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Jean-Yves Masson
Interview
Le don du poème


Jean-Yves Masson

par Marc Blanchet



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Avec Poèmes du festin céleste, Jean-Yves Masson confirme la présence d'une tradition dans la poésie française. Enrichie par son expérience de traducteur et de critique, sa vision de la littérature est aussi un dérivatif contre le formalisme ambiant.

Le lecteur de poésie aura sûrement croisé le nom de Jean-Yves Masson, traducteur de l'italien, de l'anglais et de l'allemand, critique également, en revues ou occasionnellement sur France Culture. Mais cette identification dans le champ de la poésie ne prévaut que si on en distingue une autre auparavant, essentielle : celle d'une oeuvre en train de s'imposer, comme le prouve la publication à L'Escampette de Poèmes du festin céleste. Après la publication des recueils Offrandes (Voix d'encre, épuisé), Onzains de la nuit et du désir (Cheyne éditeur), et du roman L'Isolement (Verdier), Jean-Yves Masson (qui dirige la collection allemande chez ce dernier éditeur) a gardé une fidélité à l'enfance qui avec le temps a trouvé sa résonance dans la découverte de la littérature et dans cette connaissance accrue que représente la traduction.

En fouillant la langue des autres, Jean-Yves Masson n'a jamais perdu la sienne : il l'a même enrichie. Ainsi, il s'inscrit d'emblée dans un héritage littéraire principalement européen, dans les parages de Yeats, Rilke ou des poètes plus proches dans le temps : Luzi, Mussapi ou Conte, du côté italien. De ces liens, ces amitiés, le poète nous parle dans l'entretien qui suit.
D'une stature de géant, avec une voix dont les inflexions semblent provenir encore de l'enfance, avec sa spontanéité et sa douceur, Jean-Yves Masson incarne aussi par son écoute et sa sensibilité cette fidélité à l'enfance qui fait sa poésie. Loin du souci de prouver quoi que ce soit en matière de modernité poétique, cette voix s'affirme avant tout dans ses poèmes, en un mélange subtil de lyrisme allègre et recueilli. Si l'origine de la poésie est bien de mêler le verbe à la musique, pour ne faire qu'un, on peut en trouver autant la poursuite que la mémoire dans la poésie de Jean-Yves Masson. Cet "homme de quarante ans" a d'ailleurs travaillé avec le compositeur Philippe Fénelon. Son amour de la littérature apparaît à chacune de ses réflexions et celles-ci, par leur pertinence et leur heureuse formulation, pourrait bien faire d'ici peu de Jean-Yves Masson une vraie référence critique sur la poésie, avec ce talent de polémiste qu'il faut pour répondre à la réécriture de la modernité poétique par nombre de "théoriciens-poètes" en quête de pouvoir...
Poèmes du festin céleste
apparaît comme une sorte de somme poétique. Quelle en fut la genèse?
Les poèmes rassemblés dans ce livre ont été écrits entre 1982 et 1990 environ et publiés, pour beaucoup, dans des revues. Quelques-uns, plus récents, datent des années 1993-95. J'ai éprouvé le besoin d'en faire un livre pour m'en délivrer, mais aussi et surtout parce que je me reconnais toujours en eux, quoiqu'ils datent d'avant les Onzains de la nuit et du désir qui ont marqué pour moi un tournant (il s'agissait d'un livre conçu d'emblée comme tel et non d'un recueil). Pendant longtemps, la traduction a tout à fait suffi à apaiser ma soif de publication. Pour dépasser le cercle des intimes, je m'étais dit que j'attendrais une occasion de publier dans de bonnes conditions, c'est-à-dire chez un éditeur qui puisse les défendre et dont j'apprécie le travail. Avec L'Escampette, je suis ravi!
D'emblée, votre poésie s'inscrit dans un lyrisme, voire un romantisme, peu courants en France. Vous sentez-vous proche de ces deux termes, et en quoi cette poésie peut détonner dans le paysage poétique français?

Je ne suis pas sûr qu'on doive associer forcément romantisme et lyrisme, mais je vois bien ce que vous voulez dire. Il est exact que les racines de mon expérience de la poésie plongent pour une part dans le romantisme, comme c'est le cas de presque tous les auteurs que j'ai traduits, de Yeats à Luzi, si du moins l'on entend par romantisme ce qui a commencé en Allemagne vers 1798 avec, surtout, Novalis et ses proches, en Angleterre avec Coleridge, Keats et Shelley, en Italie avec Leopardi et Foscolo. En France, le romantisme a des contours plus confus : Nerval, Baudelaire, voilà mon romantisme. Rimbaud, Apollinaire, Jouve et certains surréalistes en ont été les héritiers. Mario Luzi a beaucoup clarifié le débat en Italie en publiant une anthologie dont la lecture a été très éclairante pour moi, L'Idée symboliste, où il montre que le romantisme au sens historique du terme peut être rattaché à une tradition plus ancienne, qui remonte à la Renaissance.
Aujourd'hui, le romantisme est définitivement une chose du passé, et je n'en souhaite pas le retour, ni d'ailleurs un "retour" à quoi que ce soit. J'espère avant tout qu'après avoir lu quelques-uns de mes poèmes, on peut reconnaître ma voix. Le choc de la poésie m'est venu de Virgile en même temps que de Rimbaud, puis de la lecture de nos grands poètes baroques : et je crois que c'est plutôt la notion de baroque, dans la mesure où il s'agit d'un concept élaboré au XXe siècle pour désigner certains aspects de l'art antérieurs au classicisme, qui me conviendrait.
La grande question est pour moi celle de la forme. Je suis porté à écrire une poésie en vers amples (je mentirais en écrivant autrement), où le rythme est essentiel, mais qui conçoit surtout le poème comme une architecture de mots, avec l'attention aux proportions que cela implique.
Si votre poésie s'inscrit dans un tel héritage, n'avez-vous pas l'impression qu'elle est certes une forme de résistance au langage courant ou de communication, mais peut incarner aussi cette résistance devant d'autres poésies, plus formalistes, ou enjeux ou revendications très différents?

J'aime bien le mot de résistance, mais il faut l'employer à bon escient et ne pas se donner trop facilement des allures de héros solitaire. Toute poésie est par excellence une forme de résistance à la consommation immédiate. Je n'ai pas d'hostilité pour ceux qui écrivent de la poésie autrement que moi : ils résistent eux aussi, pour la plupart, même s'il y a aussi en poésie aujourd'hui un conformisme à une idée toute faite de la modernité qui commence à dater. Je crois seulement que l'on se trompe quand on assigne à la poésie une mission objective, ou quand on pense qu'il faudrait être intelligent pour la comprendre.
La poésie doit d'abord être délectable. Un poème doit donner de la joie à celui qui le lit. S'il n'y a pas cette joie, ce transport, cet avant-goût du paradis, ça ne vaut tout simplement pas la peine de chercher le reste. Parce qu'éprouver cette joie dans le langage, dont le maniement ordinaire rend tant de gens si malheureux, est ce qu'il y a de plus libérateur.
Ce lyrisme dont nous parlions, repose également sur une véritable ferveur, une communion avec la nature notamment. Là encore est-ce une forme de résistance, d'insoumission?

Dans mon enfance, à partir de ce qu'on nomme l'âge de raison, j'ai sûrement commencé par chercher refuge dans la poésie, pour résister à la violence du monde, et je me souviens qu'à 10 ans je répétais ce mot de Beethoven qui m'avait frappé : "J'aime mieux un arbre qu'un homme". Mais ce n'est plus vrai. Il me semble que dans mes poèmes, la nature est le plus souvent un jardin, donc un lieu fait pour l'homme. C'est le jardin perdu d'Eden, celui de la maison où je suis né et où je ne retournerai jamais. Vous me parlez de la ferveur : dans ce mot, il y a l'idée du feu, qui me convient bien. Mais la poésie doit marier le feu et l'eau : un poème est comme une eau à laquelle on demande de donner soif. C'est le sens du poème que j'ai intitulé Le voleur d'eau. L'eau qu'on puise dans les profondeurs de la terre est d'abord tombée en pluie du haut du ciel.
Si je dis que la poésie est un "festin céleste", c'est pour rappeler que notre habitation est provisoire, que toute vie nous vient d'en haut, qu'on ne saurait donc se recommander exclusivement de ses racines. L'être humain n'est pas un arbre fiché en terre. C'est ce que nous apprend le dialogue avec la nature, qui n'est justement pas une simple communion mais aussi un affrontement, un débat.
On pense au mot de Baudelaire en vous lisant :
"Le poète est un enfant qui se souvient". C'est à cette enfance que vos poèmes nous convient, une enfance perdue dont l'image première est un jardin. Publier vous aide-t-il à réaliser un adieu à cette enfance perdue, ou est-ce une manière d'en multiplier le partage, dans une expérience commune avec le lecteur?
J'ai eu deux enfances, une première faite d'adhésion au monde, avec ce jardin très tôt quitté, et une deuxième bien plus sombre qui nourrit la part de révolte que je porte en moi. Je pense, oui, qu'un poète est quelqu'un qui n'a pas tué en lui l'enfant qu'il fut. Mais au fond, ce n'est pas l'enfance biographique qui est la plus importante. L'enfance est le moment où le langage est encore neuf. Ce qu'on cherche quand on écrit un poème, c'est à retrouver ce moment où le rapport entre les mots et le monde n'était pas encore figé.
Cette terre perdue est aussi celle des apparitions et des dieux. Cette présence très pudique du mythe ne vous place-t-elle pas une fois de plus au plus près de poètes italiens comme Luzi ou Mussapi?

J'aime chez Mussapi son rapport immédiat aux mythes qui n'est pas de l'ordre de l'érudition. Quand j'étais enfant, je lisais, comme lui, les histoires de la mythologie comme des contes : j'y vois la source de mon paganisme, de ma tendance à vouloir saisir le divin en un lieu précis, dans le sensible. Mario Luzi, qui du reste est sûrement beaucoup plus chrétien que moi, a grandi dans un monde qui correspondait encore très largement à celui que décrit Virgile dans les Géorgiques. Ce n'est pas mon cas. Le décor de mon enfance lorraine, malgré les forêts proches, était un paysage industriel : c'était l'univers de la mine. Il ne s'agissait pas de tirer de la terre ce qu'elle produit naturellement, mais de lui arracher sa richesse cachée. Ce métier dangereux est devenu pour moi l'une des métaphores de l'activité poétique : une descente dans les profondeurs de la conscience, mais aussi un art qui dérobe ses trésors au sous-sol de la langue pour les amener au jour, et les partager comme une source de chaleur.
Vous nous parliez du plaisir de la découverte du poème et de l'héritage dans lequel vous vous inscrivez. Quel regard avez-vous sur la poésie française quand on sait le peu de lectorat qu'elle touche?

D'abord, je crois que la désaffection est moins grande qu'on ne le dit, car il faut tenir compte de la lecture des classiques : il est tout à fait naturel de commencer par eux avant de s'intéresser aux contemporains. Du coup, la poésie a le privilège d'être indemne de la frénésie de publication qui caractérise le roman. Malgré tout, il semble bien que la poésie fasse peur. Au premier chef, elle fait peur aux journalistes qui ne savent pas comment en parler et, du coup, n'osent pas en parler. Mais il y a, c'est vrai, quelque chose de plus grave qui maintient la poésie à l'écart du débat intellectuel. Certes, les débats sont restés nombreux, mais ils ont lieu entre poètes ou théoriciens.
Je crois, moi, qu'il faut cesser de traiter la poésie comme un objet pour spécialistes. Trop de gens pensent sincèrement qu'elle n'a plus rien à dire au monde moderne, et c'est faux. Les poètes en sont sans doute un peu responsables, mais il faut aussi se souvenir que c'est quand les choses vont mal que l'on se tourne vers eux : ce n'est pas un hasard si les pays où on lit beaucoup de poésie sont des pays en difficulté, l'Irlande, la Grèce des colonels, la France de l'Occupation.
Aujourd'hui, la France connaît une crise d'identité : je crois que c'est aux poètes de lui rappeler sa dimension européenne. Et il est temps, aussi, de réaffirmer par la poésie que la langue est un bien partageable sur lequel le pouvoir ni aucun parti n'ont de prise. Pour que chacun sente cela dans sa chair, la poésie ne peut pas se détourner durablement de la tâche de nommer le monde et d'être celle qui donne voix aux émotions humaines. Être pleinement humain n'est jamais acquis d'avance. L'homme est toujours à inventer : âme et corps, terrestre et céleste. Il en est de même, pour moi, de la poésie.

PoÈmes du festin céleste
Jean-Yves Masson
L'Escampette
136 pages, 19 euros

Le voleur d'eau qui fuit à travers le désert,
poursuivi par de très grands chevaux d'oubli,
se cache dans des tombes de noir secret,
réveille la patience des lampes éteintes,
dépose son fardeau d'argile sur le sol.
Ranime en lui des mots aux lèvres desséchées,
baptise de sa soif les ossements anciens
sur lesquels a soufflé le feu de la colère,
le très vieux feu d'Hadès. Murmure
dans le silence sans écho une prière
pour mille bouches assoiffées, un sortilège.
Et de l'eau monte une lumière au fond des jarres.
(Extrait de Poèmes du festin céleste)

Marc Blanchet

   

Revue n° 039
(Juin-août 2002).
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