Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Nimrod
Interview
Le corps désarmé


Nimrod

par Marc Blanchet



Tous nos interviews

Avec son premier roman Les Jambes d'Alice, le poète tchadien Nimrod mêle avec grâce le fantasme d'un homme et la lâcheté révélée par la guerre.
"Le flux monotone des réfugiés avait failli engourdir mon attention, quand, soudain, mes paupières ont frémi. À quelque trente mètres de moi, au-dessus de la mêlée, émergeaient les têtes d'Alice et de Harlem. Âgées de dix-huit ans, ces nubiles sont deux championnes de basket-ball. Elles foulent le champ de la débâcle, embrassant un sort, hélas, des plus communs."
Un regard, un frémissement, une guerre civile, une apparition.

. Le premier roman Les Jambes d'Alice du Tchadien Nimrod pose dès ces premières phrases le cadre d'un récit, d'une lente dérive qui n'a peut-être d'amoureuse que l'étreinte illusoire de deux corps. Un professeur enfermé dans son fantasme peut dans les conditions dramatiques de la guerre du Tchad se retrouver en compagnie d'une élève dont le corps, la silhouette, les aimables proportions sont enfin conquis. Mais, dans ce moment historique où le sort, de gloire en déroute, est pour chacun changé, le narrateur va découvrir aussi sa propre lâcheté, son incapacité à être amant, et même homme. Dans ce court récit, d'une densité à la fois grave et sensuelle, Nimrod, résidant en France depuis 1991, sait créer cette ambiguïté des caractères et des situations qui laisse au lecteur sa propre perception de l'intrigue. Les Jambes d'Alice, après l'écriture de deux livres de poésie (aux éditions Obsidiane), est aussi le roman d'un poète.

Vous venez d'écrire un roman dont l'intrigue se déroule pendant la guerre du Tchad. Vous vivez en France : comment s'est élaboré ce livre?
C'est la sixième tentative réussie! En février 1979, quand a éclaté la guerre civile, nous avons dû fuir. J'avais déjà essayé d'écrire quelque chose. C'était la première fois que j'essayais de parler de cette guerre. Quand j'ai soutenu ma thèse de philosophie en 1996, j'ai à nouveau tenté d'écrire. C'étaient de grandes blessures, personnelles entre autres, mais cette difficulté d'écrire tenait aussi au fait que je suis poète et que la prose je ne sais pas m'y débrouiller... Il n'y a pas dans Les Jambes d'Alice une vraie intrigue, comme souvent dans les romans de poètes (comme Proust ou Céline). Proust, le récit c'est de la description et il se fait comme ça. Céline ce sont ses éructations... Ajoutons Aragon : ses livres n'ont rien de la composition classique.
Vous aviez besoin d'écrire à distance?

Certainement. Quoique je puisse m'estimer être un exilé depuis toujours, puisque je viens d'une tribu minoritaire, les Kimois, appartenant à une religion minoritaire, le protestantisme, étant moi-même minoritaire (rires). La tribu des Kimois est formée de quatre grands villages qui totalisent dix mille âmes, soit quasiment rien sur six millions cinq de Tchadiens. Il fallait être très loin de ce pays pour commencer ce livre, qui appartient en fait à une trilogie, et, aussi, être à Paris pour me confronter à l'écriture. Je ne viens pas d'un peuple d'écriture, même si ma famille était une famille de lettrés et que le syllabaire c'était plutôt la Bible. Écrire pour un Africain n'est pas évident. Il m'a fallu lire, fréquenter des gens... Si la Bible supposait philosophie et théologie, manquaient dans le milieu où j'ai grandi la poésie et la littérature comme telles. Là, je suis un cheveu dans la soupe dans cette famille, ils se sont dit : "c'est un original on va le protéger" (rires). C'est ce qui m'a sauvé. Ils auraient bien voulu que j'écrive des cantiques, dans l'héritage de Bach... Mais dans mes premiers poèmes, je parlais déjà des "dieux"! Cette sensibilité animiste a surpris.
Le narrateur de votre roman est un personnage trouble, qui fait preuve d'une certain lâcheté.

Lâcheté parce que la guerre permet certaines choses. Certains hommes, tout à fait respectables, en temps de guerre deviennent de grands criminels ou de grands trafiquants. On se rend compte finalement que la société ne vaut que parce qu'il y a la paix. C'est ce qui est sous-entendu dans ce récit. Le personnage principal des Jambes d'Alice ne serait jamais parti avec la jeune fille s'il n'y avait pas eu la guerre. Simplement il commet une faute en partant : il se lie à son fantasme, et on ne réussit jamais quand on agit ainsi. Il le dit, à propos de cette fascination pour les jambes de cette femme : "c'est dans cet intervalle que je brûlais". Quand il se tient à distance, jouir ne vaut que par cette distance. Embrassée, la chose entraîne une catastrophe. Comme lâcheté, c'est une lâcheté sociale.
À un moment, j'ai eu l'impression que je voulais montrer que les gens qui subissent une violence aussi grande que la guerre civile ne peuvent pas, malgré une volonté certaine, construire quelque chose qui puisse tenir sur ses bases. En même temps, il fallait que le narrateur vive cela. C'est quelqu'un qui ne manquait de rien. C'est la leçon que j'ai tirée de la guerre : on peut se faire une image de soi, parce qu'on a été relativement épargné. Mais dans une guerre, comme celle du Tchad ou de l'Afrique en général, tout change du jour au lendemain.
Vous avez écrit ce récit en France mais votre livre n'est pas "destiné" aux Tchadiens. Votre écriture n'a pas l'aspect de l'écriture nègre tel qu'on l'entend souvent...

Je ne cherche pas à faire un mixte, ce que font certains écrivains en "travaillant sur la langue", expression que je ne comprends pas. La langue française m'intéresse quand elle est pure, complètement normée. Je ne dis pas que j'atteins ça mais c'est mon fantasme, mon obsession. Je ne comprends pas pourquoi on fait son français nègre. Écrire pour moi se situe au plus près du génie de la langue. Ça répond par ricochets à la question : est-ce que j'écris pour les Tchadiens? On m'a suggéré d'aller au Tchad. Mais non, je n'ai pas écrit pour les Tchadiens. Ce personnage principal qui dit je m'est proche parce qu'il me sert d'instrument pour explorer mon enfance, parce que Les Jambes d'Alice au fond je l'ai écrit pour témoigner de cette guerre, rendre hommage à ma mère et à mon enfance. Je me suis rendu compte que c'est ma vraie autobiographie. Ce qui compte c'est en me relisant de pouvoir me dire : tiens, là, ça sonne bien.

LES JAMBES D'ALICE
NIMROD
Actes sud
142 pages, 89 FF (13,57 o)

Marc Blanchet

   

Revue n° 035
(Juillet-août 2001).
Commander.

 Nimrod   agrandir


Livres sur le site
( signale un article critique) :

Passage à l'infini
Les Jambes d'Alice    
Tombeau de Léopold Sédar Senghor
En saison
Le Bal des princes    
La Nouvelle chose française    
Babel, Babylone
Un balcon sur l'Algérois

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos