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François Taillandier
Interview
Les hommes sont seuls


François Taillandier

par Thierry Guichard



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Le nouveau roman de François Taillandier met en
scène un homme perdu en lui-même. Une façon de mettre en garde contre la disparition du sens, du sacré et du passé. Et d'interroger la tristesse des hommes.

Depuis quelques années, François Taillandier mène une réflexion sur la littérature et notre monde dans la revue L'Atelier du roman. Depuis Des hommes qui s'éloignent (Fayard 1997), il poursuit sur le mode interrogatif un décryptage critique de notre société. Le Cas Gentile ainsi, mêle une réflexion sur la tyrannie des images publicitaires aux thèmes récurrents de l'auteur : le désarroi des hommes, l'incommunicabilité, la perte des valeurs.

Nous sommes en Italie dans une ville dont le passé, pour une bonne part, a été enseveli à la fin de la Seconde Guerre mondiale par les bombardements. Gentile est un pompier méritoire : un an auparavant il a sauvé d'un incendie criminel le Telone, un suaire sacré sur lequel est imprimé le visage d'un homme crucifié. Sa gloire médiatique vint du choc que fut pour la population l'idée qu'un incendie eût pu réduire en cendres leur relique. Lorsque débute le roman, Gentile n'est plus un héros, mais un homme inquiétant. Dans une rage que lui-même n'explique pas, il a détruit à coups de barre des panneaux publicitaires. Deux hommes vont tenter de mettre du sens dans l'acte criminel de Gentile : Guido son ami syndicaliste et Beato l'aumônier. Deux hommes et une femme : Aspasie est journaliste, veut écrire un livre sur les hommes et pense que tout naît du rapport désastreux que Gentile entretient avec les femmes. Le roman avance comme s'il voulait résoudre le mystère qui lui sert de fondation. Mais Taillandier profite surtout de cette histoire pour poser quelques questions sur le monde déshumanisé dans lequel on vit. Construit par courts chapitres le roman n'en devient pas pour autant un livre à thèses. Taillandier sait donner au silence de Gentile l'épaisseur d'un vrai personnage, pas d'une plate figure.
Parallèlement, les éditions 00h00.com publient Intrigues, un recueil allègre d'énigmes empruntées à la littérature ou aux faits divers dans lequel l'auteur donne à voir le squelette de bon nombre de romans non écrits. Le premier récit est exemplaire et fait écho à Le Cas Gentile. Avec un ami, le narrateur visite un vieil immeuble appelé à la destruction. Ils découvrent, dans un appartement, une chambre aux murs de laquelle sont accrochés des posters des années 60. Comment, de tels posters, ont-il pu traverser presque un demi-siècle, comme les reliques d'une vie dont on ne sait rien? Intrigues multiplie avec bonheur de fulgurants scénarios qui renvoient à l'enfouissement de la vérité. François Taillandier livrera chaque mois sur le site de 00h00.com de nouvelles intrigues. Une autre façon de percer la surface lisse du réel.
Les deux livres qui paraissent évoquent des énigmes auxquelles vous n'apportez pas de réponse. Mais leur évocation vous permet de dire beaucoup de choses de notre monde. Est-ce une façon pour vous de faire que la littérature, par oblique, touche à des préoccupations personnelles?

On peut dire ça. Je crois que j'attribue à la littérature un rôle de dévoilement. La vérité est a priori toujours cachée. Intrigues est un vieux projet que j'ai commencé à mener il y a longtemps. Ce que j'ai fait dans mes derniers romans rejoint ce travail fait dans Intrigues.
À l'arrivée, dans Le Cas Gentile, je ne suis pas sûr d'avoir compris ce qui s'était réellement passé; pourquoi Gentile a saccagé ces affiches. Mais au passage, on attrape quelque chose sur le chagrin des hommes, la violence larvée, le désarroi d'un syndicaliste, le caractère méprisant du monde de la marchandise.
Je pense que le langage du roman procède probablement de ce qui se passe dans la psychanalyse. Vous parlez d'une chose, mais en fait, vous en racontez une autre. Sitôt qu'on crée un personnage, on crée quelque chose comme ça. La fiction déguise et du coup laisse quelque chose sortir. Pourquoi j'invente ce type qui détruit des publicités? Peut-être parce que j'ai ressenti ce genre de pulsions. Ce geste de Gentile fait surgir quelque chose qu'un journaliste ne peut pas voir; il n'y a que la fiction pour cela.
Gentile dans un cas comme dans l'autre, qu'il sauve le suaire ou qu'il détruise les affiches, ignore les raisons de son geste. Ce sont le curé et le syndicaliste qui vont essayer de mettre du sens là-dessus. Moi, je suis très intéressé par le Saint Suaire, je suis fasciné par la figure du Christ. Le suaire, c'est la divinité s'inscrivant dans la nature humaine. Le retour à quelque chose de l'évangile peut paradoxalement contribuer à la grandeur de l'homme.
Pourquoi avoir créé un personnage si désemparé?

J'avais envie que Gentile soit un homme obscur. Ma première idée c'était qu'il soit un architecte. Mais il m'aurait ressemblé un peu trop. J'en ai fait un pompier. C'est quelqu'un de frustre mais plus encore d'humble. C'est un brave mec qui se prend sa vie en pleine gueule. Il ne sait rien. Mais comme il est privé aussi de son intériorité, il n'a pas beaucoup d'armes.
Il est l'image de ce que la société contemporaine tend à faire des gens. Où est l'accès à soi-même entre le supermarché, les séries américaines à la télé et tout ça?
Aujourd'hui, romancier, vous faites un travail de moraliste?

Oui certainement. Un travail politique aussi parce que je sais mieux à 45 ans qu'à 30 trouver mes points de repère. J'arrive mieux à trouver du sens. Donc ça débouche forcément sur des questions de morale, de politique, du religieux... Le roman est une des méthodes de penser le monde. Cette méthode a quelque chose de spécifique. L'art du roman, ce n'est pas n'importe quoi. C'est le lieu où tout est permis, ça informe. C'est pour ça que j'aime l'axe de L'Atelier du roman.
Les images sont au coeur de vos préoccupations dans pas mal de vos livres. Pourquoi?

Je travaille beaucoup là-dessus effectivement. Parce qu'on vit dans une société des images plus qu'aucune autre qui nous a précédés. Dans l'art roman, les vitraux donnaient des images dans un monde où il y en avait peu. Leur force était réelle. Aujourd'hui on ne peut rien nous dire sans vouloir nous le montrer. Pour vendre un téléphone portable on vous montre l'image d'un couillon radieux qui utilise un portable. Ces images m'énervent. Suivant la façon dont on représente un être humain, on lui dit ce qu'il est, on lui donne un statut.
Le passé est un leitmotiv de vos livres. Beato, le curé,
pense que "nous sommes tous pareils au Telone (le suaire, ndlr), nous portons les traces d'événements mystérieux enfouis dans le passé lointain."
C'est pourquoi l'image du suaire me fascine. Il y a quelque chose qui s'est écrit là-dessus. Cette toile nous raconte une histoire qu'on ne pourra jamais trouver. Qui était l'homme dont le visage s'est imprimé sur le linge? Comment son visage s'est-il imprimé? Si vous n'avez pas le passé, vous n'avez plus rien.

François Taillandier
Le Cas Gentile
Stock
225 pages, 110,20 FF (16,80 e)
Intrigues
www.00h00.com
100 pages, 78,70 FF (12 e)

Thierry Guichard

   

Revue n° 036
(Septembre-octobre 2001).
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N6
Le Cas Gentile    
Intrigues    
Option paradis
Les Nuits Racine
Anielka
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Telling : La Grande intrigue vol.2
Option paradis : La Grande intrigue vol.1
Il n’y a personne dans les tombes
Le Père Dutourd
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