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Gaëlle Obiégly
Interview
La petite fabrique de la parole


Gaëlle Obiégly

par Benoît Broyart



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Dans son deuxième livre, Gaëlle Obiégly entre en force sur le territoire de sa
parole. Après le mensonge vient l'aveu. Le Vingt et un août est un texte explosif sur la nécessité de dire. C'est également la révélation d'une nouvelle voix.

On lit des dizaines de livres sans enthousiasme, des livres à ficelles, où personne ne parle. On cherche une voix. On est sur le point de renoncer et on trouve finalement ce qu'on n'espérait plus. C'est normal. Le propre de la littérature est de se tenir où on ne l'attend pas.
Dans Le Vingt et un août, une voix advient, une voix où résonne encore une sorte de violence enfantine, qui rend ce livre bouleversant, organique et précieux. "Crevé, tout mort, mon ballon, comme de la peau qui pèle." Il y a quelqu'un derrière ces lignes, une parole devenue plus que nécessaire. C'est d'ailleurs le sujet de ce livre, car Le Vingt et un août raconte bien l'arrivée de l'écrivain dans sa parole.

Le jour de son anniversaire, la narratrice décide de passer aux aveux, après une grande partie de vie consacrée au mensonge. Elle va parler. Ce ne sera pas simple, ce qu'elle veut formuler se trouve enfoui au fond de sa gorge. "Je rentrais chez moi me débroussailler. En route, sur ma lèvre inférieure rampait la panse pleine d'un reptile, une sorte de chatouillement lourd. Ma parole immobile, sécrétée. Presque sans membres, sans os, mue par de minuscules griffes qui la faisaient adhérer à toutes les surfaces. Elle se défilait, traquée par des semelles, convoitée par des cages. M'envahissait le visage de touchers dégoûtants. Ma parole, je l'associais à ces fourmillements autour de ma bouche, comme une bête." La narratrice livre un véritable combat. Pour naître, elle se taille un chemin entre souvenirs et désirs. Elle marche souvent, observe, et aime regarder par le trou de la serrure.
Le Vingt et un août
convainc par le singulier mouvement qu'il impose au lecteur. La parole s'apprête à sortir, les images de l'enfance affleurent dans le récit ou c'est la silhouette d'un amant rêvé qui se dessine. Et brusquement, c'est comme si cette parole était rappelée à l'ordre par le corps. Pas si vite. Le lecteur assistera au ballet dans son intégralité. Car la parole pourrait bien être le seul organe possédant le don de s'inventer continuellement. Elle seule donnerait lieu, sans cesse, à de nouvelles incarnations.
Le Vingt et un août
retrace cette recherche, le cheminement saccadé entre dedans et dehors, intérieur et extérieur, intimité et réel. Et le parcours entrepris par la narratrice est si difficile qu'elle est parfois tentée de renoncer. je pouvais avoir à nouveau ma taille infime, oubliée. Version de poche, portable comme mon petit coffre. Ça ferait tellement plaisir.
Ce texte réussit l'exploit de définir précisément l'espace instable de la parole. C'est pourquoi Le Vingt et un août possède une teinte si particulière. Le tour de force, c'est que l'écrivain parvient à unir les contraires et les paradoxes pour trouver précisément le lieu de naissance de sa parole. La langue de Gaëlle Obiégly est abstraite, désincarnée, et l'instant d'après, épaisse et palpable.

La disparition du père servait de fil conducteur à votre premier roman. Petite figurine en biscuit qui tourne sur elle-même dans sa boîte à musique (L'Arpenteur, 1999) se présentait comme un livre de deuil. En suivant l'accession de la narratrice à la parole, Le Vingt et un août emprunte plutôt la logique de la naissance. Par l'aveu, la narratrice viendra au monde. Ces deux textes s'opposent-ils dans votre cheminement?
Il y a une rupture entre les deux textes. Le deuil du père correspond aussi à la découverte de la jouissance de la solitude, et c'est ce qui m'a permis d'écrire ce deuxième texte sur la parole. C'est en me "débarrassant" du père et d'autres attaches que j'ai pu écrire Le Vingt et un août. Je l'ai écrit contre le premier texte, en allant contre le premier livre. J'étais gênée en fait par le sentimentalisme de Petite figurine... Le Vingt et un août est un texte où je me suis débarrassée de l'attachement.
Le mot roman a disparu de la couverture.
Le Vingt et un août marque-t-il une entrée plus brutale dans l'intime? Avez-vous la sensation d'avoir passé un seuil, franchi un degré?
Le mot roman ne figure pas sur la couverture de ce deuxième texte mais en fait, je ne voulais pas non plus qu'il soit sur la couverture du premier. Dans Petite figurine..., l'intimité est là mais c'est une intimité ouverte. Alors que Le Vingt et un août parle d'une intimité enfermée, de l'intimité dans l'intimité. Je pense que c'est pour cette raison que l'éditeur n'a pas voulu appeler ce texte un roman. C'est une intimité très enfermée, un peu comme si on devait décrire un organe. Je crois que la parole est le dedans de l'intimité.
La parole est organique...

Oui. Dans ce texte, il est question de l'aveu, de comment on arrive à formuler un aveu et de comment vient la parole. Mais je n'ai pas voulu dire ce qu'était cet aveu car c'est un texte sur la naissance de la parole, sur la façon dont fonctionne cet organe, comment il naît et comment il vit.
C'est une vie minuscule, à la fois inerte, imperceptible, et en même temps qui travaille tout le temps. En fait, c'est ça pour moi la parole, quelque chose de très enfoui dans l'intimité, dans l'intime plutôt. Si j'avais révélé cet aveu, je serais sortie du dedans de l'intime. Je voulais rester vraiment à l'intérieur, ne pas mélanger les deux intimes. L'aveu révèle la narratrice mais le contenu de cet aveu n'est pas révélé.
La venue de cette parole est abstraite mais il me semble que la parole est beaucoup plus matérielle. Il y a dans cette abstraction quelque chose de très concret, comme dans un corps. Un corps sans histoire est très abstrait et en même temps, il n'y a rien de plus concret. Ce texte est à la fois abstrait, sans trop de ponts entre l'intérieur et l'extérieur, et pourtant il me semble très concret.
Comment s'est construit ce texte?

Un jour, j'ai menti à une personne et j'étais très contente d'avoir menti, parce que grâce à ce mensonge, je me suis aperçue que j'allais pouvoir faire un aveu. Il y a eu une grande période d'exaltation. Il me semblait que c'était grâce à ce mensonge que ma parole naîtrait. Je me suis aperçue aussi que je ne croyais pas du tout en la vérité. La vérité est une parole qui advient mais la vérité n'a pas vraiment de sens. C'est par le mensonge que la vérité a une valeur. Partant de cette anecdote et de cet aveu, j'ai écrit une lettre à cette personne pour lui avouer que j'avais menti. Et je me souviens avoir fini cette lettre par "Je vous ai menti pour vous faire cet aveu". Je n'ai pas du tout réfléchi. Soudain m'est apparu le sens du mensonge et en même temps, la valeur de la vérité. Il me semble que la vérité est une chose très personnelle et circonstancielle.
La narratrice fait l'inventaire de son sac dans
Petite figurine... Elle en sort Memento Mori de Louis Calaferte. L'auteur fait-il partie de vos lectures de chevet?
J'ai surtout aimé Septentrion. C'est un livre qui m'a marquée. C'est vraiment un livre que j'adore. J'aime moins ses autres textes. Septentrion est un livre de chevet. Pas Memento Mori.
Plus encore que dans votre premier livre, la narratrice du
Vingt et un août est toujours en mouvement. Quel est le sens de son insatiable besoin de marche?
Bouger, gesticuler, c'est se faire sa propre histoire. Dans Petite figurine..., c'est une sorte de gesticulation pour se dépêtrer du deuil, du sentiment, de l'attache, en trouver d'autres. Dans Le Vingt et un août, c'est comme s'il fallait bouger beaucoup pour réussir à faire vivre cet organe de la parole. Je suis comme une bête dans une cage. Dans mon tout petit espace, je m'agite. Pour faire sortir cette parole, il faut bouger. Le mouvement, c'est toujours pour se libérer : aller, venir, revenir sur ses pas. C'est une gesticulation plus qu'un mouvement, quelque chose d'explosif.
Quand j'étais petite, je fabriquais des cages à mouches, et mon grand plaisir, un plaisir cruel, c'était de regarder dans ces petites cages que je faisais avec des bouchons de champagne la mouche bouger, gesticuler. Elle devenait folle. À un moment, elle trouvait sa place et se posait. Là elle semblait elle-même. Elle avait sa forme, sa forme définitive, après avoir vraiment bougé et exploré sa forme dans l'espace.
"Je voulais, une fois rentrée, m'ôter la langue, trancher ma glotte, m'alléger du gluant."
Le Vingt et un août présente de fréquents sursauts organiques. Brusquement, vous évoquez le corps de manière crue. Le lecteur est comme précipité dans cette description. À quoi correspond pour vous cette brutalité?
Je ne sais pas si c'est volontaire. C'est moi qui me rattrape. Il y a des envolées de mots, de métaphores pour essayer de relier la parole à l'extérieur. On multiplie les métaphores et les anecdotes pour que cette parole à venir ait une place à l'extérieur. Mais en fait, elle n'a d'importance que pour soi, que pour ce corps d'où elle naît. C'est un moyen de la rattraper et de la remettre à sa place.
Cette précision et cette violence vous semblent-elles liées à l'enfance?

Ce livre est plus violent que le premier parce qu'il est plus enfermé. La moindre chose dite, lorsque l'on parle dans une boîte de conserve, résonne. Tandis que si l'on crie dans la rue, le son se disperse. Dans ce texte, je ne parle que de l'intérieur. C'est comme si je parlais dans ma bouche.
La découverte de la parole est aussi étrange et violente que dans l'enfance, la solitude et l'observation du corps, la sensation. Il existe dans l'enfance une espèce de jouissance du corps amoché. Les croûtes qu'on gratte quand on est petit, toutes ces choses. Il y a cette brutalité qui ne nous semble pas vraiment brutale mais qui l'est après coup. J'ai toujours eu un rapport très sensuel à la parole parce que la vraie parole, pour moi, c'était la parole chuchotée. Souvent, je vais au cinéma non pas pour voir le film mais pour écouter derrière moi les gens qui chuchotent. C'est comme quand on se dit des secrets. C'est à la fois quelque chose de très mystérieux et de sensuel, bien plus érotique que le corps nu. Il y a dans le chuchotement une sorte de nudité que je trouve très excitante. C'est lié à l'enfance. Je savais que quand on chuchotait, on disait quelque chose d'important que je ne devais pas entendre. Quelque chose d'intime.
"Parler, c'est offrir à penser quelque chose de soi. D'instinct, je résiste à tout ça."
Le Vingt et un août s'attache à décrire la période qui précède l'aveu. La fin du mensonge est-elle une forme de combat pour la narratrice?
Elle se fait violence parce qu'elle va aller contre son habitude. Elle ne sait pas trop pourquoi elle va décider d'avouer, de mettre fin à toute une période de mensonge. Mais ce n'est du tout un combat pour la vérité. C'est un combat contre elle-même. C'est en allant contre son habitude et son plaisir qu'elle va vivre pleinement, naître, tout simplement. Le Vingt et un août combat le précédent texte. C'est comme ça que j'arrive à avancer. Chaque geste va contre l'autre et c'est de cette façon que le vrai geste apparaît.
Souvenirs et désirs semblent constituer les seuls vêtements capables de protéger la narratrice tandis qu'elle tente de progresser, d'avancer pour accéder à la parole. Ces éléments qui gravitent autour d'elle donnent parfois une teinte onirique à votre texte. L'exemple du personnage de Gamin est révélateur. Il est proche de la narratrice, sans être là. Elle le cherche. Il est une figure du désir. Quel rapport au réel souhaitez-vous faire passer dans l'écriture?

Gamin est omniprésent et il n'est pas là. C'est par ce personnage que la narratrice va de l'extérieur vers l'intérieur. Le désir est extérieur mais l'objet du désir est omniprésent. C'est par le désir qu'elle habite sa parole. Et en même temps, le désir est le lien vers l'extérieur. Gamin est le lien entre la parole en dedans et le monde extérieur. Le réel n'est pas l'extérieur, c'est cette relation entre l'intérieur et l'extérieur. Le désir est comme une fine couche qui touche le réel et qui touche le dedans. C'est une peau.
L'expérience vécue par la narratrice vous semble-t-elle proche de la démarche de l'écrivain?

Le Vingt et un août
est un livre sur mon écriture. Cette histoire d'aveu coïncide avec un engagement dans l'écriture et un détachement des valeurs sentimentales.

Le Vingt et un aoÛt
Gaëlle Obiégly
L'Arpenteur
192 pages, 13 e (85,27 FF)

Benoît Broyart

   

Revue n° 038
(Mars-mai 2002).
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