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Jules Laforgue
Interview
Fou de Laforgue


Jules Laforgue

par Eric Dussert



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Initiées il y a trente ans, les OEuvres complètes de Jules Laforgue sont enfin achevées. Il fallait la ferveur d'un collectionneur opiniâtre et la rigueur d'un juge pour les mener à bien.
Depuis juillet 1971, date de la signature d'un premier contrat relatif à l'édition des poèmes de Jules Laforgue (1860-1887) dans la Pléiade, Jean-Louis Debauve a partagé le long périple de Pierre-Olivier Walzer (1915-2000) à la recherche d'un éditeur. Trente ans plus tard, le troisième et dernier tome des OEuvres complètes paraît.
Après que Félix Fénéon, Camille Mauclair, André Malraux, Georges Jean-Aubry ou René-Louis Doyon s'y sont collés, publier Tout-Laforgue restait une tâche d'envergure à laquelle rien ne destinait le magistrat à la retraite J.

L. Debauve, hormis, peut-être, une ascendance bibliophile et un goût maniaque du document autographe. Né en 1926 à Paris, Jean-Louis Debauve est le fils d'un commissaire-priseur peu soucieux des belles-lettres et d'une mère très littéraire. Dans son entourage, il y a aussi un oncle extraordinaire... Le jeune Debauve fait ses classes entre Bretagne et Paris et occupe son premier poste de magistrat à Mila, près de Constantine. En 1962, la guerre d'Algérie le ramène chez lui où il fouille durant neuf mois la Bibliothèque nationale, peu pressé de retrouver un poste. Du Nord à la région parisienne, il sera juge et, aux heures creuses, chercheur indépendant. Depuis la publication d'une lettre de Chateaubriand dans une revue d'histoire locale, sa bibliographie comporte des Lettres inédites de Sade (Pauvert, 1990), une thèse sur la justice révolutionnaire dans le Morbihan, de nombreux articles... et des travaux en cours.

Quand avez-vous découvert Jules Laforgue?
Dans mon tout jeune âge. Ma mère qui était infirme lisait beaucoup. Elle m'a appris qui étaient Baudelaire et Verlaine. Laforgue, j'ai goûté son humour comme celui d'un auteur moderne à l'avant-garde du surréalisme. Les surréalistes se sont fichus dedans lorsque dans leurs tracts, ils lançaient "Lisez Charles Cros, ne lisez pas Laforgue". Soupault a reconnu qu'ils n'avaient jamais lu ses poèmes. À la maison on m'avait appris ce qu'était un livre ancien et il restait des épaves de la collection de mon oncle qui s'appelait Charles Martine et occupait un poste de bibliothécaire à l'école des Beaux-arts. Il a fréquenté beaucoup d'écrivains et d'artistes parmi lesquels André Salmon, Léo Larguier, Dunoyer de Segonzac... C'était un pilier des Deux-Magots. Lorsqu'il est mort en 1936, Desnos a écrit qu'il était "le dernier représentant de la critique parlée selon Diderot au Quartier Latin". Il avait cette particularité d'être collectionneur. Son appartement rue Bonaparte était à ce point rempli de tableaux, de livres, de papiers et d'objets anciens qu'il logeait à l'hôtel à la fin de sa vie.
Cette collection est à l'origine de la vôtre?

En partie oui. Ma mère réussit à sauver quelques livres, le dossier Laforgue de l'éditeur Léon Vanier que mon oncle lui avait acheté à la fin du siècle dernier, l'exemplaire personnel de Sagesse de Verlaine et une pierre gravée qui appartenait à la marquise de Pompadour. À partir de 1960, j'ai commencé à acheter sur les catalogues de libraires les manuscrits de Laforgue. Dans un trou perdu en Algérie, je n'avais pas d'autre occasion de dépenser mon argent. À cette époque le libraire Marc Lollié a eu les archives de Georges Jean-Aubry. Je lui ai acheté tout de suite ses Laforgue. Ce n'était pas très cher à l'époque.
Pourquoi les volumes n'ont-ils pas paru dans la Pléiade?

C'est une histoire compliquée. Le professeur Walzer avait un contrat avec la Pléiade depuis 1961 pour un volume de poésie symboliste du XIXe siècle. De mon côté, j'avais découvert à la Bibliothèque nationale des textes de jeunesse de Laforgue dans une revue, La Guêpe, que j'ai publiés chez Nizet. En même temps Pascal Pia donnait les Poésies complètes au Livre de poche. Élargi en 1971, le contrat de la Pléiade intégrait les Moralités légendaires. Walzer prépare ce volume avec mon concours, le remet à M. Buge, le directeur de la Pléiade qui le garde quelques années sous le coude et répond : "ça ne va pas, il faut repartir des manuscrits". Les méthodes avaient changé! Il fallait le premier manuscrit, le brouillon, le texte définitif et classer les variantes par états successifs. Nous reprenons donc le travail mais Buge prend sa retraite. Son successeur s'est empressé de dire que cela ne collait pas. Finalement, le contrat a été rompu en 1992.
Entre-temps, Le Mercure de France, éditeur traditionnel de Laforgue, s'offre en 1971 d'éditer les OEuvres complètes, proses et vers. Ce projet tombe à l'eau...

Le Mercure trouvait la tâche trop lourde. On a proposé la chose chez Flammarion, au Seuil, à La Différence... En 1980, L'Âge d'homme signe un contrat avec les trois derniers participants _Pascal Pia était mort depuis quelques mois. Le manuscrit a été refait à nouveau car il fallait refondre Le Sanglot de la terre selon le plan manuscrit retrouvé et reprendre les Complaintes dont des textes étaient apparus. Le premier volume est sorti en 1986. Comme L'Âge d'homme traînait pour le deuxième, on a fait un sondage dans la collection "Bouquins" qui a égaré une partie du manuscrit. On l'a refait. En 1991, alors qu'on commençait à faire le deuil des OEuvres complètes, l'Âge d'homme est sorti de son long silence. Le volume II a paru en 1995. Quant au III, il sort alors que Laforgue est inscrit au programme de l'agrégation.
La dispersion des manuscrits expliquerait la longue gestation de ces
OEuvres complètes?
En grande partie. Pia a travaillé dans des conditions ahurissantes pour réaliser son volume. Il avait parfois un quart d'heure avant une vente aux enchères pour recopier un texte très embrouillé. D'autre fois, il avait la moitié du manuscrit d'un poème dans une version chez un libraire et il trouvait dans l'heure suivante l'autre moitié à l'état de brouillon.
Que ferez-vous de votre collection?

Elle ira dans une bibliothèque publique, bretonne pour les documents sur la Bretagne, les autres à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Laforgue notamment et les lettres et manuscrits de Robert Desnos.
C'était un ami de la famille?

Oui, de mon oncle. Lorsqu'il venait à la maison avec Malraux et Philippe Chabaneix, mes parents nous envoyaient, ma soeur et moi, nous coucher à neuf heures. On faisait mine d'obtempérer mais quand Philippe Chabaneix commençait à chanter "Les filles de la Rochelle", on se levait pour écouter en douce derrière la porte...
Le Colloque d'histoire littéraire des Invalides aura lieu cet automne sur le thème
"Ce que je ne sais pas". Qu'avez-vous prévu pour l'occasion?
Rien... je n'ai pas de notes et je voudrais me reposer un peu.

OEUVRES COMPLÈTES (TOME III)
JULES LAFORGUE
édition de Jean-Louis Debauve, Mireille Dottin-Orsini, Daniel Grojnowski et Pierre-Olivier Walzer
L'Âge d'homme
1387 pages, 350 FF (53,36 o)

Eric Dussert

   

Revue n° 035
(Juillet-août 2001).
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Œuvres complètes tome 2    
Œuvres complètes (tome III)    
Moralités légendaires
Poésies complètes Vol.2, L'Imitation de Notre-Dame de la lune
Les complaintes
Poésies complètes Vol.1, Les Complaintes
Le Sanglot de la terre (suivi de) Le Concile féérique
Berlin, la Cour et la Ville (suivi de) Une vengeance à Berlin

 

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