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Blaise Cendrars
Interview
Deux noms, un bras et quinze volumes


Blaise Cendrars

par Eric Naulleau



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Et si Blaise Cendrars, génial autofictionnaire, restait à découvrir? Rencontre avec Claude Leroy, ordonnateur d'une nouvelle et ambitieuse édition de "l'Homère du transsibérien", comme le surnommait Dos Passos.

"La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide". C'est ainsi qu'un grand maître des études cendrarsiennes, responsable des nouvelles oeuvres complètes du manchot suisse le plus célèbre du monde et professeur à Nanterre-Paris X, résume paradoxalement sa première rencontre avec l'auteur de Moravagine. L'année 1968, décidément riche en événements, fut donc marquée pour Claude Leroy par deux naissances décisives : celle de sa vocation universitaire et celle de sa fille Emmanuelle. Un tiers de siècle d'"obsession intensive" pour Blaise Cendrars (défini par opposition comme un "obsessionnel extensif", ascendant touche-à-tout). Bilan et perspectives, essai de situation, établis sous le regard placide d'une chatte qui possède "les plus beaux yeux du monde" selon son propriétaire, tandis que l'ombre du géant suisse se confondait peu à peu avec le précoce crépuscule d'une après-midi hivernale.

"J'avais lu quelques petites choses, comme L'Or, que je n'avais pas trop aimé, ou Le Transsibérien, que j'avais plutôt bien aimé. Rien que de très banal. C'est au moment de choisir un sujet de thèse qu'il m'est apparu que Cendrars était l'un des poètes modernes les moins étudiés. C'est donc à la lecture que j'ai découvert une oeuvre des plus secrètes, occultée par le caractère très visible, très provocateur d'un personnage, d'un auteur qui entretenait sa légende avec soin pour écarter les fâcheux." L'entreprise en cours chez Denoël (15 volumes à paraître au rythme de trois par an, chacun organisé autour d'un livre, d'un thème -les écrits sur le cinéma dans le volume 3, ou encore d'un regroupement de textes voisins -L'Or et Rhum dans le volume 2) contribuera sans doute à réhabiliter la poétique au détriment de l'anecdote, à révéler les lignes de force d'ouvrages en apparence fort dissemblables. Ainsi qu'à vérifier quelques décisives intuitions de Claude Leroy -comme celles qui se rapportent à l'importance de la blessure chez Cendrars (l'amputation du bras droit). D'autant que les vastes archives de l'écrivain, que l'on découvre inattendument au passage fort soucieux de sa postérité, davantage écureuil que bourlingueur, éclairent l'ensemble d'un jour nouveau : "Les premières OEuvres complètes ont été publiées en huit gros volumes chez Denoël au début des années 60. Un véritable événement, dans la mesure où certains textes n'avaient jamais été réédités depuis leur publication originale. L'entreprise apparaissait enfin dans sa diversité et dans son ampleur. Mais il s'agit d'une édition très fautive, c'est bien entendu facile à dire avec le recul, au point que certains textes sont tout simplement aberrants. L'Homme foudroyé en particulier, qui figurera dans la prochaine livraison de la nouvelle édition, s'apparentait à une catastrophe. C'est pourtant cette version qu'ont lue beaucoup de gens, version reprise en Folio. Les archives ont notamment permis de retrouver les exemplaires des trois éditions successives (de 1945 à 1947) que Cendrars avait corrigées de sa propre main, corrections non prises en compte, jusque pour les simples erreurs matérielles, par la première édition Denoël." Il n'est pas jusqu'à la célébrissime Prose du Transsibérien, dans la collection Poésie/Gallimard, qui ne réserve quelques surprises puisque le voyageur, et le lecteur avec lui, découvre aujourd'hui encore par la fenêtre "une caravane de chapeaux blancs", quand des chameaux auraient été plus conformes tant d'un point de vue typographique qu'exotique, et entend sonner les "campagnes" de Venise, quand les campanes sont tout de même plus mélodieuses.
"On ne sait pas si le texte est de lui, mais une histoire pareille, selon l'expression consacrée, c'est bien de lui "

Outre un précieux appareil critique, digne de ce nom sans être encombrant, chaque volume paru ou à paraître s'enrichit de quelques inédits. Pas moins de 41 poèmes, écartés en son temps par l'auteur ou tirés des archives, méritent ce qualificatif dans le premier volume. À quoi s'ajoute un semi-inédit, jusqu'alors disponible en tirage limité chez Fata Morgana, la fameuse Légende de Novgorode.
Résumé des faits. Blaise Cendrars (1887-1961) fut un grand affabulateur devant l'Éternel -qui se fit entre autres naître à Paris, prétendit contre toute vraisemblance avoir jonglé à Londres avec Charlie Chaplin, être allé faire les moissons au Canada, avoir brûlé des collections entières du Mercure de France au Grand Hôtel de Pékin sans avoir pourtant jamais mis les pieds en Chine (ni au Canada, pas plus qu'en Patagonie ou en Afrique, à l'exception d'une escale à Dakar, autres lieux bien réels d'imaginaires exploits).
Selon le vieil adage qu'on ne prête qu'aux riches, il fut longtemps entendu qu'il avait aussi inventé de toutes pièces une mythique plaquette intitulée La Légende de Novgorode et censément parue à Moscou (et en russe!) en 1909. Jusqu'au beau jour où le poète bulgare Kiril Kadiiski dénicha l'indénichable chez un antiquaire sofiote, à savoir l'un des quatorze exemplaires du texte fantôme. Si la bonne foi du dénicheur ne fait aucun doute, l'authenticité de l'objet s'avère plus problématique "J'ai choisi de joindre un mode d'emploi au texte restitué en français. D'exprimer mon incertitude : s'agit-il de la découverte du siècle ou d'une nouvelle Chasse spirituelle, ce pastiche de Rimbaud démasqué par Breton? Pour ma part, je n'imagine pas qu'un texte écrit en 1907 par quelqu'un qui n'a encore rien écrit puisse programmer l'oeuvre à venir de manière si précise et si claironnante : "Demain quand ma Jeanne et moi prendrons l'express Transsibérien...", etc.. Il faut ajouter que ce beau texte est infiniment supérieur à ce que Cendrars va écrire jusqu'en 1912, c'est-à-dire des poèmes symbolistes à la manière de Rémy de Gourmont, des poèmes décadents..."
Faucon maltais poétique, supercherie au goût bulgare ou "auto-faux" antidaté par Cendrars lui-même? La Légende continue. Cette question de la légende, avec un "l" minuscule cette fois, se trouve d'ailleurs au centre des préoccupations de Claude Leroy : "Dans un premier temps, il fallut abandonner la légende pour se consacrer au texte et trouver en définitive que la légende était aussi dans le texte. J'ai beaucoup interrogé le rapport texte/légende, la question du secret : exhibition, retrait, recel, jeu très singulier avec le lecteur... Ce qui m'a conduit pour commencer à une réflexion sur le thème du pseudonyme, de Frédéric-Louis Sauser à Blaise Cendrars, et celui du double, qui ont à voir avec la légende. Le changement d'identité m'a conduit au changement de main, cette question chez lui extraordinaire des conséquences de l'amputation, notamment par la manière dont elle a travaillé toute son oeuvre à partir de 1917. Réconciliation du texte et de la légende. Il me semble qu'on ne peut plus jouer durablement l'un contre l'autre, sauf à revenir vers l'image régressive de l'aventurier."
Antidaté ou pas, dans le cas de La Légende de Novgorode, ce chantre de la modernité du XXe siècle dernier n'apparaîtrait-il pas tout simplement daté en cette aube du XXIe siècle? "Je débuterai par un simple constat. L'intérêt actuel pour Cendrars est très soutenu. Pour commencer, il reste un des écrivains les plus demandés sur le marché du livre ancien et de la bibliophilie, alors même qu'il a longtemps été considéré comme un écrivain de second ordre. Le regard critique a changé vers 1975, au moment où les universitaires s'en sont mêlés. Les universitaires et non plus les aventuriers, les poètes ou les compagnons de route. S'en sont suivis en 1976 un numéro d'Europe et en 1981 un premier colloque à Nanterre, des états généraux en quelque sorte. Environ vingt-cinq autres ont eu lieu depuis. Accélération historique. Les raisons qui font qu'on se tourne aujourd'hui vers lui me paraissent identifiables pour certaines d'entre elles. Il s'agit certes d'un grand écrivain, mais certains grands écrivains attendent encore qu'on se tourne vers eux. Il y a eu ensuite la vogue des écrivains voyageurs, qui n'est pas vraiment ma tasse de thé soit dit en passant, vogue remarquable par son ampleur autant que par ses malentendus et ses ambiguïtés qui a valu à Blaise Cendrars d'être embarqué en compagnie de Stevenson et de Conrad. Plus essentiellement, cette vogue apparaissait comme une manière de réaction contre un certain modèle avant-gardiste, modèle estampillé surréalisme, nouveau roman, nouvelle critique... Tous mouvements qui n'ont d'ailleurs jamais pris en compte Cendrars. À force de proclamer la mort du roman, la mort de l'auteur, la mort du sens, la mort du référent, la mort du lecteur, on en est arrivé à des textes vides, à des textes du silence. Ce modèle involutif, ce fonctionnement autarcique du signe s'est trouvé remis en cause. On a alors redécouvert des écrivains de la tradition et aussi (et surtout en ce qui me concerne) des écrivains délaissés, des écrivains irréguliers qui entraient mal dans la trajectoire rectiligne de ce modèle avant-gardiste que j'ai évoqué. On a ainsi récupéré des auteurs situés hors cadre. De ce point de vue-là, j'établis souvent un parallèle entre Cendrars et Nerval. Celui-ci est aujourd'hui tenu pour un des grands poètes du XIXe siècle, au côté de Baudelaire, alors qu'il était considéré à son époque comme un auteur très mineur, un peu bizarre. Plus près de nous, je citerai Michaux, le plus proche parmi les modernes. La même horreur définitive du groupe, celle qui a écarté Cendrars de Dada et du Surréalisme, le même refus de l'embrigadement, de l'idéologie et de la théorie. Toutes positions valorisées dans le contexte contemporain de fin des avant-gardes."
La nuit est désormais tout à fait tombée sur le quatorzième arrondissement parisien. Claude Leroy désigne maintenant de temps à autre son auteur de chevet par son seul prénom, de même qu'un de ses anciens professeurs ne disait jamais que "Jean-Jacques" pour évoquer Rousseau. Il avoue qu'il en concevait à l'époque quelque irritation. Les années ont fait leur oeuvre. Juste le temps de s'assurer que l'auditeur ne trouve pas l'exposé trop docte -l'auditeur en question éprouve bien plutôt une furieuse envie de retourner sur les bancs de l'Université- et Claude Leroy reprend son argumentation.
"Un autre élément qui joue son rôle dans cette redécouverte, c'est ce qu'on a appelé tantôt l'autofiction, tantôt la mythographie ou encore l'automythographie -Claude Louis-Combet, par exemple. Ce qu'on désignait plus simplement par le passé du nom de "mensonge" ou de "mythomanie". On porte aujourd'hui un regard différent sur les innombrables menteries de cet autofictionnaire avant la lettre, de ce précurseur en mythographie. Précédé en cela par Nerval, comparable aussi à Céline sur ce point précis, Cendrars est quelqu'un qui a inventé sa vie, une vie pseudonyme.
" Cendrars serait-il donc dans l'air du temps ? "En tout cas, j'ai été frappé par le fait qu'à un certain moment, le nom de Blaise Cendrars est devenu une référence naturelle sous la plume de bien des journalistes. Comme s'il faisait partie du paysage. Je note aussi que des écrivains en appellent à lui de manière parfois insistante. Je pense à Olivier Rolin, Guy Goffette ou Jacques Darras." Voilà pour le passé et le présent. Et l'avenir? "J'en reviens à la question du secret. Un écrivain du secret est un écrivain qui met la postérité de son côté. Et cela vaut même pour La Légende de Novgorode : ce n'est pas chez n'importe qui que l'on peut voir surgir un texte comme ça et se demander sans fin s'il est faux ou s'il est vrai. On ne sait pas si le texte est de lui, mais tout le monde se dit qu'une histoire pareille, selon l'expression consacrée, c'est bien de lui!"
Malgré le copieux menu des trois premiers volumes parus (à signaler qu'outre les titres déjà cités, le deuxième propose L'Argent, une auto-parodie de L'Or), et en attendant la prochaine fournée toute romanesque (L'Homme foudroyé, La Main coupée et Dan Yack), un autre conseil de lecture : Les Armoires chinoises (Fata Morgana). "Cela a été l'un des mes grands bonheurs de chercheur. J'avais travaillé sur les questions du nom et de la blessure et j'en étais arrivé à l'idée, qui avait fort peu cours à l'époque, que l'amputation, loin de représenter un amoindrissement du poète qu'était Cendrars, avait représenté pour lui une seconde naissance. J'ai ensuite découvert à Berne, parmi les dossiers de l'écrivain, l'équivalent de ma thèse sous forme d'un récit : Les Armoires chinoises où il parle en effet de son amputation comme d'une seconde naissance."
Sans doute pas d'autres découvertes aussi considérables à surgir d'une armoire chinoise dans les douze volumes des OEuvres complètes encore à paraître, mais une image à la fois plus juste et plus complexe de Blaise Cendrars sort peu à peu du placard.

Blaise Cendrars
OEuvres complÈtes

sous la direction de Claude Leroy
Poésies complÈtes
(Volume 1)
432 pages, 25 e (163,99 FF)
L'Or
suivi de Rhum et de L'Argent
(Volume 2)
360 pages, 22 e (144,31 FF)
Hollywood La Mecque du cinéma

suivi de L'ABC du cinéma et de
Une nuit dans la forÊt
(Volume 3)
234 pages, 20 e (131,19 FF)
Denoël

Eric Naulleau

   

Revue n° 038
(Mars-mai 2002).
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Livres sur le site
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Poésies complètes (tome 1)    
Hollywood, La Mecque du cinéma (suivi de) L'ABC du cinéma (suivi de) Une nuit dans la forêt (tome 3)    
L' Or (suivi de) Rhum (suivi de) L'Argent (tome 2)    
L' Homme foudroyé (suivi de) Le Sans-Nom (tome 5)
Dan Yack (tome 4)
La Main coupée (suivi de) La Main coupée 1918 (et de) La Femme et le soldat (tome 6)
Choix de poèmes
Mon voyage en Amérique
J'ai saigné
J'ai saigné
L'or : la merveilleuse histoire du général Johann August Suter
D'oultremer à Indigo
Tout autour d'aujourd'hui Vol.9, Oeuvres complètes Bourlinguer (suivi de) Vol à voile
La vie dangereuse
Du monde entier : poésies complètes 1912-1924
La Main coupée
Tout autour d'aujourd'hui Vol.11, Aujourd'hui (suivi de) Jéroboam et la sirène (suivi de) Sous le signe de François V
Moravagine
Anthologie nègre
Les armoires chinoises
L'Homme foudroyé
Tout autour d'aujourd'hui Vol.3, Oeuvres complètes (suivi de) Hollywood, la Mecque du cinéma (suivi de) Une nuit dans
Tout autour d'aujourd'hui Vol.8, Oeuvres complètes (suivi de) Histoires vraies (suivi de) La vie dangereuse (suivi d
Hollywood : la Mecque du cinéma
La vie et la mort du soldat inconnu
Au coeur du monde : poésies complètes 1924-1929 (suivi de) Feuilles de route sud-américaines
L'or : la merveilleuse histoire du général Johann August Suter
Tout autour d'aujourd'hui Vol.10, Oeuvres complètes Anthologie nègre (suivi de) Petits contes nègres pour les enfants
Rhum
Brésil, des hommes sont venus
Bourlinguer
Tout autour d'aujourd'hui Vol.12, Le lotissement du ciel (suivi de) La banlieue de Paris
Tout autour d'aujourd'hui Vol.7, Oeuvres complètes (suivi de) Moravagine (suivi de) L'eubage (suivi de) La fin du mo
Rhum
Du monde entier au cœur du monde : poésie complètes
Brésil : Des hommes sont venus
Partir : Poèmes, romans, nouvelles, mémoires
La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France

 

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