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Javier Tomeo
Interview
Javier Tomeo


Javier Tomeo

par Dominique Aussenac



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Par amour de l'humain, Javier Tomeo construit un cruel et monstrueux théâtre de l'absurde où solitude et incommunicabilité règnent en maîtres. Et cherche l'équation de la marguerite.

L'Aragon, province espagnole coincée entre Navarre et Catalogne offre régulièrement au monde des Arts et des Lettres, des enfants singuliers, pittoresques : Baltasar Grácian, Goya, Buñuel, Carlos Saura... Javier Tomeo, sexagénaire massif, vif, tranchant, partage avec ses congénères un goût pour le fort, le piquant, l'étrange, l'absurde. Si son oeuvre est aujourd'hui publiée dans le monde entier, Chine comprise, cette notoriété tient paradoxalement (et cet homme cultive contrastes et paradoxes) à l'adaptation théâtrale de ses romans, lui qui n'écrit pas directement pour le théâtre. Une vingtaine d'ouvrages, dont la moitié seulement, a été traduite en français (José Corti, Christian Bourgois). Parmi eux signalons, Monstre aimé, Le Chasseur de lions, Préparatifs de voyage, Les Ennemis. Dialogue en Ré majeur, son dernier livre traduit développe à travers le monde de la musique, une nouvelle variation du thème de l'incommunicabilité. Incommunicabilité entre deux voyageurs dans le hall d'une gare.

De ses livres suintent solitude et angoisse d'être au monde. Comme Kafka, Tomeo utilise la transformation, la métamorphose animale. Ses humains présentent toujours quelque chose de pathétiquement monstrueux. Avec Beckett, Ionesco ou encore Jarry, il communie dans le non-sens, l'absurde, la critique de l'aliénation sociale. Par une certaine poétique, une tendresse mâtinée de cruauté, mais surtout un travail de réécriture permanent, un goût pour les architectures, les univers labyrinthiques, il porte aussi de l'oulipien, de l'Italo Calvino en lui.
Sa formation de criminologue a généré dans ses romans un rapport procédurier, la passion de l'inventaire, du décorticage. Autopsie des âmes, des conduites humaines, de la solitude, de l'aliénation, de la folie. Dans son écriture, de facture classique, préciosité et trivialité s'entre-mêlent, accentuant ainsi, une dimension parodique. Soliloques ou mono-dialogues fusent et occupent la majeure partie des récits. Mor Gaye, son traducteur, affirme ainsi que Tomeo recouvre d'un manteau de parole la trop grande nudité de l'âme humaine.

Pour qualifier votre oeuvre, peut-on parler de théâtre de l'absurde?
Je ne sais rien du théâtre. J'écris seulement des romans qui sont adaptés après, au théâtre. Pourquoi mes romans traitent-ils de l'absurde? Je préfère l'absurde, la métaphore. Je n'aime pas le réalisme dans la littérature. C'est pour cela que mes personnages sont un peu bizarres, différents, marginaux. L'absurdité me donne la possibilité de mieux m'exprimer .
Les humains sont monstrueux chez vous!

Cette monstruosité me permet d'arriver à une plus grande profondeur. D'un point de vue littéraire la beauté ne m'intéresse pas, la perfection non plus. Il est plus facile d'écrire sur les choses imparfaites que sur le parfait. La constante de mes personnages est d'être monstrueux, hypertrophiés. Ce sont presque tous des psychopathes. Le protagoniste de Monstre Aimé (Bourgois) a six doigts à chaque main. Celui des Ennemis (Bourgois) est un enfant monstrueux., Le Chasseur de lions (Bourgois) est un homme profondément solitaire, incapable de supporter sa solitude.
Les humains sont monstrueux, bestiaux et les animaux humanisés. Derrière tout cela, se pose la question de l'identité. Qui est-on?

Je ne sais pas. Des fois je me regarde dans un miroir, je ne me reconnais pas. Je me surprends moi-même. Je n'aime pas les miroirs parce qu'ils me font penser. Surtout les miroirs étrangers, les miroirs de chez moi sont domestiqués, domptés et me renvoient l'image que je veux. Quand je rentre par hasard dans un ascenseur, c'est plus dur. Les miroirs sont magiques et dangereux. Je ne sais pas pourquoi je dis tout ça!
Qu'est-ce que l'
esperpento qui semble influencer votre oeuvre?
Le grand écrivain espagnol Ramon de Valle Inclan disait que quand le héros classique se reflète dans un miroir concave ou convexe, le résultat, c'est l'esperpento. Une déformation, une hypertrophie de certaines caractéristiques physiques, morales, spirituelles des personnages. Je crois qu'il n'y a pas vraiment de correspondance dans la littérature française.
La cécité traverse votre oeuvre, vous passez de la cécité à l'aveuglement total. Aveuglés par la folie, vos héros déforment le réel.

J'utilise la cécité comme une métaphore. Je montre les difficultés pour arriver aux objectifs que nous nous sommes fixés, le chemin de l'accomplissement de nos désirs dans l'objectif du bonheur, pratiquement impossible à atteindre. Mes personnages me surprennent moi-même. J'écris à partir d'automatismes psychiques, de ma propre intuition. Écrire est une activité très simple, l'écrivain est comme un notaire, il écrit tout ce qu'il voit. Une autre façon d'écrire, la mienne, est d'assimiler toute l'information, l'étudier dans mon laboratoire intérieur puis de la coucher sur le papier, légèrement déformée. Tout écrivain est une espèce de miroir concave ou convexe. Cela peut être une des clés pour expliquer ma manière d'écrire. Je crois qu'offrir un paysage déformé au lecteur ne signifie pas forcément fausser le paysage. Il y a des romans réalistes qui prétendent être des reflets exacts, beaucoup moins réels que certains romans hypertrophiés.
Lorsque vous avez commencé à écrire à une période où le réalisme social était très en vogue, n'avez vous pas été marginalisé?

Si, j'étais considéré à mes débuts comme victime de Kafka. En ces temps-là en Espagne, ce qui importait, c'était la littérature réaliste, un moyen d'en finir avec la dictature. Cette littérature ne m'amusait pas. J'ai préféré chercher d'autres exemples littéraires, d'autres modèles. Je reconnais que le réalisme-social a donné de très grands romans à l'Espagne. Je n'aime pas cette façon d'écrire. Je m'en suis démarqué et suis devenu un écrivain un peu marginal, un peu maudit entre guillemet. C'était très difficile d'être publié parce que les éditeurs pensaient que je désertais mes obligations sociales. J'ai attendu que les choses changent. Maintenant d'autres écrivent un peu comme moi. L'absurde ne se trouve pas dans mes personnages, mais dans le monde qui les entoure. Mes personnages sont un peu victimes de leur entourage.
Vous avez aussi connu la censure, votre oeuvre n'est-elle pas très politique, puisque vous y critiquez les ordres totalitaires?
À mes débuts d'écrivain, j'ai été victime de la censure. Elle était vraiment rigoureuse. Je me suis mis à écrire de manière à ce que l'évocation de l'inconscient puisse la tromper. Les censeurs n'étaient pas vraiment intelligents. Des mots comme ouvrier, liberté, égalité étaient censurés. Dans la poésie, il n'y avait pas autant de censure que pour les romans. Tout ce qui pouvait influencer des gens simples était enlevé. Une phrase comme "Même Dieu ne pouvait pas résoudre cela" était inconcevable. J'avais écrit un conte qui se passait dans l'Espagne profonde, une ville située à cinq cents kilomètres de la mer. Un matin, ça sentait les fruits de mer. Le gouverneur et les policiers s'inquiétaient beaucoup et demandaient aux gens une explication. Quelqu'un répondit : "Il se peut que cela soit la fin de cette situation." Une armée de crevettes et de calamars progressa alors vers le centre de la ville. On interdit le conte. Parfois, je me demande si de là ne vient pas l'absurdité de mes romans pour me moquer de la censure. Malgré ce, les éditeurs disaient que je pratiquais la désertion littéraire, j'étais victime de la frivolité. Je m'en foutais. Je continuais à pratiquer la littérature que je voulais.
Vous utilisez un rapport au procédurier, avez le goût de l'inventaire, de la sériation, du vocabulaire juridique. Tout cela renforce le côté absurde dans votre oeuvre, cela vient-il de vos études de criminologie?
J'ai étudié le droit et surtout la criminologie en pensant que cela pouvait m'aider à connaître les motivations les plus secrètes des conduites humaines. Cela m'a beaucoup apporté et peut expliquer les réactions étranges de certains de mes personnages. L'homme renferme en lui un bois très profond, très mystérieux. Il faut découvrir le chemin qui passe par ce bois et amène à la véritable profondeur de l'homme.
Votre oeuvre est singulière, toutefois on peut faire des rapprochements. Avec Kafka notamment.
Souvent, on m'a comparé à Kafka. En réalité je coïncide avec Kafka sur une seule chose. Dans mes personnages, l'inconscient se manifeste souvent, ce que nous voulons faire et que nous n'osons pas faire, c'est ce qui les transforme en psychopathes. C'est en ce sens que je suis proche de Kafka ou des auteurs surréalistes. Dans une sorte d'automatisme psychique, ce sont mes propres personnages qui suivent leur chemin dans le texte.
Vous avez parlé de laboratoire, il y a dans vos romans toute une machinerie de la manipulation, tout le monde manipule tout le monde mais le plus grand manipulateur, c'est vous!
Je suis le miroir seulement où se réfléchit toute cette manipulation. Une des constantes de mon oeuvre est l'incommunicabilité, la solitude. C'est un paradoxe, au milieu de toute cette machinerie, internet, les portables, les vidéo-conférences, la télévision, la radio etc., nous vivons dans un petit habitacle renfermés en nous-même. Je crois que l'un des grands problèmes de l'homme est la difficulté de communiquer à un niveau profond. L'homme est de plus en plus un loup pour l'homme. Cette réflexion du philosophe du XVIIe siècle Hobbes concerne parfaitement le XXe siècle. Mes personnages sont très loups.
Dans le roman
Le Chasseur de lion, vous évoquez un homme très seul qui téléphone à une femme prise au hasard dans l'annuaire. Il se fait passer pour un chasseur de lions. C'est un chant d'amour et de solitude?
Oui, tout à fait c'est un chant d'amour désespéré, l'expression de la solitude humaine. Les chants désespérés, je ne sais si ce sont les chants les plus beaux, mais je crois que ce sont les chants les plus sincères. Un dicton arabe dit que nous devons aimer la femme chaque nuit comme si c'était la dernière nuit de notre vie. La sincérité, c'est le sens du désespoir.
Votre écriture est-elle toujours retravaillée, revenez-vous sans cesse sur vos romans?
Je crois qu'écrire est une sorte de processus alchimique où l'écrivain cherchant à utiliser la pierre philosophale de la parole aspire à trouver l'or, la perfection. Ce processus alchimique ne finit jamais, la perfection est si éloignée de nous. Il faut sans cesse corriger et recorriger. Si je pouvais je recorrigerai toujours sans jamais publier de livre. Mais l'artiste a besoin de finir son travail. Mon objectif est évidemment d'arriver à la quintessence et de m'exprimer avec le minimum de paroles possibles. Quelqu'un a parlé de l'équation de la marguerite. Si un jour je pouvais exprimer toute la beauté de la fleur, tout son parfum avec une équation mathématique, cela serait parfait.
Aragonais comme Goya, Buñuel ou Saura, vous partagez avec eux un goût fort pour l'image, vous êtes d'ailleurs un faiseur d'images au sens propre comme au figuré puisque vous ne cessez de dessiner, de caricaturer.
Je pense que Goya a peint des choses très cruelles comme Saturne dévorant ses enfants, des chiens qui meurent enterrés dans le sable. Pourtant la figure de l'enfant y est peinte avec une délicatesse extraordinaire. Ce sont peut-être les enfants les plus doux de l'histoire universelle. Quand j'écris sur une situation déterminée, je la dessine quelquefois auparavant. Je veux voir ce que je vais écrire. Je dessine mes romans avant de commencer à écrire. Je dois dessiner mes personnages pour avoir une vision anticipée de ce que je vais écrire. Voila tout mon goût pour l'image.

Dialogues
en Ré Majeur

Javier TomEo
Traduit de l'espagnol
par Mor Gaye
La Mauvaise Graine
133 pages, 100 FF

Dominique Aussenac

   

Revue n° 034
(avril - mai 2001).
Commander.

Javier Tomeo


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L' Agonie de Proserpine    
Dialogue en ré majeur    
La Machine volante
La Patrie des fourmis
Les Ennemis
Le Regard de la poupée gonflable
La Nuit du loup
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