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Sylvain Jouty
Interview
Voyages en altitude


Sylvain Jouty

par Delphine Désveaux



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Lire Sylvain Jouty, c'est gravir un Everest littéraire. Le parcours, s'il est raide, vaut le détour, pavé d'humour caustique, de jeux de mots et d'érudition.
Nouvelliste, romancier, journaliste, Sylvain Jouty doit à une mauvaise entorse de ne pas avoir été guide de montagne à Chamonix. Son dernier recueil de nouvelles, Queen Kong, est une bonne mise en bouche des livres antérieurs, dont certains sont pour le moins roboratifs. L'on y retrouve les métaphores montagnardes, les peuplades aux rites mystérieux, les "pays évanouis", l'absurde, le fantastique chers à l'auteur du superbe L'Odeur de l'altitude (Fayard, 1999).

Ses ouvrages témoignent d'un univers personnel foisonnant dont il aime à pousser la logique jusqu'au paradoxe en dénonçant l'orgueil, la surenchère aventurière, l'incompréhension ou l'horreur économique. Absurdes, érudits, ses raisonnements font montre d'un esprit aiguisé qui trempe dans notre monde une plume aussi originale que caustique.

Vous avez écrit différents types d'ouvrages, mais vous êtes avant tout un nouvelliste. Pourquoi cette attirance?
Avec la nouvelle, je vais à l'essentiel. Je n'ai pas besoin d'allonger la sauce avec du folklore, du psychologique ou du complaisant. Tous mes romans ont été écrits à partir de nouvelles que je raboute les unes aux autres. Cela m'oblige à chercher des idées pour créer des liens. En cela, le roman est plus riche que la nouvelle.
L'Odeur de l'altitude
comme la nouvelle La Paroi dans Queen Kong élèvent la montagne au rang de la philosophie ou de la symbolique religieuse. N'y a-t-il pas dans cette volonté de s'élever quelque chose du Surhomme de Nietzsche?
Je ne crois pas tellement au Surhomme. À mon avis, ce sont les interprètes les plus contestables qui en ont parlé. Dans Nietzsche, que j'aime lire, je garde la subtilité, la finesse, l'acuité de l'attention aux phénomènes, souvent la richesse d'invention littéraire -beaucoup d'aphorismes sont presque des esquisses de nouvelles-, la quête messianique du renversement de toutes les valeurs, et l'idée folle et belle de l'Éternel retour. Mais s'il faut parler d'influences, citons plutôt Kafka, James ou Borges.
Dans un texte paru dans
Quai Voltaire en 1993, vous écriviez, en citant Lévi-Strauss : "Je hais les voyages et les explorateurs". Pourquoi une telle virulence contre ces aventuriers de l'extrême qui sont des personnages récurrents dans vos livres?
Je n'ai rien contre les vrais aventuriers, comme René Caillié allant à Tombouctou par exemple. Mais aujourd'hui les aventuriers, et tout ce qui va avec, le risque, l'individualisme, est présenté comme un modèle. Il y a une idéologie du sport et de l'aventure comme parangon de la réussite sociale, et c'est cela qui me déplaît, et dont Hugo Dellaporta, mon personnage de L'Odeur de l'altitude, souffre. On est dans la fantasmagorie : le monde d'aujourd'hui n'a jamais été aussi demandeur d'assurances en tout genre. L'aventure est presque devenue un monde de tricherie, où l'on va se vanter du risque pris en cas de réussite et appeler au secours au moindre pépin. Rien que les logos des explorateurs solitaires démontrent que leur solitude est fausse. En outre, le concept d'aventure me gêne parce qu'il est exclusivement physique. Un écrivain peut être aussi aventureux qu'un explorateur.
Un champion spécialisé dans la non-spécialisation1, un amnésique ne se rappelant que de l'avenir2, l'injustice, forme suprême de la justice3, l'excès de cohérence conduisant à la folie4... Quand il ne s'agit pas de montagne, l'altitude transparaît dans des configurations impossibles.

Les idées me viennent peu à peu. Je les vois naître, se complexifier, j'ai parfois le sentiment d'écrire des choses bizarres et je me retrouve pris dans ce jeu. C'est ce qui m'aide à continuer car un livre ne me paraît intéressant que s'il est impossible à écrire. Avec pour mission à chaque fois de boucler la boucle. Une histoire dont j'aurais le fin mot ne m'intéresse pas. La Région massétérine est un livre qui veut faire perdre ses repères au lecteur. Chaque épisode vient démentir le précédent, tout en faisant en sorte que le récit retombe sur ses pieds à la fin. Ce n'était certes pas une bonne idée pour fabriquer un best-seller, mais à mon sens ce n'est ni gratuit -le changement d'opinion parfois radical fait partie de la vie-, ni difficile, mais simplement inédit en littérature. Et je sais que ce livre fascine au moins trois ou quatre inconditionnels. Je me console en me disant que je suis un auteur pour happy few.
Vous en satisfaisez-vous ?

La célébrité est un truc très bizarre, et je m'étonne que les sociologues aient si peu tenté d'en analyser les causes ou le processus. Je trouverais intéressant d'étudier la façon dont on devient célèbre, avec tout le phénomène de provocation que cela implique. Hier, c'étaient les dadaïstes qui provoquaient, maintenant ce sont les agences de pub. Il me semble que l'écrivain doit aller ailleurs. Tant pis si cela revient à s'enterrer. Les choses souterraines, ça finit un jour ou l'autre par ressortir. Mais faire de la surenchère sur la provoc... Merci, d'autres s'en chargeront.
Dans
Queen Kong, un jeune aventurier tombe amoureux d'une femelle yeti, un berger garde un troupeau de femmes, un maître-noyeur a la délicate charge de noyer les 365 concubines de l'Empereur... D'où vous viennent ce goût pour le fantastique et cette imagination débordante?
Quand je regarde autour de moi, je n'ai pas l'impression d'inventer grand-chose. La réalité n'est pas inintéressante, mais elle est déterminée par les prismes du langage et de l'idéologie. S'en écarter par le biais de l'imaginaire permet de vivre autrement ce voyage en grande Banalie qu'est le quotidien. Et puis je crois que le réel se nourrit de l'imaginaire. Les idées les plus folles peuvent finir dans un système culturel qui fonctionne. Les grandes religions sont nées d'apologues. Le monde naît de la littérature. La fiction est le rêve de la pensée. Et la fiction, elle, ne ment pas.
À quoi travaillez-vous aujourd'hui ?

J'écris un roman, mais il est trop tôt pour en parler. Et j'ai présenté une nouvelle un peu filandreuse, Le Pipokine, au festival de Saint-Quentin.

1 La Visite au tombeau de mes ancêtres, Titanic, 1995 2 Queen Kong
3 La Région massétérine, Denoël, 1988
4 Les marchés sont fatigués, Stock, 1997

Queen Kong
Sylvain Jouty
Fayard
230 pages, 110 FF (16,77 o)

Delphine Désveaux

   

Revue n° 035
(Juillet-août 2001).
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L' Odeur de l'altitude
Voyages aux pays évanouis
Queen Kong    
La Mémoire panoramique

 

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