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Guy Goffette
Interview
Goffette prend la prose


Guy Goffette

par Pascal Paillardet



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Poète d'un désespoir amendé par la naïveté, Guy Goffette publie à 54 ans son premier roman. Rencontre avec un bluesman mélancolique, amoureux des partitions ouvertes.

Trente ans après l'inauguration de son oeuvre de tisseur, attestée par le recueil Quotidien rouge édité en 1971, le poète Guy Goffette publie un "vieux premier roman" : Un été autour du cou. L'écrivain l'avoue : cette prose l'a talonné sans relâche lors de ses marches en poésie et de ses excursions dans le récit -Verlaine d'ardoise et de pluie (1996), Elle, par bonheur, et toujours nue (1998).

D'inspiration autobiographique, Un été autour du cou raconte l'enfance confisquée de Simon, douze ans, et sa confrontation prématurée avec l'âge d'homme. Dans le creux d'un été initiatique, ce Don Juan au sang neuf encore gorgé de lait trébuche sur la tendresse, déséquilibré par les étreintes sensuelles de la Monette, trente ans de plus. Cette séductrice aux ongles peints lui "jette sa chair nue à la figure", lui enfourne ses seins "comme un paquet de linge sale dans la gorge". Cet apprentissage de l'amour, gauchi par la violence, trempé de sperme et de larmes rageuses, est raconté avec les mots mélancoliques et désespérés de l'enfant-jouet, devenu un vieillard aux sentiments saccagés. Cinq mois après la parution d'Un manteau de fortune1, Guy Goffette scrute dans ce livre réparateur les braises que l'on croit éteintes; avec toujours cette désillusion atténuée par le désir de souffler sur les tisons pour que revienne l'émerveillement.

Roman de l'innocence perdue, Un été autour du cou est le récit d'une déchirure. Certains de vos poèmes, comme Parenthèse noire (dans Un manteau de fortune), révélaient déjà des fragments de cette cassure. Comment s'est élaboré ce livre?
Un été autour du cou
est antérieur à ce poème qui évoque effectivement la sensation de manque et la douleur d'une enfance volée : "Encore petit et peu sûr au dedans, et triste déjà..." En réalité, Un été autour du cou est un vieux premier roman. J'ai brûlé le manuscrit originel, rédigé dès 1978. Ce texte de 450 pages, achevé dans les années 1980, a disparu dans les flammes, avec cinq ou six autres fictions que je n'ai jamais fait lire à personne. Ensuite, malgré le bûcher, malgré mes efforts pour l'oublier, ce roman s'est toujours mis en travers de mon chemin dans la prose. Il m'a poursuivi. Je l'ai finalement réécrit parce que je ne pouvais pas faire autrement. Pour être honnête, j'ai failli le détruire une nouvelle fois. Je l'ai récupéré chez mon éditeur alors que le contrat était déjà rédigé. Le livre, qui aurait pu s'appeler Le Geai, est resté pendant six mois sur une poubelle : s'il était tombé au fond de la corbeille, il y serait encore. "On ne termine pas un poème, on l'abandonne", disait Paul Valéry. Un été autour du cou est l'un de ces survivants.
À la lecture d'
Un été autour du cou, il semble qu'une écriture "de romancier", plus brutale, se substitue après quelques chapitres à une écriture "de poète", plus scandée. Le roman est-il une autre manière d'aborder la langue?
Les six premiers chapitres, qui racontent l'enfance de Simon, ont été écrits d'une seule traite. J'étais dans cette langue qui a quelque chose à voir avec le poème. Avec l'apparition de la Monette, cette langue s'est en effet brusquement cassée, pour devenir plus concrète, plus nette. Le romancier, me semble-t-il, travaille comme le compositeur qui rédige une partition où tout s'accorde et se répond, où tout est cohérent. Il ne peut se soustraire aux faits, à l'exigence du récit. Malgré son envie de s'égarer, il doit se soumettre à une certaine maîtrise, adapter sa langue, obéir aux injonctions des personnages. Il doit raconter. Le poète, lui, est l'oiseau qui tout à coup se pose sur l'archet du violoniste pour apporter la note impromptue. Le romancier écrit, le poète est écrit. Il est guidé vers l'inattendu par la ligne mélodique du vers. Parfois, très rarement, une langue se laisse porter par un souffle, par une âme, elle s'échappe d'elle-même pour atteindre le mythe. C'est la langue de Faulkner, de Proust, de Borges, de l'Uruguayen Juan Carlos Onetti, de Kafka ou de Pierre Michon.
Le narrateur éprouve des difficultés à maintenir son récit dans le domaine de la fiction. La tentation autobiographique se révèle par exemple dans la phrase
" Pour l'heure, j'ai, pardon, Simon a 11 ans..." Avez-vous ressenti cette tension?
J'insiste vraiment : même si les coups ont été portés, même si la perte de cette innocence a profondément corrompu ma vie sentimentale et amoureuse, Un été autour du cou est une fiction. J'ai inventé... mais je souscris à la remarque de Paul Léautaud qui affirmait qu'on n'invente que ce que l'on porte déjà en soi. Certaines scènes d'intimité, mais d'une intimité presque malsaine, ont été très pénibles à écrire, parce qu'elles supposaient de se déshabiller en public. Il est très difficile de dire "je". D'où le recours au mentir vrai. Au "je" réinventé.
À vous écouter, on a l'impression que la publication de ce premier roman confirme la suprématie de la poésie...

Je ne me considère pas comme un romancier. La rédaction de ce roman a été une nécessité du moment. Elle m'a soulagé du boulet que je traînais à mon pied. Écrire le poème qui m'attend me réjouira beaucoup plus profondément que d'avoir écrit ce livre. Ce qui m'importe le plus, c'est que le lecteur retienne quelques phrases bien écrites! Rien, absolument rien, ne vaut un seul bon vers réussi. La poésie reste ma raison de vivre.

Un été autour du cou
Guy Goffette
Gallimard
202 pages, 88,55 FF (13,50 e)

1Guy Goffette a reçu le Grand prix de poésie de l'Académie française pour l'ensemble de son oeuvre et le recueil Un manteau de fortune, paru en avril (Gallimard, 85 FF, 12,96 e). On peut également lire l'ouvrage Catherine Lopes Curval. Peintures (éditions Corinne Maeght, 120 FF, 18,29 e). Autour des peintures de l'artiste, ce recueil réunit des poèmes et des fictions de Guy Goffette, Florence Delaporte, Virgine Lou, Claudine Chazel et Christophe Cachera.

Pascal Paillardet

   

Revue n° 036
(Septembre-octobre 2001).
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