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Jean-Pierre Cescosse
Interview
Du côté des déchirés


Jean-Pierre Cescosse

par Pascal Paillardet



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Jean-Pierre Cescosse décrypte en quatorze nouvelles, sans rancoeur mais avec lucidité, les mascarades sociales et intimes de ses contemporains. Parole d'un perplexe, en quête d'authenticité.

Aux agenouillés, Jean-Pierre Cescosse préfère les abîmés. C'est une question de posture. Son premier recueil de nouvelles, Rimbaud et le CAC 40, paru en 1997 au Dilettante, était un aveu d'incrédulité. Cinq ans plus tard, ses doutes n'ont pas été dissipés. Nos dernières frivolités, son troisième recueil, récapitule ses amertumes et ses désillusions. En quatorze nouvelles, Jean-Pierre Cescosse décrypte le faux-semblant des désinvoltes et des ironiques qui susurrent leurs mièvres railleries et s'adonnent à l'"indifférence" pour se dissimuler aux autres, et échapper à soi-même.

"Elle donne souvent l'impression de ménager entre elle et ses émotions, ses sentiments, ses peines, ses joies, un écart, par où puisse s'immiscer la dérision", écrit-il dans De l'auto-sabordage. S'il dénonce l'artificielle indifférence, érigée en dogme, Jean-Pierre Cescosse se défie de la pathétique comédie des apôtres civils et religieux vociférant leurs anathèmes et leurs slogans : "L'homme (selon le dernier recensement, l'homme est six milliards) quant à lui, imperturbable, fait oué oué!, muni de banderole à l'effigie de son président favori" (Doux comme la haine).
Sceptique et indiscipliné, Jean-Pierre Cescosse effleure la détresse, avec une candeur fébrile mais sans céder à l'abîme du désespoir. "Lorsque l'on a, une bonne fois pour toutes, vu l'ignominie du monde en face, on se rend compte qu'on ne peut plus s'en passer. Qu'il y a aussi la merveille, et que ces deux aspects de l'existence n'ont de sens que relativement l'un à l'autre", écrit-il. Né à Verdun le 15 avril 1963, auteur de Manoeuvres de diversion en attendant la nuit (Flammarion, 2000), un premier roman où il soumettait Édouard Simon, un personnage "pas conforme", à la suspicion d'un Comité de surveillance et d'épuration, Jean-Pierre Cescosse débusque nos renoncements quotidiens. Son écriture retenue, si elle excelle à décrire l'inanité et la vilenie, parvient à nous persuader de l'espoir d'une "complicité toute neuve" entre les êtres.

Après avoir abordé le roman, vous publiez aujourd'hui votre troisième recueil de nouvelles. S'agit-il de deux manières distinctes d'envisager la littérature?
Je ne crois pas. Mon roman est constitué de chapitres très brefs. Je le comparerais à un puzzle composé de textes fragmentés mais cohérents, travaillés à la manière d'une nouvelle. La nouvelle s'apparente selon moi à une dissection assez vive : son efficacité suppose que l'écrivain rabote et élague son récit. Cette exigence est de l'ordre de la restriction. Dans un roman ou une nouvelle, je me méfie de la linéarité du récit. L'ellipse, par exemple, permet de ne pas accentuer la démonstration, d'alléger le propos. Il n'y a rien de théorique dans cette démarche, c'est simplement une façon d'écrire qui m'est naturelle, instinctive. Paradoxalement, lorsque j'ai commencé à écrire, je me perdais dans les méandres de textes fleuves. Rédigés dans un style classique, ces morceaux de bravoure étaient quasiment lisibles! J'écris aujourd'hui davantage dans l'ambiguïté. Mes livres sont plus l'expression d'une perplexité que d'un dogme.
Cette perplexité pourrait résumer la façon dont vous appréhendez vos contemporains. Une perplexité amusée qui s'exprimerait à travers la désinvolture et le détachement éprouvés par la plupart de vos personnages. Qu'en pensez-vous?

Plus que de détachement ou de désinvolture, je parlerais de pudeur. Mes livres, je crois, expriment une recherche d'authenticité, si naïve qu'elle puise paraître. Je suis pour une littérature du doute, de l'indignation et de la colère. C'est la littérature de Witold Gombrowicz, de Samuel Beckett, de Juan Carlos Onetti. Une littérature qui ne rompt pas pour autant avec la tendresse et la compassion, même si elles passent parfois inaperçues. Je me méfie des certitudes, des dogmatismes et des truismes.
Actuellement, par exemple, je suis exaspéré par le truisme du "Nouvel-Homme-Virtuel" qui m'évoque le scientisme de la fin du siècle dernier. J'adhère à la recommandation de Cioran qui assurait préférer vivre aux côtés d'un Pyrrhon, le chantre du scepticisme présocratique, plutôt que d'un saint Paul déchaîné. L'une de mes nouvelles, André et Virginie, est une satire de l'idolâtrie. Nous n'avons pas à nous agenouiller, même devant soi-même. L'écriture est une tentative pour parvenir à davantage de sincérité et de lucidité, y compris dans les relations les plus intimes. On pourrait considérer mes nouvelles comme des fables post-existentialistes inspirées par mon horreur absolue de la soumission au grégarisme, mon horreur absolue du conformisme et de l'anticonformisme.
Dans votre premier recueil,
Rimbaud et le CAC 40, vous dénonciez déjà dans la nouvelle Guignols les travers de l'ironie lorsqu'elle devient une pose...
L'ironie et la dérision systématiques m'horripilent. Je suis agacé par la prévisibilité des comportements et des jugements, par cette sorte d'automatisme des attitudes. Je m'insurge contre la bonne conscience généralisée. L'actuelle génération des trentenaires, par exemple, éprouve selon moi des difficultés à atteindre un sérieux philosophique. C'est une génération qui a beaucoup de mal à se défaire de la dérision. En Occident, la souffrance politique et totalitaire est souvent réduite à un exotisme par une dérision un peu gênante, par une sorte de raillerie instituée. J'aimerais écrire une littérature de la célébration, à la Saint-John Perse!
L'écriture est une manoeuvre de diversion?

Nietzsche estimait que les hommes ont l'art pour ne pas mourir de la vérité, alors... L'écriture est-elle une diversion?... Je ne sais pas. Elle est peut-être une manière de regarder les choses en face. On devrait répondre à toutes les questions par cet aveu : je ne sais pas!

Nos dernières frivolités
Jean-Pierre Cescosse
Flammarion
131 pages, 14 euros (91,70 FF)

Pascal Paillardet

   

Revue n° 038
(Mars-mai 2002).
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