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Marie Rouanet
Interview
Vivre la ville


Marie Rouanet

par Dominique Aussenac



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Dans le sillage de Léon-Paul Fargue, piéton de Paris, Aragon, Henri Calet ou encore Walter Benjamin, piéton de Berlin, Marie Rouanet renoue avec le chant ou le réenchantement de la ville. Avec bonheur.

Les petits bonheurs du quotidien, de l'intime, de l'enfance, elle les a souvent exprimés. Nous les filles (Payot, 1990) en fut un des témoignages éclatants. Toutefois si ses vingt-cinq ouvrages restituent beaucoup de lumière, (lumière du soleil après la pluie), des ombres graves, hiératiques s'y appesantissent aussi. Celle des prisons pour enfants (Les Enfants du bagne, Payot, 1992), celle de la mort (Sonatine pour un petit cadavre, Climats, 1991, La Marche lente des glaciers, Payot, 1994).

Née à Béziers, où elle fut professeur de Lettres, elle vit aujourd'hui retirée aux confins de l'Aveyron, du Tarn et de l'Hérault. N'ayant plus "cette distraction qu'est la ville", elle nous invite à pénétrer dans leur "douce chair", il y sera question de Béziers, de villes du sud certes, mais aussi de Nantes, Paris, Venise. Peu importe finalement pour Marie Rouanet qui écrivait il y a une vingtaine d'années : "Il suffit d'appréhender le monde où l'on vit avec la totalité de ses sens et de son intelligence, pour y trouver tout le reste de l'Univers. Tout ce qui est ailleurs est forcément ici, et ce qui n'est pas ici n'existe nulle part..."

Il y a quelque chose d'un peu paradoxal à vouloir réenchanter la ville aujourd'hui, alors qu'on se complaît à l'affubler d'une image négative depuis des décennies!
Le discours sur la ville ne correspond pas, en fait à l'usage que nous en faisons. Les gens aiment plus la ville qu'ils ne veulent l'avouer. Il est de très bon ton de dire qu'on est mal en ville. Alors qu'on n'ose pas trop dire qu'on n'aime pas la campagne, les insectes, la boue, etc.. C'est un discours assez ancien qui est négatif sur la ville. La mentalité française dit volontiers qu'on a quitté la terre parce qu'on y était obligé. On a aussi quitté la terre parce qu'on en avait assez d'un certain style de vie, de l'étroitesse, de l'absence de modernité, des mentalités figées.
Le regard que vous portez sur la ville est plus un regard de poétesse que d'ethnologue?
Je ne sais pas. L'écrivain, en prise sur le monde, à travers sa façon d'aborder le monde est toujours un peu anthropologue, sociologue. Qui va-t-on chercher pour parler du petit commerce qui meurt au XIXe siècle? Zola. Et pour comprendre les mentalités campagnardes, c'est Maupassant. Le Rouge et le Noir est un grand roman de terroir, mais personne ne le reconnaît comme tel. Poétesse, je n'en sais rien, parce que j'ai l'impression que je suis très près du réel, que je ne m'en décolle jamais. Je suis dans un regard qui essaye de coller au plus juste avec le dire, avec le style, à des choses qui sont autour de moi et dont je prends possession par le regard, par les sens, par l'intelligence, le savoir, par tout ce qui est à ma disposition pour prendre possession du monde.
Vous valorisez tout ce qui lie dans la ville, les relations humaines, ainsi que les accidents qui permettent de sortir de la routine, qui permettent la rencontre.
Moi, ce que j'aime c'est l'espace public, la rue, le transport public, l'endroit où l'on est chez soi, qui qu'on soit et à la limite presque quoi qu'on fasse. Il y a une liberté de déambulation et surtout il y a les autres. Les autres mêlés, contrastés, plus la ville est grande plus elle nous propose une grande variété internationale. À certains égards, je préfére le métro au taxi, parce que dans le métro, il y a les gens.
L'espace public que vous semblez privilégier est le trottoir.
J'ai tellement joué sur les trottoirs, j'ai tellement sauté, en utilisant les marquages au sol comme délimitation de jeu, marelle demi-tracée. Je me suis aperçue que le trottoir isole beaucoup plus qu'on ne peut le dire de tout ce qui est circulation. C'est une berge de fleuve, le trottoir. D'un côté, vous avez le fleuve des voitures, il y a des ponts, des passages, on peut traverser, de l'autre les vitrines, un monde absolu de reflets.
Dans vos écrits, vous avez toujours une tendresse particulière pour les êtres et les choses qui vieillissent. Dans la ville, il y a des quartiers qui se racornissent, se nécrosent.
La rue de certains lotissements va vieillir avec les gens. On a des rues qui n'arrêtent pas de vieillir sans mourir. Si on regarde ce qu'il y a autour de soi, on va lire la vieillesse, la jeunesse, l'humanité dans ce qu'elle a de drôle et de touchant.
Les cimetières sont des lieux un peu anachroniques dans la ville des vivants.
Le cimetière est aussi une ville, il a des rues, des blocs d'immeubles, des numéros, des noms sur les boîtes aux lettres. C'est une ville qui porte des images de la ville, une sorte de reflet tout déformé, distancié par le temps, de la cité. J'adore les cimetières, je les fréquente beaucoup. Un cimetière, c'est vraiment la ville, avec sa statuaire, ses grandes familles, ses pauvres et ses riches.
Votre ouvrage fait partie de ces livres tel
La première gorgée de bière de Delerm qui semblent vouloir réenchanter le monde, donner l'image du bonheur. Parfois, on se demande si ce dernier ne va pas finir par être lassant!
Ce livre est résolument joyeux, c'est vrai. Mais le précédent, Les Quatre temps du silence est un livre grave, très intériorisé. Je crois que j'ai écrit autant de livres sur la difficulté d'être que sur le bonheur. Et puis, je pense que les petits bonheurs ne peuvent pas, même mis à la suite des autres créer le bonheur. Je pense qu'on a des raisons fondamentales et fortes d'être heureux ou malheureux et que ces raisons fondamentales vont faire que vous pouvez accueillir des tas de choses autour de vous. Là, c'est pas tant du bonheur que je parle, c'est plutôt de la possibilité d'accueillir par les sens, par l'intelligence ce qu'on a sous les yeux, partout où l'on se trouve.

Dans la douce chair des villes
Marie Rouanet

Payot
191 pages, 95 FF

Dominique Aussenac

   

Revue n° 033
(janvier - mars 2001).
Commander.

Marie Rouanet


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L' Infini de
Balades des jours ordinaires
Dans la douce chair des villes    
Nouvelles
Mémoires du goût
Apollonie
Du côté des hommes
La Marche lente des glaciers
Année blanche
Il a neigé cette nuit
Nous, les filles
Quatre temps du silence
L'animatrice
Enfantine
Bréviaire
Du côté des hommes
Douze petits mois
Les Enfants du bagne
Enfantine
Le crin de Florence : roman et autres textes
Année blanche
Qu'a-t-on fait du petit Paul ?
Luxueuse austérité
Murmures pour Jean Hugo

 

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