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Pierre Jourde
Interview
Le Pierre Fouettard


Pierre Jourde

par Thierry Guichard



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Dans son pamphlet contre une certaine littérature, l'universitaire Pierre Jourde frappe juste au-dessus de la ceinture. En montant sur le ring, il réaffirme l'importance vitale de la littérature. Au risque de déplaire.

Universitaire, directeur de la défunte revue Hespéris et écrivain, Pierre Jourde serait du genre taureau ascendant taureau. Ne rechignant à aucun pugilat verbal, l'homme s'était fait remarquer pour le tranchant de ses articles dans Hespéris. Mais c'est en animal blessé qu'on le verrait dans un portrait chinois : meurtri de ce qui est fait à la littérature à l'heure du spectacle généralisé, du consensus mou. Parce que les livres ne nous traversent pas sans laisser de traces, Pierre Jourde descend ici dans les écuries d'Augias, faire un peu de ménage. La Littérature sans estomac est donc un livre nécessaire. Excitant dans sa lecture, il est aussi véritablement énervant.

Que la littérature fasse enfin débat, voilà qui est salutaire. Le seul geste de descendre dans l'arène non pour encenser quelques écrivains morts (ce que l'on voit souvent), ni pour appeler de ses voeux une littérature nouvelle, mais pour s'engager soi et batailler contre des écritures reconnues par leurs pairs, voilà qui ne manque ni de courage, ni, finalement, d'éthique. Le pamphlet se lit au rythme d'une charge de cavalerie, avec une jubilation qu'il faut préciser : non celle d'assister à un jeu de massacre (ce qu'est le livre) mais de voir qu'il existe encore un espace pour que la littérature fasse sens hors de son rôle médiatico-économique.
S'il surprend par le choix de ses victimes (Rolin, Redonnet, Toussaint, de Cornière entre autres), cet essai agace par le procédé avec lequel il aiguise ses armes. On ne reprochera pas à Pierre Jourde de citer abondamment les auteurs qu'il attaque : mais faut-il encore que les citations soient représentatives d'une oeuvre. Car à ce jeu, on débinerait joyeusement Proust, Rabelais ou Balzac. L'emploi de la citation a quelque chose du Canada dry : ça ressemble à une preuve, ça a le goût de l'irréfutable, mais ce n'est rien de tout cela. Ainsi Jourde s'attaque, à partir de quelques lignes à Mehdi Belhaj Kacem, ou assimile Camille Laurens à une tenante de l'autofiction à la mode guimauve sans avoir au préalable lu ces quatre premiers romans qui démentent sa thèse. Les dégâts collatéraux que n'évite pas le pamphlet sont le fait d'une colère sincère qui comme l'amour selon l'adage rend parfois aveugle. Il ne s'agit pas de reprocher à Jourde d'attaquer tel ou tel (et d'aimer a contrario Catherine Millet ou Houellebecq) mais de ne pas être toujours convaincant.
Son livre oblige à penser la littérature, à aiguiser à son tour ses propres armes. Bref, il la place au coeur de nos vies. Et quelqu'un qui encense intelligemment l'oeuvre de Valère Novarina peut-il être entièrement mauvais? Entretien en forme de faena, autour d'une bouteille de porto blanco.

Comment est né le livre?
Je n'ai jamais eu le projet d'écrire un pamphlet. J'avais écrit de petits articles dans Hespéris, la Nrf, Critique, L'Atelier du roman et ce que je prenais pour une critique au coup par coup dessinait une sorte d'ensemble. J'avais envie de réagir à une certaine situation de la littérature contemporaine globalement et non plus seulement à des individualités. J'ai aussi écrit des textes spécifiquement pour l'ouvrage.
Il n'y a pas de présupposé théorique, formel, portant sur le genre, le style, sur l'idéologie. C'est vraiment un rapport de lecteur.
On ne voit pas à quelle littérature ce livre appelle. Par exemple vous reprochez la platitude du style d'Emmanuelle Bernheim, platitude dont vous dites que chez Houellebecq elle est une qualité. N'y a-t-il pas contradiction?

Il n'y a pas de principes stylistiques, ce sont plutôt des principes qui portent sur un rapport à l'écriture. La sobriété peut donner des livres intéressants, je crois simplement qu'il ne faut pas que la sobriété sente le procédé ou soit une excuse pour la pauvreté des moyens, ce qu'elle est souvent. Il me semble qu'en littérature, il faut toujours être "trop", il faut viser l'excès. Ce que j'attaque c'est la sobriété restreinte qui ne va pas trop loin dans le minimalisme.
Ce minimalisme peut tourner à de simples procédés trop voyants. Si je me réfère au travail d'Emmanuelle Bernheim, son minimalisme se réduit à deux ou trois tics. On n'a pas affaire à une recherche ou à un travail d'écrivain dont on sent en permanence qu'il veut aller au-delà de lui-même, mais à un procédé qui fonctionne pour lui-même : aller à la ligne, employer toujours la même forme syntaxique, etc..
Prenons l'exemple de Delerm. J'ai une relative estime pour lui malgré tout ce que j'en dis. La Première Gorgée de bière n'est pas honteux, mais le livre est comme ce dont il parle : au début c'est délicieux, à la deuxième gorgée, ça devient fade. Le projet d'écrire sur des sensations fugitives est intéressant; il y a quelque chose de pongien, en plus modeste. Mais dès le deuxième recueil, on voit Delerm se caricaturer lui-même, se recroqueviller sur des procédés présents dans le premier recueil (La Première Gorgée... est le onzième livre de l'auteur, Ndlr). Et donc finalement, il y a une sorte de fermeture, de restriction.
Il y a un discours autour du livre : à chaque fois il faut faire comme si on avait affaire à un objet nouveau. Or, quand on observe l'objet d'un peu près, on tombe sur des clichés, des poncifs, des procédés. Et ça, ce n'est plus une affaire de subjectivité. Là, on peut simplement faire observer que ça a déjà été écrit, pensé. Il y a un écart entre la réalité du livre et le discours autour de lui.
Le fait que ces articles aient été rassemblés en livre leur donne un poids plus important. Vous devenez une sorte de procureur péremptoire. Cette dimension ne vous a pas effrayé?

Pour que ce soit péremptoire, il aurait fallu que j'aie un système dur de jugement à partir de principes immuables. La position du pamphlétaire n'est pas celle-là. Ma vérité change un petit peu de texte à texte. J'ai essayé de trouver une logique intérieure, celle du "je veux aller au-delà de moi-même". Les écrivains dont je fais l'éloge sont ceux qui n'arrêtent pas de se nier eux-mêmes et ceux que je condamne sont ceux qui se satisfont d'un certain procédé.
J'ai été effrayé par le côté définitif du livre. Je suis toujours prêt à revenir sur mes jugements, il est possible que j'en regrette certains; il y a des auteurs que je mets presque entre parenthèses comme Mehdi Belhaj Kacem. Mais je crois qu'une telle démarche est indispensable parce qu'elle est rare, parce que j'ai envie qu'on me réponde, parce que j'ai envie qu'il y ait un vrai débat littéraire, parce que la vie littéraire, c'est ça. Ç'a toujours été ça, sauf depuis vingt ans où tout le monde se couche. Nous faisons partie de la première génération où il n'y a pas débat littéraire. Moi, ça me manque! On s'emmerde et les idées n'avancent pas parce qu'on est à l'ère de la respectabilité. La littérature n'est plus un enjeu, si ce n'est un enjeu de pouvoir ou un enjeu commercial. Si j'ai fait ce livre c'est parce que la littérature est un enjeu dans ma vie! Parce que la littérature ouvre la réalité devant moi à chaque instant. J'écris pour que le monde devienne plus intense. Pour moi, c'est un enjeu vital. J'ai l'impression qu'on s'accommode de livres médiocres parce qu'on s'en fout. Quand je lis des choses qu'à tort ou à raison je trouve mauvaises, ça me fait souffrir.
On a l'impression que vous avez commencé à lire certains livres avec le désir de les démolir à cause de leur succès...

Ce n'est pas vrai. Je ne suis pas contre le fait qu'un livre ait du succès. Stephen King, je ne trouve pas ça foncièrement mauvais...
Il y a un créneau, celui des livres qui ont du succès dans une situation de reconnaissance par leurs pairs. Livres encensés par la critique prestigieuse, ayant eu des prix et qui ont rencontré un certain écho. La grande littérature inventive qui n'est pas marginalisée.
Mais pour parler de Christine Angot, vous n'évoquez que
L'Inceste et Quitter la ville qui ont eu du succès et pas Interview, pour Camille Laurens vous ne citez que Dans ces bras-là et pas Index qui vous aurait peut-être plu...
J'ai lu les auteurs dont je parle à des quantités variables : parfois j'ai tout lu, parfois je n'ai lu qu'un de leurs livres. Je critique un livre pas une oeuvre. Il eût été mieux qu'à chaque fois j'aie lu l'ensemble, mais je n'en ai pas toujours eu le courage. Je me suis attaché à voir ce qui fait qu'un livre a fait événement littéraire.
Ne faites-vous pas preuve parfois de mauvaise foi : dans l'article sur Camille Laurens vous ne cessez de la qualifier de
"documentaliste de collège"...
C'est comme ça qu'elle se qualifie dans le livre...
Mais c'est un roman, et qui n'est pas autobiographique...

Ça m'est égal. Je parle du narrateur (mais p. 141, on lit un ambigu "Comme l'auteur est documentaliste de collège...", Ndlr). C'est la perversion même de l'autofiction qui veut faire de l'autobiographie sans en prendre le risque. C'est une arnaque. Exactement ce que fait Camille Laurens. Je fais mine de marcher dans son arnaque.
Ma critique ne porte pas sur le fait qu'elle est documentaliste mais sur le fait que c'est une sentimentalité informe qu'on fait passer pour du roman, un ramassis de discours environnants qu'on fait passer pour de la littérature. Une espèce de cuisine de restes.
Pour moi, un écrivain, ça reste une voix. C'est pas quelqu'un qui fait des articles du dictionnaire comme le fait Camille Laurens, qui recopie des définitions, tout ça pour tomber sur des espèces de formules de romances insoutenables qui iraient très bien dans Jeune et jolie. D'ailleurs elle se met à faire des nouvelles de l'été pour Elle qui sont accablantes.
Vous attaquez
"les moins que rien", écrivains désignés ainsi à leur corps défendant par Bertrand Visage lorsqu'il dirigeait la Nrf. Les attaquer alors qu'ils n'ont jamais voulu faire partie d'une telle école, ce n'est pas de la mauvaise foi?
Distinguons : il y a une double critique. Celle de Bertrand Visage dont je pense qu'il n'a pas pensé son objet et ensuite une critique de chaque auteur. Vous remarquerez qu'il n'y a pas de mauvaise foi dans la mesure où je n'ai pas retenu l'appellation "moins que rien" à laquelle je préfère "microcosmopolites".
Vous employez
"moins que rien" deux fois à propos de Pierre Autin-Grenier (p. 199)!
C'est une erreur de ma part... Essayons de résumer le système : on aurait tort de reprocher aux "moins que rien" de prendre de petits objets puisqu'on peut faire de grandes oeuvres avec de petits objets. Sauf que subrepticement, il y a une espèce de ruse rhétorique dans ces oeuvres. Elles ont l'air de dire : "regardez je fais un livre avec quelque chose qui n'a pas de valeur et je crée de la valeur ajoutée" alors qu'en vérité ce sont des objets qui ont toujours de la valeur. De la valeur de bourgeois bohème : poutre apparente, coin du feu, cueillette des champignons, etc.. C'est le rustique contemporain.
Mais ces écrivains n'ont jamais prétendu partir d'objet sans valeur pour faire de la littérature...

Je n'ai jamais dit qu'ils le prétendaient explicitement, je pense que c'est implicitement que cela fonctionne.
Ça me paraît difficile de parler de mauvaise foi à propos d'un livre qui pour une fois fait de la critique en citant et en s'attardant le plus possible aux textes. J'essaye quand même de donner les preuves de ce que j'avance. D'autre part, l'argument essentiel de ce qui porte sur Delerm ou Holder c'est que je veux bien qu'on fasse de la littérature avec très peu de choses, encore faut-il avoir sa langue. Ma démonstration porte sur la pauvreté des procédés qui sont en fait de pauvres petits jeux de mots chez Holder où il n'y a pas de langue, et chez Delerm quelque chose qui tourne à une parodie du langage publicitaire.
Holder fait peu de jeux de mots, c'est surprenant de le définir ainsi... C'est votre subjectivité...

Ce n'est pas ma subjectivité! J'ai aussi relevé un certain nombre d'utilisations curieuses du "je" ou de l'image du narrateur dans certains de ses textes totalement narcissiques. Holder fait un peu de jeux de mots, un peu de clichés, mais comme il ne va pas assez loin, ça reste du mauvais jeu de mots et du cliché.
Je suis assez heurté par le reproche de mauvaise foi parce que je crois vraiment avoir essayé de me risquer et de donner au maximum les preuves de ce que j'avance. C'est de la critique engagée, passionnée. Donc qui peut aller trop loin, mais de mauvaise foi, je ne crois pas.
Le ton que vous employez n'est-il pas le fruit d'une déception. Vous placez très haut le travail de l'écrivain et certains vous ont déçu?

Oui, c'est vrai. Je sais que c'est très dur de survivre quand on veut être écrivain. D'où les compromissions. Mais j'ai du mal avec le côté putassier...
De là à attaquer la figure de l'écrivain, avec parfois quelques petits dérapages...

Ce ne sont pas des dérapages! Pourquoi ce serait des dérapages de constater ça! J'en parle à propos de Houellebecq. Je dis Camille Laurens est putassière et écrit mal, Houellebecq est putassier et c'est plutôt intéressant ce qu'il fait. Vous ne pouvez pas me reprocher d'être influencé... Vous ne pouvez pas axer l'approche de ce livre là-dessus, ce n'est pas possible!
... quand vous écrivez :
"Olivier Rolin est à la littérature ce que Richard Clayderman est à la musique : du romantisme, ils ont surtout compris la chemise à jabot." C'est une formule choc, mais elle est fausse. Il est probable que Rolin a retenu plus que ça du romantisme...
Non, je crois qu'elle est juste. Vous savez ce qu'est une image, une métaphore?
Telle quelle, la critique se fait sur l'homme et non le livre...

Pas du tout, Olivier Rolin, c'est la personne écrivante et "la chemise à jabot", c'est le style. Ça s'appelle une métaphore très exactement. La personne d'Olivier Rolin, je m'en fous.
Si la littérature est un enjeu, des textes nous font mal ou nous transportent et on réagit; on ne peut pas être toujours pour la critique de l'eau tiède. Et un pamphlet c'est de l'art, c'est pas seulement de la critique littéraire. Un pamphlet se lit comme de la littérature. Je demande que ce soit lu comme de la littérature. Est-ce que je peux demander qu'on ait cette lecture sur ce livre?

La Littérature
sans estomac

Pierre Jourde
L'Esprit des péninsules
330 pages, 20,50 e (134,47 FF)

Thierry Guichard

   

Revue n° 038
(Mars-mai 2002).
Commander.

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