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Jérôme Charyn
Interview
Bon, brute et truand


Jérôme Charyn

par Dominique Aussenac



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Dans son huitième opus des aventures du commissaire Isaac Sidel, Jérôme Charyn offre un nouveau conte pour adultes, sur l'enfance et l'innocence perdue. Noir, débridé, cruel, nostalgique et presque merveilleux.

Si le réel, par dément interposé (tuerie au Conseil municipal de Nanterre), n'avait mis dramatiquement le Glock, ce pistolet d'origine autrichienne qui équipe les policiers new-yorkais, sur le devant de la scène, beaucoup de lecteurs de Jérôme Charyn penseraient encore qu'il n'est qu'un monstre de fer et de feu inventé par l'auteur. À l'instar du roi Midas qui transformait en or tout ce qu'il touchait, Charyn déforme non pas la réalité (il évoque ces aspects les plus sombres, les plus abjects, les plus injustes) mais les êtres qu'il rend angéliquement monstrueux.

Pour cela, il introduit dans la noirceur de ses polars new-yorkais toute la fantasmagorie des contes pour enfants de la vieille Europe et le souvenir des pogroms et de la Shoa. Flics, truands, politiciens se transforment tour à tour en dragons, ogres, nains, géants. Isaac Sidel, le commissaire new-yorkais, son héros favori, porte dans ses entrailles un ver solitaire que lui ont refilé les Gunzman, un clan d'affreux juifs péruviens, dont les ascendants originaires du sud de l'Espagne, avaient fui les persécutions de l'Inquisition.
Né à New York dans le Bronx en 1937, Jérôme Charyn aime tout à la fois l'action, course effrénée, vertigineuse, les intrigues autour du pouvoir et se noyer de nostalgie. Une nostalgie slave, une nostalgie de l'enfance. Professeur de littérature policière et d'esthétique du cinéma à l'Université américaine de Paris, il est l'auteur de plus d'une quarantaine d'ouvrages dont le personnage central est sa ville natale qu'il visite deux à trois fois l'an et dont il aime le tempo, l'architecture, les communautés, le caractère quasi-mythique. Charyn a écrit des romans, des essais, des pièces de théâtre, des scénarios de bandes dessinées. Dans Rue du Petit ange, huitième ouvrage de la série, débutée par Zyeux-Bleus (1977, Gallimard) Isaac Sidel prend du galon, attend son investiture comme maire de New York en dormant avec des sans-abri, jusqu'à ce que de mystérieux tueurs viennent à se débarrasser de ces derniers. Trafic d'enfants, peep-shows, tueurs d'Europe centrale, politiciens véreux, Sidel sera pris dans un malstrom d'aventures le menant de New York à Carcassonne (où seule faute de goût du roman, il boira du cahors).
Jérôme Charyn aimerait pouvoir être lecteur et écrivain en même temps, lire les yeux fermés pour accéder directement au Rêve. Il pratique le ping-pong, apprécie les rapports que ce sport entretient entre sons et silence. Le ping-pong comme l'écriture lui permettent de retrouver la petite musique de la vie, faite d'espaces vides entre les phrases et de fureur. Le Silence et la Fureur, presqu'une variation free-jazz sur le titre de son écrivain majeur : William Faulkner.

Les aventures d'Isaac Sidel occupent une place à part dans l'ensemble de votre oeuvre. Quelle est-elle?
Oui, ce sont des aventures avec beaucoup de poésie sur l'image et le rêve de New York. Ça m'amuse beaucoup. C'est difficile à un écrivain de dire quelle est la part de son oeuvre la plus importante mais je crois que c'est le cas. J'ai déjà terminé dix livres sur Isaac.
Le lecteur est toujours surpris par la profondeur de champ, les effets de chambres d'échos qui donnent à ces aventures, la force, voire la forme de drames antiques très européens.

Bien sûr, mais New York est une ville très européenne. Même si elle peut incarner toutes les villes du monde. Il n'y a pas une grande distance entre elle et l'Europe. Dans ma tête, j'habite entre Moscou et New York. Je rêve de Moscou que je n'ai jamais visité. Je me sens très russe. J'adore la littérature russe et suis très lié aux pays de l'Est et à leurs langues.
Il est ici question de trafic d'enfants entre l'Europe de l'Est et New York. Dans vos ouvrages, les enfants apparaissent comme très enfantins ou très monstrueux.

Je crois que vous avez raison. Mais Isaac Sidel lui-même peut être très enfantin ou très monstrueux. Pour moi, tous les hommes et toutes les femmes restent des enfants. Pour Isaac, la chose la plus importante est de retrouver l'enfant en lui-même. Au-delà du trafic d'enfants, la question la plus importante dans ce livre est de savoir quelles sont les vraies différences entre adultes et enfants?
La nostalgie est très présente dans vos romans. La figure de Zyeux Bleus, le lieutenant Coen mort depuis le début de la série traverse fantomatiquement toutes les aventures d'Isaac Sidel.

Effectivement Coen est toujours présent soit comme un fantôme, soit comme la conscience d'Isaac. Il y a aussi la présence très forte de l'Europe centrale avec Margaret Tolstoï, la femme qu'il aime.
La relation amoureuse qu'entretient Isaac avec Margaret Tolstoï est particulière.

C'est à la fois très comique, très lyrique et très tragique à la fois. Un peu comme un opéra. Il l'adore. Elle le trompe. Elle travaille pour le FBI, la CIA, le KGB, manipule et est manipulée, mais il l'adore comme ça.
Toujours au niveau de la nostalgie, Isaac a une prédilection pour les joueurs noirs de base-ball des années cinquante.

La grande tristesse pour les joueurs noirs est qu'avant les années quarante-cinquante, il leur était impossible de jouer dans une équipe avec des blancs. J'ai fait des recherches et lu dans un livre des années trente que les noirs ne jouaient pas dans le championnat parce qu'ils n'étaient pas suffisamment forts. C'est un mensonge! Il leur était impossible du fait de leur couleur de jouer avec des blancs. Ils étaient souvent meilleurs, mais étaient obligés de ne jouer qu'entre-eux.
Vous évoquez un autre sport, le ping-pong.

Là, c'est un autre langage. C'est l'image du silence et des sons. Une raquette, c'est un peu comme un flingue. Dans ma vie, le tennis de table est très important. Je joue dans des tournois. Le lieutenant Coen était aussi un joueur. Il est mort sur une table de ping-pong. Pour moi, ce sport a une résonance très importante.
L'innommable, l'innommé occupent une place conséquente dans vos ouvrages.

Pour moi, la chose la plus importante dans un livre, c'est comment définir l'inexplicable, l'innommable. Les choses que l'on peut expliquer, c'est relativement facile. Je recherche les choses qui sont impossibles à expliquer. C'est le grand sujet de mes romans.
New York, son architecture structurent vos livres. Vous y opposez toujours verticalité et sous-sol. Le sous-sol, c'est là où se situe l'innommé, l'innommable?

Exactement. Les sous-sols, ce sont les bas-fonds, la misère. La pauvreté, c'est le grand péché de New York, une ville très riche avec beaucoup de pauvreté et énormément de racisme.
La verticalité, c'est la brillance, le pouvoir, l'envol?

Aussi la sexualité, la puissance, un envol vers le divin. On sent que c'est une ville mythique du XXe siècle, c'est la seule ville où les émigrants, les pauvres juifs, irlandais ont trouvé la puissance. C'est la seule ville où cela a été possible.
Les événements désastreux du 11 septembre ont atteint le mythe dans sa verticalité, est-ce que cela a déjà changé votre façon d'écrire?

Oui, bien sûr, mais pas seulement pour moi. Pour tous les autres écrivains, c'est un grand deuil. Impossible d'effacer un choc comme ça. Cela doit apparaître dans le langage. C'est le premier acte marquant du nouveau siècle. Pour moi, on doit changer de langage, celui-ci doit devenir beaucoup plus brutal pour être en adéquation avec la violence de cet attentat, un acte dément. Les personnes qui travaillaient dans les tours étaient innocentes. Je ne sais pas ce qui s'est passé dans la tête de Ben Laden. C'est vraiment dégoûtant de faire une chose comme ça, de commettre un acte politique contre des innocents.
Vous n'êtes pas un idéologue. Vous écrivez sur le mal sans manichéisme. La plupart de vos héros peuvent être mauvais à l'instar de Sidel lui-même.

Oui, il tue, continue à monter l'échelle. Chaque fois, il tue et il trouve le succès. Pas seulement à New York, mais aux États-Unis, nous avons vraiment une culture du crime. Avec la culture du crime, le mot succès est aussi très important. Pour beaucoup de gens comme les sportifs, les artistes ou les écrivains, le succès est devenu une obsession. Le mal et le succès entretiennent des rapports très ambigus, complexes.
Depuis votre premier roman, vous dénoncez la collusion entre le politique, l'économique et le maffieux.

À New York, pendant les années vingt, tout d'un coup vous avez eu un mariage entre la politique et la maffia. A mon avis, le vrai gouvernement de New York, c'est la maffia. Rien ne marche sans la maffia. Il n'y a pas de grève à cause de ça. C'est un gouvernement de l'ombre, très important.
À New York, la démocratie même corrompue est garante d'une sorte de stabilisation entre le bien et le mal.

Exactement, c'est une vraie stabilité entre Dieu et Diable. Vraiment nous habitons dans le siècle du Diable. Le Diable est très, très fort, plus fort que les autres. C'est la haine qui domine. Partout dans le monde entier, c'est la même crise, la même déstabilisation, c'est terrible!
Isaac Sidel dans
Rue du Petit Ange attend son investiture comme maire de New York. À quand la présidence des États-Unis?
Dans Citizen Sidel, le dixième ouvrage que j'ai écrit, il atteint presque la vice-présidence. Pourquoi pas après la présidence? C'est une vraie échelle pour Isaac, il monte, il monte, il tue et il monte. Le monde politique avec ses pratiques honteuses est un terrain très intéressant, pour moi.
Pour Librio, dans
Appelez-moi Malaussène, vous avez repris le personnage de Daniel Pennac.
Le truc avec Daniel Pennac, c'est un mixage de Malaussène et d'Isaac Sidel. C'est une idée de Daniel, une idée extraordinaire, très amusante. J'aime beaucoup le jeu de Daniel dans cette série. Mais je trouve que son travail n'est pas assez sombre, un peu trop optimiste. Il n'y a pas beaucoup d'optimisme dans mes livres sauf dans les dernières pages. J'aime beaucoup le happy-ending comme on dit en anglais.
Écrire, c'est une façon de se débarrasser de ce réel, englué dans la folie, le mal, l'obsession du pouvoir?

La chose la plus importante pour moi, c'est de retrouver la musique de la vie, de ma vie. Ce n'est pas facile de retrouver chaque fois cette musique.
Dans votre écriture, il y a quelque chose de jubilatoire, vital.

C'est un vrai besoin, ça m'amuse beaucoup. C'est une obligation pour ma sensibilité, ma tête. J'aime beaucoup les lecteurs, j'aime beaucoup discuter avec eux. Mais j'écris avant tout pour moi. Je suis l'écrivain et le lecteur en même temps. C'est peut-être pas facile de rentrer dans le texte parce que c'est très particulier. Chez Faulkner, mon écrivain favori, c'est la même chose. Ce n'est pas facile d'entrer dans Le Bruit et la fureur. Mais, une fois entré, vous découvrez un monde très singulier, très riche, très amusant. La chose la plus importante, c'est d'entrer dans l'intimité d'un écrivain, d'un écrivain nu, pas un écrivain masqué. Je n'aime pas les masques.
Pour moi, l'écriture, c'est une démarche très personnelle. Le livre terminé, il n'est pas qu'un produit de librairie, c'est un témoignage de tristesse, de vie, de joie, d'esprit, de mystère et de musique en même temps. J'ai l'impression avec tout ce que j'ai écrit, les essais, les romans, les nouvelles, les pièces, les scénarios de BD, d'accomplir une oeuvre enveloppée d'un essaim de tristesse. C'est la tristesse de la vie et aussi le manque de communication entre les gens qui me préoccupent. Je ne me préoccupe pas de politique mais ces problèmes sont universels.

Rue du Petit ange
Jérôme Charyn
Traduit de l'anglais (États-Unis)
par Marc Chénetier
Mercure de France
355 pages, 22 euros

Dominique Aussenac

   

Revue n° 039
(Juin-août 2002).
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