d'écriture originale qui fit de son précédent livre, In Situ, un mix indéniablement radical et envoûtant, Patrick Bouvet superpose les charniers et les strass, crée le malaise par ses analogies poétiques, et réussit à saisir la monstruosité du magma informatif. Dérangeant et inclassable, Shot semble être la prolongation de la quête menée dans In Situ : "Ces images s'impriment/ irrémédiablement/ dans la mémoire"; "maintenant/ les images/ de votre mémoire/ s'impriment/ irrémédiablement". Rencontre avec un auteur lucide, marqué par les années 60, qui laissera sa trace dans celles à venir.

Vous venez du milieu musical, comment en êtes-vous venu à l'écriture?
Dans les années 80 j'étais compositeur et chanteur d'un groupe de rock (Le Locataire), j'écrivais aussi les textes des chansons. Ça a été ma première approche de l'écriture. Après s'est posé le problème de la manière d'écrire, comment écrire. Là la musique est revenue. C'était la musique répétitive qui me touchait. Le travail de Steve Reich principalement. Certaines formes exploitées en musique, ou dans les arts plastiques, l'étaient peu en littérature. La mise en boucle, la répétition. J'ai par la suite beaucoup utilisé le sampleur. L'idée d'échantillon, d'aller prendre quelque chose qui devait être de l'ordre du déchet, puis de travailler avec ça et la mise en boucle m'intéressait. En littérature, il y avait évidemment Burroughs, mais ce n'était pas pareil.
In Situ était le premier texte littéraire que vous avez écrit?
Non. In Situ, j'ai commencé à l'écrire en 97, je l'ai terminé en 98. Mais j'ai entrepris ce type d'écriture au début des années 90, au moment où je me lançais d'ailleurs dans le sampling en musique. Le premier texte un peu sérieux et abouti avec cette technique-là date de 94, mais n'a pas été publié. J'en ai fait un second après qui n'a pas abouti, en 96. D'ailleurs la forme d'In Situ n'aurait pu déboucher sur une publication avant, aucun éditeur n'aurait pris le risque.
Comment votre méthode de travail s'est-elle imposée à vous?

Burroughs a été très important pour moi, mais surtout quant à la technique du cut-up. Le geste m'a vraiment parlé. J'ai senti qu'il y avait quelque chose là-dedans, même si je n'étais pas toujours convaincu par le résultat. D'ailleurs ce qu'il y a de mieux chez Burroughs ce n'est peut-être pas le cut-up mais autre chose. Je ne le fais pas exprès, mais en général ce qui me touche, c'est souvent dans la culture américaine. Et plutôt dans les années 60 : la peinture par exemple. La notion de sérigraphie, chez Andy Warhol évidemment, mais aussi chez Rauschenberg où il faisait se chevaucher des coupures de journaux et de la sérigraphie. Il y avait une notion comme ça de juxtaposition, avec souvent le portrait de Kennedy. Steve Reich, la musique répétitive, c'est les années 60 aussi. L'idée du déchet c'est encore plus vieux dans l'art, c'est Duchamp...C'est dans cette culture-là que je suis allé piocher. Je me suis mis à collecter les coupures de journaux, j'ai souligné des phrases, j'en ai recopié d'autres, j'ai découpé des articles. J'ai des cahiers entiers remplis comme ça de choses trouvées. Pour Shot c'est en partie les Paris-Match des années 60 qui m'intéressaient. C'étaient des grands formats à l'époque, avec des photos pleines pages, sans cadre, très percutantes, souvent assez belles. Ça a eu un grand impact sur moi. Suite à In Situ où j'avais travaillé sur les Médias, sur l'idée de ce qu'on appelle le "direct live", ces informations qui nous sont données en permanence sur la planète, la globalisation, travailler à partir de ces photos semblait évident. Shot est un deuxième volet à In Situ. Il y avait donc l'idée de revenir en arrière, de rembobiner, et de voir comment on nous avait présenté l'information sur le cinquante dernières années. Même si ce n'est bien sûr pas exhaustif, il y avait cette idée de revenir sur l'histoire, présentée par les médias.
Le cut-up est souvent cité à votre sujet, mais votre technique d'écriture ne joue pas sur l'aléatoire.

Effectivement, je collecte des chutes, des phrases, il y a de la place pour le hasard mais il est très vite retravaillé. Je jette beaucoup, réécris peu. Je ne veux pas déterminer. Il me faut du temps. J'ai mis plus d'un an à finir chaque livre. Je tourne autour d'une même idée, d'un même fragment, mais les mots justes ne s'agencent pas d'eux-mêmes. Ça finit par venir au bout d'un moment. Je planifie le minimum. À partir de ça, j'utilise un système combinatoire. Cette technique d'écriture, avec la volonté de raconter quelque chose crée un frottement continu. Quand ça faiblit, je réinjecte une nouvelle phrase, et par la combinaison des mots j'obtiens une nouvelle proposition. Que je conserve ou pas. Parfois c'est au détour d'une lecture que le déclic se fait. Pendant l'écriture de Shot, je travaillais sur Hiroshima, et je suis tombé sur le témoignage du pilote qui a lâché la bombe. Il expliquait que la prise de conscience de son acte n'avait eu lieu qu'après avoir vu les photos. La réalité passait par l'image. Pour Shot, il s'agissait de malaxer ces légendes de photos, de rendre la réalité des images par les mots.
Les mises en parallèles sont toujours liées à la mémoire collective. Les images de
Shot sont liées à des réminiscences personnelles?
Quand on ne va pas chercher l'histoire dans des domaines pointus, on la trouve à la télévision et dans les magazines. J'ai trouvé que c'était Paris-Match qui était le plus représentatif. J'ai un frère qui a onze ans de plus que moi, à qui j'ai dédié Shot. Quand j'avais dix ans il avait des livres sur les Kennedy, avec des illustrations. Je me souviens surtout du choc des photos. Mes souvenirs d'enfance sont liés à des images. Pas tellement la télévision, mais vraiment les photos. Ça m'a beaucoup marqué.
Il y a dans votre oeuvre une notion de dénonciation, de lutte contre cette surinformation. Or vous vous aviez d'autres armes que l'écriture pour ce faire. La littérature vous paraissait le moyen le plus efficace?

La musique était primordiale pour moi. Mais à un moment ses limites se sont posées. La musique véhicule autre chose. Des vibrations, de l'émotion. Ça touche la chair à mon avis. Mais il y avait aussi une envie de dire quelque chose, de prendre un peu position. Même si ce n'est pas très clair, ça l'est pour qui veut le voir en me lisant. Je me suis dit que ça ne se trouvait pas dans la musique, je n'avais pas l'opportunité à l'époque de faire de la vidéo. Et d'ailleurs en vidéo, même si évidemment il y a des choses intéressantes, la plupart des travaux se ressemblent beaucoup. On utilise surtout ce que la technologie permet de faire. Je ne voyais pas l'intérêt de faire des images parmi tant d'autres. Et puis l'écriture, ça peut aller partout. Un livre c'est une voix. J'ai fait des vidéos depuis, mais ça ne me satisfait pas. Il y a un problème de cohérence par rapport à ce que je dénonce. J'envisage mes livres comme des installations. Comme un espace où on est bombardé par les informations, puisque c'est ce qu'on vit. Les discours intimes sont déjà eux-mêmes un mix. Dès qu'on dit quelque chose, qu'on s'imagine le sortir de soi, il y a des chances que ce soit un montage inconscient de phrases déjà entendues ou lues, dans la publicité, les informations télévisées ou la presse. La position de l'occidental est celle du spectateur. Toujours assis. C'est tout ce qu'on nous demande maintenant. L'écriture me permet d'être debout et contre tout cela. Pendant que j'écris, je sors de cette anesthésie, de cette sorte de coma, et ça pour moi c'est important. Le discours critique existe déjà. Je sais que je m'adresse avec mes livres à des gens déjà convertis. Un livre n'a jamais changé quoi que ce soit. On le sait quand on écrit. Le côté politique est difficile. Alors j'essaie de faire un travail sur moi-même. De me demander mais qu'est-ce que je suis; quel produit je suis devenu, moi qui suis né dans les années 60, en étant en France, en n'ayant connu aucune guerre et ayant depuis tout petit consommé des images télévisuelles, de la publicité et tout ce qui va avec.
La notion d'acte terroriste est omniprésente dans vos deux livres.

In Situ
traitait du délire sécuritaire, il n'y avait pas de passage à l'acte. Cette femme avec son arme à feu déclenchait le délire sécuritaire mais ne tirait pas. Dans Shot, il ne s'agit plus que de cela. Un répertoire de personnes qui sont passées à l'acte. Et dans ces passages à l'acte, j'inclus certaines performances de body-art. Un engagement physique et pas seulement intellectuel. Chris Burden, que je cite, a par ailleurs effectué une performance qui s'appelait Shoot. Il s'était fait tirer une balle dans le bras. Lors d'une autre performance, il invitait les gens à venir un par un regarder sa cicatrice et discutait avec eux. Il exposait sa blessure, ça renvoyait au spectacle. Après avoir traité du délire sécuritaire, ça me paraissait important de consigner ces stigmatisations. Au même titre que, même si je ne suis pas particulièrement pour l'acte terroriste, se demander si aujourd'hui ça ne manque pas, les gens qui passent à l'acte d'une manière ou d'une autre est une interrogation fondée. Une forme de radicalité pas seulement intellectuelle. L'idée d'engagement physique.
À l'inverse de bon nombre d'auteurs contemporains votre traitement du corps n'est pas intimiste. C'est le corps collectif qui est central dans votre travail.

Le rapport intimiste au corps en littérature ne m'intéresse pas. De plus, je ne m'inscris pas dans le roman tel qu'on l'entendait au XIXe siècle. Pas de psychologie, de personnages, de lieu, de temps. J'écris ce que j'aurais envie de lire. Je suis le produit de ma génération. Je m'intéresse à la société du spectacle, au corps. Mais au corps comme symptôme. Hiroshima marque l'explosion du corps collectif. L'explosion du corps social. Le déclencheur du coup de feu géant à la course à la consommation, amorcé par les Américains et suivi par tout l'Occident. La Shoah c'est l'idée du corps déchet. Du corps traité et recyclé comme un déchet. L'image du stade dans In Situ est lié au renvoi narcissique de l'image corporelle. Les écrans immenses sur lesquels les images se diffusent en simultané. Le stade du Heysel dans Shot y répond par cette vision de compression des corps prise sur le vif. La littérature actuelle qui parle de rapport à soi, à son propre corps n'apporte pas grand-chose, je n'en lis d'ailleurs presque pas.
Shot est une sorte de second volet à In Situ : après la vidéo, la photo. Vous envisagez un triptyque?
Oui, j'ai envie de continuer sur cette idée. Un triptyque sur l'image. Mais je ne sais pas encore exactement. Il n'y a pas grand chose d'intéressant à dire ou à faire sur la télévision. Je pense au cinéma. Mais ce n'est pas évident. Je n'ai pas ce type de rapport au cinéma, un rapport contre. Au cinéma, n'importe quel film, même le plus mauvais film de série B, peut apporter quelque chose de l'ordre de la révélation, quelque chose de magique. Il y a une projection qui peut s'opérer. Mais c'est plutôt de l'amour, et c'est beaucoup plus difficile quand on part de ça...

Nathalie Dalain

   

Revue n° 033
(janvier - mars 2001).
Commander.

Patrick Bouvet


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