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Michaël Glück
Interview
L'écriture à bouche décousue


Michaël Glück

par Dominique Aussenac



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Cinq recueils de poèmes, deux pièces de théâtre, publiés ou jouées cette année 2000. Michaël Glück fait entendre une écriture grave pour clamer l'effroi d'un siècle, l'effroi des temps.

De la musique de son écriture, il dit que c'est celle d'une basse. Une basse continue, tendue. Un violoncelle, peut-être baroque, peut-être de Bach et que c'est au lecteur à inventer les mélodies. Il affirme être un rêveur, mais un rêveur inquiet, un rêveur errant. On l'imagine, effaré, au milieu de décombres d'une ville en guerre perpétuelle. Éternel survivant, éternel exilé, éternel témoin qui rend aux mots l'essence des drames anciens, présents et à venir. Au bord du gouffre, il chante une dépossession certaine, l'origine de toutes les tragédies, mais aussi l'émergence de quelques fraternités vibratoires. Pas facile de naître à la fin d'une guerre! Une guerre où des êtres, au nom de la race, de la pureté, de la religion ont tenté froidement, rationnellement, industriellement d'anéantir d'autres êtres. Pas facile de faire partie du camp des exterminés. Pour vivre, alors, il faut en découdre, en découdre... avec la langue.

"Le travail de la langue : sans cesser la chair malaxée, les os rompus, les mots dits et inouïs, les peaux grattées, écorchées, arrachées. La boucherie, la charcuterie, la triperie, les officines louches et nauséeuses, les arrière-gorges nouées, pulvérulentes, toutes les cérémonies à déchiffrer, à défricher. Et au retour de l'exil l'attente lente très lente d'une autre mort. Le poète témoigne, travaille."(Cérémonies d'exil, Jacques Brémond 1997) Poète, dramaturge, Michaël Gluck est l'auteur de pièces de théâtre et de plus d'une vingtaine d'ouvrages. Rencontre à l'occasion de la sortie de Le Couteau et de quelques autres...

Vous êtes un rêveur errant?
Oui, tout à fait. La Ville est mosaïque est un livre sur mes errances. Je dis mon rapport au monde, aux mots, à la ville. J'aime les villes, grandes ou petites. C'est toujours un lieu, un rapport d'observations, d'inquiétudes. Je ne crois pas qu'on puisse être quiet dans une ville. Je ne crois pas d'ailleurs que l'on puisse être quiet d'une manière générale. Je ferai même l'apologie de l'inquiétude, ce n'est pas nécessairement quelque chose de négatif, c'est au contraire une façon constante de se poser à nouveau. Je mettrai en parallèle l'inquiétude avec se re-poser, en tant que poser à nouveau, se déplacer.
Vous donnez l'impression d'être partout un étranger.

Je suis étranger. Chacun d'entre nous est d'une certaine façon l'étranger. Vous m'êtes étranger. C'est dans la mesure où nous sommes étrangers l'un à l'autre que nous pouvons avoir conversation, échange. Si nous étions les mêmes, il n'y aurait rien à se dire. Je ne serais que dans la contemplation de moi-même dans un miroir, vous seriez dans la contemplation de vous-même dans un autre miroir. Il n'y aurait pas d'échange réel, de dialogue. Je crois que l'étrangeté, c'est la nécessité d'être toujours en possibilité de dialogue, en porte ouverte au dialogue. J'aime écouter, aller dans les villes, fréquenter les bars. Même parfois ne pas parler, écouter la parole des autres, écouter ce qui traverse nos vies parce que la parole des autres aussi traverse nos vies.
Étranger et au bord du gouffre?

On peut avoir l'impression que vivre, c'est être toujours au bord du gouffre et malgré tout se dire qu'on peut peut-être avoir des ailes pour retenir la chute. J'ai l'impression d'être habité par un sens de l'existence assez tragique dû à une histoire singulière. Mais, la tragédie n'est pas nécessairement la pesanteur. En disant dans mes livres les choses les plus dures, les plus violentes, cela me permet dans la vie d'être un peu plus supportable et à moi-même et aux autres.
Dans
Cérémonies d'exil, il est question de langue, de bouche. La langue, c'est le premier lieu d'exil?
Je viens d'une famille d'exilés, ce n'est pas par hasard. Au berceau, j'entendais une autre langue que le français, surtout quand mes parents se chamaillaient. Quand ils avaient leurs heurts et malheurs en partage, mes parents parlaient une langue d'Europe centrale, une culture disparue qui était le yiddish. Ma mère était née en Tchécoslovaquie, à la frontière de la Slovaquie et de l'Ukraine. Mon père est né à Paris où sa mère est venue le mettre au monde en arrivant de Pologne. Je suis un émigré première ou deuxième génération. Quelque chose de cet exil me reste en bouche, de la difficulté que j'avais parfois enfant à parler. L'écriture m'a aidé à sortir du mutisme.
Il faut écrire pour découdre la bouche?

L'écriture est ce qui m'a permis d'ouvrir la bouche. Je ne suis pas un homme de la parole facile, mais le peu que j'arrive à dire comme ça dans les conversations, c'est à l'écriture que je le dois. C'est elle qui m'a sauvé d'un mutisme plus grave que cela, du désir de rester dans un coin et de ne rien dire à personne.
Écrire, c'est prendre racine dans ce pays qu'est la langue?

Il se trouve que ma langue est la langue française. Mais, je n'ai pas de patrie. La patrie est toujours liée à la terre, la langue, toujours liée à la mère. On parle de langue maternelle. Le problème, c'est que la langue maternelle de ma mère n'était pas le français. Malheureusement, ma mère ne m'a pas appris ses autres langues. Mais c'est elle qui m'a appris à écrire. Mon vrai pays, c'est ce pays de la langue. Après, c'est probablement mes fantasmes sur mon rapport à l'Europe centrale. J'ai une passion pour la Tchécoslovaquie, pour Prague. Le pays, c'est les ruelles de la langue, c'est des ponctuations, des rythmes, ce sont des chants, des poèmes de Rabelais à Bernard Noël.
Vous avez écrit ce vers : "Écorché d'un nom".

Mon nom de plume, n'est pas tout à fait mon nom d'état civil, plus long, Glückstein. Un nom qui m'a posé des problèmes, qui continue à en poser, sauf que maintenant j'ai appris à grandir avec et j'en suis heureux. Étymologiquement, mon nom, Glück signifie bonheur, chance. À l'école, il n'y avait pas un professeur capable de prononcer mon nom. Encore aujourd'hui, dans la moindre administration, vous commencez à dire votre nom et ça devient effrayant. C'est quelque chose que vivent toutes les personnes venant d'une autre culture ou d'une autre langue. C'est vrai que j'avais le sentiment quand j'entendais mal prononcer mon nom qu'on me pelait à vif.
À travers vos livres, vous donnez l'impression que le monde est toujours en guerre.

Il suffit d'ouvrir les journaux, de regarder n'importe quel bulletin d'information, d'écouter la radio. Il paraît qu'il y a eu une année avant ma naissance, je suis né en 1946, une paix qui a été signée le 8 Mai 1945. Je n'ai jamais passé une année sans entendre parler de guerre. L'aphorisme d'Héraclite "Polémos est père de toute chose" est vrai. Depuis les petites guerres intimes dans le rapport à l'autre, dans cette difficulté que nous avons les uns et les autres à dialoguer, jusqu'aux guerres cosmiques, je n'entends parler que de cela.
Nous sommes les survivants de guerres très anciennes?

Oui! Je ne sais pas à quand ça remonte. Et pourtant, il y a cette chose extraordinaire : la parole. Tout d'un coup diffère la nécessité de mettre du corps mort dans nos bouches, de nous nourrir. Ne pas parler la bouche pleine, j'ai mis du temps à comprendre ce que cela pouvait signifier. Ça fait partie de l'éducation, des contraintes de l'enfance. C'est beau quand la parole se met à habiter nos bouches, quand véritablement, elle trouve son lieu fusse même dans la douleur en nos bouches, à ce moment-là, quelque chose d'une communauté humaine possible se dit, quelque chose d'une paix possible se dit. Sinon, si nous passons notre vie à mastiquer, cela passera par des querelles de territoire. Il faudra choisir le terrain le plus giboyeux, la terre à moissonner et ça se fera au détriment des autres.
Pour écrire
Vladivostok, aller simple, vous avez été en résidence dans un train?
Pendant à peu près une année, dans des trains. Le titre du livre vient d'une plaisanterie que j'avais faite quand on m'a présenté pour la première fois des contrôleurs. Cette résidence était une invitation d'un comité d'entreprise de la SNCF. J'ai posé aux contrôleurs la question suivante : "Supposez que je monte dans votre train et que je dise je n'ai pas eu le temps de prendre mon billet, est-ce que vous pouvez me faire le billet tout de suite?" Ceux-ci ont demandé pour quelle destination? J'ai dit : "Vladivostok, aller simple!". Éclats de rires. Cela a été ma phrase-test dans mes rencontres où j'étais un peu un passager clandestin. Il était convenu que je ne paye jamais de ticket pour monter dans les trains et puis que j'expliquais pourquoi j'étais là. Ils me croyaient, ils ne me croyaient pas. Ma petite phrase anodine permettait de révéler toute la nature humaine, de voir en face de soi un salaud ou un saint. J'ai aussi raconté les histoires de ces contrôleurs pour essayer de savoir comment les gens qui nous font voyager, pouvaient ou non rêver eux-mêmes de voyage.
Dans ce livre, il y a une fraternité vibratoire.

Il y a chez les cheminots quelque chose encore d'une mémoire, l'image de La Bataille du rail de René Clément, des grandes figures de la Résistance, quelque chose de cette fraternité et de cette chaleur humaine qui demeure.
Un de vos derniers recueils de poèmes s'intitule
Le Couteau, il fait partie d'un ensemble, La Suite des jours.
C'est une lecture poétique de la genèse, une lecture d'incroyant. Je me dis athée. La question de Dieu n'est pas une question qui m'intéresse. Par contre, la question du livre est une nécessité. Je suis fasciné par les textes fondateurs et lecteur de la Bible comme du Coran ou de textes sacrés de l'Inde. Le Couteau tourne autour des figures du sacrifice. J'ai éprouvé la nécessité de ne plus être seulement dans la tradition judaïque, mais aussi d'être d'Athènes et de Jérusalem à la fois. La question de la Grèce et des figures du sacrifice, du paganisme est venue. Qu'est-ce qui se passe entre le sacrifice d'Iphigénie et le sacrifice d'Isaac? J'ai voulu aussi proposer des lectures un peu hérétiques. Après tout, si c'était un pari cette histoire-là d'Abraham! Il est prêt à obéir à une parole et à sacrifier son propre fils. Si la leçon ultime, c'était, mais il faut que tu apprennes à désobéir à Dieu. En aucun cas, il ne faut obéir à une loi absurde.
Dans l'énonciation des deux derniers textes du
Couteau, vous donnez une dimension dramatique théâtrale...
Les grands textes sont toujours porteurs d'une dramaturgie, d'une théâtralité parce qu'il y a aussi quelque chose d'une adresse à une communauté et que là, on retrouve cette première voie du théâtre. Un homme vient parler à d'autres. C'est aussi quelque chose que je retrouve dans mes tentatives de théâtre, même si parfois la parole n'est pas nécessairement dans l'adresse à l'autre, au sens du public, que du peuple assemblé sur les gradins.
Le théâtre?

J'écris et je fais partie aussi d'une compagnie de théâtre. Pas pour contrôler, quand j'écris je ne fais pas le flic dans la tête du lecteur. Au contraire, parfois, en théâtre ou en poésie, c'est la lecture des autres qui m'éclaire sur ce que j'écris, des choses m'échappent. S'il n'y avait pas cette partie inconsciente, s'il n'y avait pas ce laisser-aller, ce lâcher, je ne pourrais sans doute pas écrire. Il faut une grande part d'obscurité comme font les conditions de l'écriture. Même si écrire, c'est aussi creuser dans l'abîme.

Michaël Glück
Le Couteau

L'Amourier
61 pages, 50 FF

Avant qu'il ne soit trop tard
Via Valeriano
100 pages, 100 FF

Comédies enfantines
Jacques Brémond
61 pages, 50 FF

D'après nature
Voix d'encre
48 pages, 85 FF

Dominique Aussenac

   

Revue n° 033
(janvier - mars 2001).
Commander.

Michaël Glück


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Le Couteau
Comédies enfantines    
Cette chose-là, ma mère…
Le Berceau et la tombe
Théâtre de l'encrier
Avant qu'il ne soit trop tard
L' Échelle (Dans la suite des jours)
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Peaux d'lapin
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