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François Augiéras
Interview
Paul et le frère barbare


François Augiéras

par Marc Blanchet et Nadia Ch



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Depuis quelques années, on redécouvre l'oeuvre-vie de François Augiéras. Les lettres à Paul Placet permettent trente ans après la mort de ce peintre et écrivain insaisissable de rencontrer un homme qui l'est tout autant.

Il y a chez moi une fatalité de voyage et d'instabilité, d'autant plus grande que, mettant le meilleur de ma vie dans mes livres ou dans la peinture, je ne perds rien en brisant tout derrière moi; j'emporte les livres et les tableaux comme les nomades emportent leurs dieux..." Au moins François Augiéras ne s'est-il pas trompé sur lui-même en se présentant ainsi. Et son ami Paul Placet non plus en publiant une correspondance attendue depuis longtemps, seulement entrevue dans des publications en livres et revues (signalons, entre autres, le beau livre avec CD-rom de L'île verte à Poitiers François Augiéras ou le théâtre des esprits).

Écrivain périgourdin aux multiples éditeurs (quand il ne reprend pas un livre déjà publié par Minuit pour en refaire un tirage à compte d'auteur sans prévenir!), François Augiéras a traversé l'après-guerre jusqu'au tout début des années soixante-dix en brûlant toutes ses cartouches. Salué par Gide, stupéfait comme beaucoup d'autres par ces récits violents, fiévreux, il ne reste jamais en place, préférant les terres sauvages de l'Afrique du Nord, la Grèce ou le pays périgourdin où il termine ses jours en rédigeant Domme ou l'essai d'occupation dans une grotte. Grâce à son exécuteur testamentaire Jean Chalon, on peut trouver la plupart de ses textes dans la collection Les Cahiers rouges chez Grasset (en attendant la réédition d'Une trajectoire sous son titre original Une enfance au temps du Maréchal et, enfin, un livre complet de sa peinture aux éditions de La Différence début 2001). La reconnaissance n'est pas encore totalement là pour ce peintre-écrivain-voyageur qui éleva son oeuvre au ciel comme un sacrifice. Auto-désigné comme un barbare en Occident, il eut un ami : Paul Placet, dont l'action s'avère déterminante pour la postérité de cet homme (publications, expositions, et, disons-le ainsi : disponibilité!) Enseignant en France et à l'étranger, Paul Placet (auteur de François Augiéras, un barbare en Occident, une biographie aujourd'hui épuisée) nous accueille, à la retraite, en pays sarladais, au "Premier étage-Augiéras" comme dit son épouse, qui a collaboré à la mise au point de ces lettres et auteur, par ailleurs, d'un délicieux confit de canard.

Vous publiez trente ans après sa mort les lettres qu'Augiéras vous a adressées. Pour quelles raisons?
Je suis resté de 1971, date de sa mort, jusqu'à 1982, sans rien faire. Pour deux raisons : premièrement, j'enseignais, deuxièmement, j'étais en province et n'avais "aucun poids". Je ne savais pas à qui m'adresser pour faire quelque chose. Tout s'est déclenché quand les éditeurs George Monti, du Temps qu'il fait, et Bruno Roy, de Fata morgana, sont venus un jour me rendre visite et qu'a été publié ensuite le deuxième Cahier du Temps qu'il fait sur François Augiéras. J'ai ouvert un carton où toutes les lettres étaient en vrac, je ne m'en étais pas approché depuis que je les avais reçues. C'est à ce moment-là que j'ai tout reclassé. J'ai attendu pour la publication des lettres pour des raisons que j'explique dans le livre : Augiéras fait de son ami Paul Placet un personnage d'exception et je ne sais si j'en suis un! Il y a tout de même une certaine pudeur à être sur la place publique. J'étais pour lui un individu rare, quoique remarquez, ça ne l'empêchait pas de dire de moi à son ami Boyé que j'étais un salaud! Cela fait partie du personnage et de l'aventure. Le moment était venu de publier ces lettres parce que tout de même j'aimerais me "libérer" et passer à autre chose que ce travail exclusif autour d'Augiéras.
À quoi avez-vous tenté d'être fidèle dans la publication de ces lettres et qu'en ressort-il selon vous?

J'ai à peu près quatre cents lettres. Je n'en ai retenu qu'une centaine car souvent Augiéras se répète, il a oublié ce qu'il a dit dans la lettre précédente, et puis j'ai écarté les lettres de moindre intérêt comme celles fixant un rendez-vous par exemple. Et certaines aussi -d'une grande violence vis-à-vis de son épouse. Durant vingt ans de connaissance d'Augiéras, j'ai privilégié l'homme par rapport à l'oeuvre. Celui-ci m'intéressait plus pour son allure, ses propos, le prestige qu'il avait à mes yeux. Les livres ne m'apparaissaient que comme complément. Après sa mort, ils sont devenus l'essentiel.
Augiéras n'a pratiquement rien imaginé de ce qu'il a écrit comme livres. Il a vécu, et après avoir vécu, il s'est retiré Place du Palais à Périgueux ou dans des maisons d'accueil, toujours pour écrire. Finalement, que ce soit Le Vieillard et l'enfant, Le Voyage des morts, L'Apprenti sorcier, Un voyage au Mont Athos : tous ces livres sont directement tirés d'une expérience. Peut-être trouvera-t-on un jour que la composition du Voyage des morts est décousue -je pense plus précisément au dernier chapitre Le Fleuve. Le livre était terminé. Augiéras fait un voyage en Mauritanie, il en ramène un émerveillement pour le fleuve Sénégal, il compose ce chapitre qu'il introduit à la fin du livre. Il le fait parce c'est le moment et qu'il n'a pas d'autres opportunités pour glisser ce texte.
Ce qui est frappant dans ces lettres, c'est de suivre un homme en de nombreux points du globe qui sans cesse reprend, transforme ses ouvrages...
Pour Le Vieillard et l'enfant, la chose a été suffisamment vue, étudiée, en regardant les différentes versions qui existent. Le travail énorme d'Augiéras là-dessus est inachevé : dans son testament la seule chose qu'il demande c'est que ce livre soit repris dans l'édition dernière et là-dedans il voudrait qu'il y ait la version de 1958, le chapitre El Goléa du Voyage des morts et le chapitre Un printemps au Sahara tiré du livre La Trajectoire. Le Vieillard et l'enfant a été l'obsession de toute sa vie. Cette dernière volonté est importante. Jérôme Lindon, des éditions de Minuit, a écouté notre requête sans se prononcer. D'autres constructions de livres étaient envisagées, je pense à un livre qui "n'existe pas", mais auquel Augiéras avait pensé : Les Barbares d'Occident. Vers 1956-57, Augiéras y travaillait : il voulait mettre là-dedans ses rencontres avec des hommes tels que Bissière, André Gide, parler de son goût pour l'anticipation, les métamorphoses de l'humain. Dès les années 1950, il rêvait de mutations. Plusieurs chapitres étaient prévus, mais il n'était jamais parvenu à unifier ce livre : il en a retenu des ensembles devenus indépendants. C'est le cas de L'Apprenti sorcier, du texte du Blockhaus (son expérience de peintre dans une espèce de crypte) placé à la fin d'Une trajectoire, et le texte publié sous le titre Les Barbares d'Occident par Fata morgana qui ne correspond donc en fait qu'à un des chapitres. Par contre, écrits de manière plus élémentaire, Le Voyage des morts et Un voyage au Mont Athos ont été conduits en quelques mois sans souci ni préoccupation, tout comme Domme ou l'essai d'occupation.
S'il y a un livre essentiel c'est donc Le Vieillard et l'enfant. Une trajectoire a été un "livre de commande", "commercial", qu'il a écrit en souhaitant qu'il lui permettrait d'avoir des revenus et d'être plus connu sur Paris. Augiéras a conduit écriture et peinture en permanence, même s'il a passé, je le dis, plus de temps à peindre qu'a écrire. Il peignait pour rompre avec sa solitude. Pour l'oeuvre peinte, il y avait une intimité absolue. Les peintures étaient des frères, des doubles.
Sa correspondance donne une impression de dépaysement, d'une autre civilisation où la recherche de l'aventure est possible...
Dans les années cinquante, il y avait encore des terres vierges, ce qui est impensable aujourd'hui. On allait en Amazonie, en Polynésie, sur l'Himalaya, on découvrait le fond des océans. Mais j'irai plus loin : il y avait des terres pratiquement vierges, retournées à une espèce de sauvagerie et de virginité et je pense au sarladais. Cette terre, de 1945 à 1955, était complètement désertée par les fermiers. À cinq kilomètres de Sarlat, on trouvait des fermes qui n'étaient pas en ruines, avec leur cuisine, leur chambre, il y avait l'âtre, c'était extraordinaire. Augiéras avait été touché par cette sorte de présence qui émanait du sarladais totalement désert du point de vue humain. C'est un petit peu ce qu'on a essayé de traduire au début de La Chasse fantastique (Novetlé, 1996), notre récit commun : deux êtres se retrouvent et vont créer une civilisation. Le sarladais proposait des édifices très beaux, une rivière, des grottes préhistoriques mais aussi une humanité à venir. Augiéras en a rêvé mais n'a pas écrit dessus. Par contre la peinture de ses toutes dernières années (70-71) se réfère à cette éventualité, une humanité jeune et belle, dirigée vers les astres.
La correspondance permet de découvrir l'homme, Augiéras est avide de sensations, de voyages, ensuite victime d'une mauvaise santé. Il n'épargne personne...
Malgré des infarctus, Augiéras n'a rien changé, est allé jusqu'au bout dans son style de vie. La tante qui l'avait aidé est morte en effet, les aides financières ont baissé, son épouse s'est s'éloignée tout en l'aidant, cependant Augiéras va au Mont Athos, rêve de s'y installer, de se convertir à l'orthodoxie, même s'il n'a pas dû y croire de manière très solide. Il va à Tunis, y expose ses peintures, puis vers l'extrême sud de la Tunisie où il malmène de manière extrêmement forte son organisme, et revient dans un état de santé délabré à Sarlat.
En vérité, Augiéras a vécu pleinement sa vie et ne s'est jamais vendu. Il ne l'a fait qu'à quatre ou cinq reprises en donnant des articles pour la revue Structures. Dans les lettres, il dit qu'il le fait pour faire plaisir à Frédéric Tristan qui en est l'animateur. Cela ne le séduit pas beaucoup. Il m'écrit en disant que les moines au treizième siècle n'écrivent pas dans des revues! Augiéras n'a pas eu de fidélité chez des éditeurs car il ne faisait aucun effort pour les séduire. Quand il a publié L'Apprenti sorcier chez Julliard, l'éditeur aurait voulu qu'il reste quelque temps à Paris pour faire ce qu'on appelle aujourd'hui la promotion du livre, mais Augiéras au bout de trois jours est parti pour Salonique en train.
Il a rencontré Étiemble, Brenner, deux ou trois fois. Ce qu'il souhaitait c'était le dialogue intelligent. Il avait des idées, des vues, des perspectives à longue échéance. Son rêve c'eût été une scène, un théâtre -qu'il y ait un auditoire ne lui aurait pas déplu, écoutant, n'intervenant pas, et Augiéras jouant dans le domaine des idées avec Étiemble, Bonnefoy... Hélas il n'a jamais réussi à établir des rapports dans la durée, sans doute à cause d'une nature entière, autoritaire parfois. Seul un homme l'a fasciné : Malraux. C'est bien le seul qui n'a jamais répondu à ses envois, sauf une fois de manière lapidaire. On peut rêver d'un face à face. L'heure aurait été assez merveilleuse, dans le ton et la teneur du dialogue.
En ce qui me concerne, Augiéras a voulu faire de moi un écrivain, et cela très tôt. Ceci pour que nous soyons sur un point d'égalité. Quand nous étions au Mali, pour la première fois il m'a dit : on va écrire ensemble, je vais te montrer comme il faut faire. J'ai écrit Les Cahiers de l'écolier targui. Ce fut la seconde épreuve, un manuscrit aujourd'hui achevé. Augiéras l'a même présenté inachevé à Christian Bourgois sous son nom! Il m'a dit : on va avoir un avis important. Bourgois a répondu en disant qu'il y avait là un lyrisme, une écriture mais que ça ne s'inscrivait pas tout à fait dans la filière des écrits d'Augiéras!
Qu'est-ce qui fait la force des écrits d'Augiéras aujourd'hui?
Je crois l'homme rigoureusement pur, vrai, riche, entier. Je vois la démarche de l'homme avant l'oeuvre écrite. S'avançant dans la nuit, il devenait très vite le maître de la nuit. Sa pensée était capable de correspondre avec l'espace, les étoiles, des lumières autres. Les livres reflètent cette démarche. Dans Un Voyage au Mont Athos, Augiéras est au contact d'une source, d'une forêt, de la mer. Il avait une sorte de candeur et de totale intelligence. Je l'ai vu au Mont Athos jeter des pétales de fleur dans la mer, suivre leur dérive : quelque chose à la fois d'une très grande naïveté mais avec chez lui en plus une intelligence aiguë pour extrapoler, aller très au-delà de ce geste d'enfant. Pour moi, il reste l'image d'un homme qui est autre chose qu'un homme ordinaire. Augiéras cherchait bien sûr une reconnaissance, mais d'un autre côté je me demande si le seul interlocuteur qu'il a recherché n'est pas Dieu.

Lettres à Paul Placet
François Augiéras

Fanlac
352 pages, 149 FF

Marc Blanchet et Nadia Ch

   

Revue n° 033
(janvier - mars 2001).
Commander.

François Augiéras


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