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Hubert Mingarelli
Interview
Ces silences qui en disent long


Hubert Mingarelli

par Thierry Guichard



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Hubert Mingarelli poursuit avec La Beauté des loutres son exploration de la
relation enfant-adulte en donnant cette fois autant de place à l'un qu'à l'autre. Une écriture qui, dans son économie de moyens, dénote un instinct sûr.

Depuis La Dernière Neige paru il y a un peu plus d'un an, le paysage romanesque d'Hubert Mingarelli s'est couvert d'un presque silencieux manteau hivernal. Avant, l'écrivain avait donné au sable (Vie de sable) ou à l'herbe (Une rivière verte et silencieuse) le rôle qu'à nouveau il attribue à la neige : recouvrir le paysage. Sur une plage dans Vie de sable, l'enfant héros du roman, découvrait une bombe autour de laquelle il allait creuser.

Que cache la neige de La Beauté des loutres? Dans Une rivière verte et silencieuse, on devinait que sous l'herbe haute à travers laquelle Primo se frayait un chemin quotidien, était ensevelie une histoire révolue : celle qui aurait expliqué l'absence d'une mère. De quel deuil la neige de ce nouveau roman cristallin est-elle le linceul? Un homme, Horacio, et un enfant, Vito, partent une nuit en camion pour aller vendre quelques moutons au-delà d'un col lointain. On pourrait mettre la caméra de Wim Wenders dans la cabine du vieux camion et laisser se dérouler les bobines de pellicule. On verrait un film limpide, une route qui se déplie dans la simplicité de phrases courtes, un frais soleil qui joue avec le miroir changeant d'une rivière en contrebas, un enfant et un homme peu bavards, et derrière eux une douzaine de moutons en équilibre sur la plate-forme du bahut. Pas grand-chose peut-être si ce n'est l'obligation de deux êtres à vivre ensemble tout un jour et une nuit dont ils auront, plus tard, à se souvenir. On connaît la façon de faire de Mingarelli : épuration du paysage (la neige veille à ça), minimalisme des descriptions, resserrement focal sur les personnages, dialogues qui taisent plus qu'ils ne disent et qui, donc, révèlent ce que sont les hommes débarrassés des conventions.
Mais, dans cette matière qui, à chaque fois et bien qu'on s'en méfie, vous prend au coeur chaud de l'émotion, Mingarelli a introduit des scènes fugaces et fortes. Ainsi voit-on la silhouette d'Horacio armé d'un fusil, courir dans la neige après un lapin, sous les lumières du camion et le regard de l'enfant. Plus loin, c'est un homme dont on ne saura rien qui dévale à grandes enjambées un flanc de montagne pour venir saluer les deux voyageurs arrêtés au bord d'une rivière autour d'un café matinal. Le voyage déplie ainsi ses étapes comme s'il était initiatique. À moins qu'il ne soit la transcription d'une mythologie personnelle : le cochon qu'on ébouillante à l'entrée d'une ferme et sur lequel Horacio conseille à Vito de ne pas se retourner donne une note dramatique que la narration va reprendre, plus loin, avec un conducteur de chasse-neige déprimé. Le voyage avance ainsi vers son acmé tragique, ce col où la neige attend de jouer un autre rôle. Dans cette odyssée moderne, les dernières pages apportent une lumière aussi ténue que marquée par la grâce. On n'en dira rien; c'est à chacun de faire le voyage puisque, par la place que cette écriture laisse au lecteur, ce sera, à chaque fois, un voyage différent.
Revenons à la neige : elle est finalement comme l'écriture de ce jeune romancier. Elle gomme l'inutile du monde, étouffe les bavardages, recouvre un inconsolable passé, comme un pont de silence, sur lequel, enfin, on va pouvoir avancer seul. Sur le silence, ce sont les mots qui servent de premiers pas.
Il n'était pas nécessaire d'aller rendre visite à Hubert Mingarelli, qui habite une montagne moins haute que ce qu'en dit son éditeur. L'homme ne parle de ce qu'il écrit qu'en acquiesçant aux questions qu'on lui pose. Creuser la neige ne lui convient pas. Peut-être, est-ce l'homme plutôt que l'écrivain qu'on est allé rencontrer : comme si être là prolongeait le livre. Et, de fait, le chien sourd qui dort sur le seuil de la porte et qu'on enjambe sans le réveiller semble venir d'un précédent livre de l'écrivain (La Dernière Neige). De même que la maquette d'un voilier et le bateau que l'écrivain s'est construit dans sa grange évoquent Le Jour de la cavalerie. On sait déjà, alors, qu'interroger l'écrivain, c'est interroger l'homme et qu'aux silences de l'un feront écho les silences de l'autre.

Comment vous est venue l'idée de ce voyage en camion à travers les montagnes?
J'habite dans un coin un peu rude et en hiver j'ai plusieurs fois eu très peur en voiture. J'avais ma fille qui était toute petite avec moi et quand il y a de la neige, si tu restes coincé, c'est galère, c'est vraiment difficile. C'étaient des moments angoissants.
Un jour sur une autoroute, je me suis arrêté dans une station essence et pour mon petit, qui a quatre ans, je suis allé au rayon jouets pour voir si je pouvais lui acheter un truc. Je suis tombé sur un petit camion rouge, comme dans l'histoire. Il n'y avait pas de moutons mais des troncs d'arbre dedans. J'étais en train de finir un livre, je cherchais un sujet et en voyant ce camion en jouet, j'ai su que ce serait l'histoire de deux types qui transporteraient des moutons dans un camion l'hiver.
Vous dites
"deux types" mais dans le roman il s'agit d'un adulte et d'un enfant...
Oui mais au début c'était deux types.
Le fait que l'idée vous soit venue d'un jouet renforce le lien avec l'enfance, et dans tous vos livres il y a un enfant comme personnage principal. Écrire, c'est une façon de déblayer la route entre l'enfant que vous avez été et l'adulte que vous êtes?

Tiens! C'est sûr! Évidemment. Déblayer ça, mais aussi déblayer le fait que moi maintenant je suis adulte et j'ai des enfants. C'est un truc bizarre, tu reçois d'un côté, enfant, une baffe, tu reçois une baffe du côté adulte.
Je n'ai pas envie d'être un enfant. Ça me tue ça, dans les interviews, les gens qui sont contents d'être restés un enfant. Moi, je n'ai pas envie de ça, j'ai envie de grandir.
La narration du roman est réaliste par ses détails et non réaliste parce qu'on ne sait pas où ça se passe; les lieux ne sont pas nommés. Comment faites-vous le lien entre ces deux veines?

Je n'ai pas d'idées préconçues quand je commence, mais je veux rester sur terre. S'il y a des choses à faire, il y a des choses à faire; s'il faut mettre du foin, les personnages mettent du foin, ça ne se fait pas par l'opération du Saint-Esprit. Ce ne sont jamais des intellectuels dans mes livres, ce sont des manuels, des gens qui font des choses mais qui ont en même temps quelque chose en eux.
Mais pourquoi éliminez-vous les détails du décor? Pour un effet d'optique?

Je ne dis que ce qui est utile, que ce qui va servir. Je ne suis pas sûr que ce soit la bonne réponse, comme à chaque fois je n'ai pas tout le temps les réponses.
Je veux retirer la décoration, ne pas mettre du volume de phrase pour en mettre, si ça ne sert pas, je ne le marque pas. C'est un effet de loupe peut-être.
Ce roman raconte un voyage : n'avez-vous pas été tenté de décrire plus le paysage à l'inverse de ce que vous faisiez dans vos précédents livres?

Ça m'a posé un problème très terre à terre. Ils étaient sur une route : est-ce que j'allais dire chaque fois qu'ils croisaient un camion ou une voiture. J'ai décidé de ne pas parler de ça. Si tu pars dans tous les sens ça dessert ton histoire. Écrire, c'est choisir entre un milliard de possibilités. Il faut en retirer plein, il ne faut pas avoir peur de retirer le plus possible. Croiser une voiture ne sert à rien, mais quand ils croisent des gens qui leur parlent, là je parle de ceux qui interviennent.
Il y a effectivement des rencontres qui se font, comme des étapes dans le voyage. Il y en a une étrange, de ce type qui dévale un flanc de montagne venant de nulle part pour une cigarette. Cette rencontre est mystérieuse. D'où vous est-elle venue?

Je ne sais pas si vous allez me croire, mais je l'ai choisie parce qu'elle n'avait pas de rôle à jouer, justement. Ce personnage n'est pas utile, du tout. C'est un contrepoint. C'était un type qui démarque un peu, une rencontre gratuite. C'est presque rien mais ça remplit tout de même un moment de la vie d'Horacio et Vito.
Mais je pense à quelque chose, là, tout de suite. Un jour j'étais en Algérie, dans le désert, j'étais tout seul, vraiment tout seul avec mon chien et puis j'ai vu deux silhouettes au loin, mais vraiment loin. Le temps qu'elles arrivent ça a duré longtemps, elles sont venues vers moi. C'était deux gamins, ils m'ont demandé une cigarette et ils sont repartis. Venus de nulle part, juste le temps de me demander une cigarette et ils sont repartis!
Ça veut-il dire que les scènes que vous inventez sont en fait une sorte de révélateur du passé, de quelque chose que vous avez vécu?

Bien sûr. Je suis sûr qu'en cherchant je trouverais une raison à tout, pratiquement. Certains trucs, je sais pertinemment pourquoi j'en parle, d'autres je pense les imaginer mais je n'ai pas du tout d'imagination. Je crois que c'est pour ça que j'ai beaucoup de mal à écrire mes livres, c'est parce que je n'invente rien.
Autre scène dans le roman, celle du cochon que des fermiers torturent...

C'est pareil, je n'ai rien inventé. Je bouquinais des revues dans un supermarché, L'Express ou Le Nouvel Obs, et je vois une photo de gens en train d'ébouillanter un cochon. Après je rumine ça, ça me fait quelque chose. Je ne comprends pas pourquoi ils font ça, il y a peut-être une raison mais quelle que soit la raison, je trouve ça infernal, c'est de la barbarie.
Dans le roman, on a une progression vers le col qui fait peur à Horacio. Avez-vous construit le livre pour que l'on sente monter la pression?

Non. Il n'y avait pas de pensée au préalable, elle est venue en cours de route. Au début on ne sait pas ce que les personnages vont faire, on ne les connaît pas bien. En ce moment je commence un nouveau livre et j'en suis là, je suis dans le coltar parce que je ne connais pas bien mes personnages. Plus je marche avec eux plus quelque chose s'impose. Mais il me faut du temps et ça fout la trouille. Dans le col, il se passe tout et rien, il ne se passe pas grand-chose mais tant que je n'avais pas trouvé ça, je ne savais pas où j'allais.
L'écriture c'est se rendre disponible à elle-même et aux personnages?

C'est un ping-pong (Mingarelli fait le geste d'un va-et-vient). On ne peut pas dire qu'on se laisse complètement mener par ses personnages, parce qu'il faut les maîtriser sinon on va n'importe où. Ils m'aident par ce qu'ils sont eux et je les aide par une petite maîtrise de l'écriture.
J'aimerais pas commencer un livre en ayant tout déjà, sinon, il n'y aurait pas de plaisir. Le seul plaisir pour moi c'est de construire une histoire alors si je l'ai construite dès le début, c'est fichu, pendant un an je me fais chier.
On a l'impression que vous travaillez beaucoup de la gomme, surtout dans les dialogues. À l'horizon de cette élision il y aurait le silence. Comment se fait ce travail et quand cesse-t-il?

Je ne suis pas quelqu'un qui fait un premier jet et recommence une fois ou plusieurs fois. Chaque matin, je reprends ce que j'ai écrit, je recommence systématiquement, je reviens en arrière. Et après tu les sens... C'est de la musique, mais ça ne se travaille pas à l'oreille. C'est une espèce de musique sourde, c'est l'alchimie pour moi. De ma vie, je ne saurai jamais l'expliquer. C'est trouver une évidence.
Tous vos livres racontent une histoire entre un enfant et un adulte. C'est une matière obligée pour vous?

Jusqu'à présent oui. Les nouveaux livres, ceux qui arrivent maintenant ne sont pas sains. Ce qui arrive maintenant ce sont des histoires où mes personnages enfants sont devenus adultes. Ils ont fini leur chemin initiatique et maintenant ils sont confrontés à la vie.
Mais ce rapport fils/père fait partie du matériau autobiographique?

Je ne peux pas dire que ce soit autobiographique. Je peux dire que c'est plutôt changer mon histoire, me mettre dans une autre situation, vivre une autre enfance.
Vous n'avez pas peur qu'on dise que vous écrivez toujours la même histoire?

J'ai mis plusieurs livres à parler de la même chose, tant pis. Ça changera. Je mettrai encore plusieurs livres avant de changer à nouveau. Sinon, c'est comme si un mec qui aime bien faire du bateau n'en faisait qu'une seule fois... Écrire c'est un truc d'obsessionnels. Cette remarque qu'on me fait ne me gêne pas, j'assume.
La fin du roman réserve une fin inattendue chez vous, puisqu'on y voit une femme jouer un rôle important. C'est une scène de grâce...

Pour moi c'est ça l'aboutissement du livre. Je voulais quelqu'un qui va calmer tout. Grâce à elle, tout peut, peut-être, redevenir paisible. J'avais envie de quelqu'un qui donne par sa présence, par ses gestes. Elle ne fait pratiquement rien. Ça reste qu'un pauvre livre mais si cela avait existé, je pense que le gamin serait content que quelqu'un prenne soin de lui... C'était difficile à écrire parce qu'Horacio quand il parle à cette femme, parle en fait à travers elle au gamin.
Dans vos livres, les histoires sont très simples, mais ce qui y est dit est plus profond, indicible. Vos personnages semblent surtout ne pas dire ce qu'ils ont à dire ou plutôt le disent en tournant tout autour. Avez-vous peur d'aborder de face la source de l'écriture lors d'un entretien comme le nôtre?

Bien sûr. À la limite, je vous avouerai que si je voulais je pourrais tout vous dire... Je ne veux pas et je ne peux pas : parce que c'est ça ma matière. Est-ce que ça vous avancerait que je vous dise chaque chose? La littérature c'est pas se foutre à poil.

La Beauté des loutres
Hubert Mingarelli
Seuil
172 pages, 14 e (91,83 FF)

Thierry Guichard

   

Revue n° 038
(Mars-mai 2002).
Commander.

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