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Nicole Caligaris
Interview
Exposé des motifs


Nicole Caligaris

par Eric Naulleau



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Sept personnages en quête de hauteur se retrouvent cloués au sol, mais toutes les pistes restent ouvertes dans le Barnum des ombres. Le quatrième roman de Nicole Caligaris libère de fascinantes fables nocturnes.

On reconnaît entre autres une oeuvre à ce que chaque nouveau livre semble dans un même élan résumer et dépasser tous ceux qui l'ont précédé. Nicole Caligaris fait oeuvre. "Toujours le même cirque..." se réjouit tout d'abord le lecteur qui entre sous le chapiteau du Barnum des ombres. Numéro déjà admiré -mais ici exécuté sans filet à bagages par sept voyageurs prisonniers de la salle d'attente d'un aéroport- du voyage immobile, de l'impossible envol. Clou des spectacles précédents, depuis le front fuyant d'une drôle de guerre dans La Scie patriotique jusqu'au départ à reculons vers la côte atlantique du Maroc dans Tacomba en passant par le problématique exil des Samothraces (Mercure de France en 1997 pour le premier et en 2000 pour les deux autres). Mais chacun des crucifiés se lance à son tour dans une histoire pleine de trous d'air, de trous d'ombre plus encore, et le livre décolle vers des cieux successifs aux couleurs d'autant plus changeantes que le fond des tableaux en (r)appelle à l'oeuvre de différents plasticiens.

Fascinantes fables nocturnes portées par une écriture unique, parfois d'un Michaux qui se serait lancé dans le roman noir ou le fantastique, oserait-on, si l'on ne craignait d'étouffer l'auteur sous le poids des références. Mention spéciale à la partie intitulée "Le Twist", récit à double fond d'un échange d'identités sous l'influence revendiquée de Boltanski, avant que Barnum des ombres, pourtant parvenu à d'estimables altitudes, ne reparte à la verticale pour crever tous les nuages (la piste aux étoiles?). Nicole Caligaris empoigne alors un stylo en forme de voiture-balai, qui la mène de Villejuif jusqu'à Orly Sud, et collecte en chemin de menus objets et de petits pas d'homme, "ceux qu'amassent en roulant les siècles boule de neige" disait Breton. Un individu secoue ses chaînes, prend la tangente, déjoue la fatalité sociale, redevient "propriétaire du mouvement", dit "Merde à tous, captifs par qui l'ordre règne", donne des coups de pied dans le ventre du vingtième siècle finissant pour venir au monde, fait la nique aux poissons qui nagent sur les fonds d'écran des ordinateurs -ce n'est pas parce que ces bestioles sont à l'origine de notre espèce qu'elles doivent avoir le mot de la fin.
"Le jour s'avance"
, il est temps de partir, il est temps de lire Barnum des ombres. Bon voyage et bienvenus dans le vingt et unième siècle.

Votre livre s'ouvre sur une citation de Pascal Quignard : "Nous sommes les usagers de motifs narratifs" et se clôt sur un appendice où vous expliquez notamment : "le Barnum des ombres est une façon de visiter des ''motifs narratifs''". Qu'entendez-vous plus précisément par cette expression?
Je me suis servie de "motifs narratifs" empruntés soit à des artistes comme Christian Boltanski, Sophie Calle, Anna et Bernhard Blume ou Orlan, soit à un fond mythique comme la légende sioux de la Femme biche, que l'on connaît en France sous le nom de la Dame blanche. Il s'agit dans les deux cas de récits que j'ai réutilisés et retravaillés. Un peu à la manière dont je m'étais servie dans La Scie patriotique de choses entendues ou de choses lues dans des ouvrages sur la guerre 14-18.
Vous qualifiez indifféremment de "récits" des récits proprement dits, légendes et autres textes littéraires, et des oeuvres de plasticiens contemporains...

C'est précisément ce qui m'a intéressé chez ces artistes, tous des photographes, dont les oeuvres valent moins par le travail proprement dit sur la photographie que parce qu'elles sont une trace, un témoignage de quelque chose d'autre. Et, à mes yeux du moins, ce quelque chose d'autre est toujours un récit. Par exemple, chez Boltanski, je me suis au départ intéressée à ses reconstitutions autobiographiques, aux reconstitutions de son enfance lorsqu'il se représente à l'âge adulte sur des photographies intitulées : "Le petit Christian descendant sur la rampe d'escalier", etc. Et puis je me suis davantage orientée vers une autre partie de son travail, qui me touche beaucoup plus, laquelle consiste à reprendre des photographies ou des noms de personnes disparues. Quant à Orlan, il s'agit de polaroïds de ses opérations de chirurgie esthétique, qui composent une sorte de chronologie, chronologie de ses convalescences depuis son visage tuméfié juste après l'opération jusqu'au résultat final de la transformation.
Vous faites aussi référence aux standards de jazz à la fin du livre...

Oui, j'entends aussi le "motif" au sens musical de leitmotiv, le motif qui circule et qui revient. Le standard existe, il a été interprété d'innombrables fois, mais il y a toujours une manière de l'interpréter différemment. Et cette manière n'en reflète pas moins la personnalité de l'interprète.
La photographie, la musique... est-ce qu'il s'agit d'une volonté délibérée de mettre en relation différentes formes d'expression artistique?

Certainement. Car l'un des thèmes principaux du livre, c'est celui de l'enfermement, lié à celui du cercle. Au début du roman, il y a donc ce cercle de narrateurs enfermés dans une salle d'aéroport. On est là dans le cercle, on reste entre soi, on tourne en rond. À l'extérieur du cercle, il existe une droite, celle de la Nationale 7 que va suivre un des personnages, qui n'est pas dans le même registre que les autres puisqu'il tient une sorte de carnet de bord. On est là dans la tension, dans le mouvement, dans les forces qui viennent heurter le cercle. Et pareillement m'intéressait la question de l'enfermement de la littérature, de son repli sur elle-même, d'une littérature qui tend au narcissisme, qui tourne dans son "milieu" avec un système de reconnaissances réciproques -ce qui pour moi signifie l'enterrement non seulement de la littérature, mais aussi de tout moyen d'expression. Une façon de la rendre à la vie, de la sortir de son enfermement, est d'aller se confronter avec les "autres", et ici les "autres", ce sont les artistes dont nous avons parlé.
Il me paraît à la fois crucial et logique que la littérature suive cette pente et se laisse traverser par autre chose, non seulement par la vie, mais aussi par d'autres formes d'expression.
Mais est-ce qu'il n'existe pas dès lors deux lectures presque antagonistes de
Barnum des ombres -une lecture "innocente" et une lecture "informée"?
Je parlerais plutôt de deux niveaux de jeu avec le lecteur. On peut imaginer un lecteur qui ne connaîtrait rien du travail des artistes que j'utilise, ni rien non plus des mythes que je réinterprète. En ce cas, il suit l'histoire principale et les multiples histoires imbriquées dans le roman, c'est ce que j'appellerais une lecture première, dans tous les sens de ce mot. Et il existe une lecture secondaire, et qui n'est pour moi que secondaire, celle des clins d'oeil adressés au lecteur. Celui qui connaît le travail de Sophie Calle ou de Boltanski s'amusera ainsi de la fidélité ou de la non-fidélité des éléments que je retravaille. De même pour ce qui concerne le détournement, ou plutôt la distorsion des mythes.
Une lecture du troisième type est également concevable, celle d'un lecteur "innocent" qui lirait une première fois le livre, irait faire un tour du côté des plasticiens de référence, et relirait le livre à cette lumière...

Ce serait une sorte de jeu dans le jeu. De retrouver précisément après coup chez ces artistes ce que j'ai utilisé.
D'ailleurs, je donne des indications bibliographiques très précises : monographies, catalogues d'exposition et même l'adresse du site d'Orlan (www.civc.fr/creation_artistique/online/orlan). Mais j'insiste sur cette dimension ludique, je ne verrais aucun intérêt à m'adresser à des lecteurs qui seraient des spécialistes de Boltanski ou de Sophie Calle. Il existe d'ailleurs beaucoup d'autres sources d'inspiration que je ne nomme pas. Je ne donne pas tout.
Autre jeu, celui qui consiste à intégrer dans le récit des objets trouvés...

Oui, il s'agit d'un trajet à pied qui commence depuis la sortie du métro à Villejuif et qui va jusqu'à Orly Sud en passant par des endroits incroyables, comme une piste cyclable souterraine au milieu des autoroutes, ce genre de paysages qui me plaît beaucoup, un trajet que j'ai véritablement effectué à plusieurs reprises. J'ai collecté au passage des images et des objets -carte à jouer, petits cailloux bleus...
La toupie aussi?

Non, la toupie existe bien, mais elle ne vient pas de là. Tout comme le saxo rafistolé de partout, que j'ai vu entre les mains d'un homme sur la ligne de métro Galliéni-Pont de Levallois, un homme qui se contentait de pianoter sur les touches sans jamais jouer. C'est un autre motif narratif, qui renvoie d'ailleurs à certains travaux de Boltanski quand il rassemble dans une vitrine tous les objets ayant appartenu à une personne à un certain moment de sa vie.
Et l'idée des sept passagers bloqués dans une salle d'attente à Orly, c'est venu d'une expérience personnelle?

Non, et je le regrette dans un sens. C'est avant tout un classique de la littérature fantastique, je pense à Maupassant et à bien d'autres, le cercle de narrateurs qui se constitue soit à la suite d'une panne de train ou d'ascenseur, soit en fonction d'un rite : on se réunit par exemple tous les samedis pour raconter chacun à son tour une histoire. Le cercle permet de changer de narrateur à chaque fois, et c'était ce qu'il me fallait parce que je voulais travailler à chaque fois sur l'univers d'un nouvel artiste.
Avec
Barnum des ombres, c'est la première fois que vous parlez aussi directement du monde, de l'ici et du maintenant, sans le décalage de la parabole comme dans La Scie patriotique ou Les Samothraces, ni celui de l'exotisme comme dans Tacomba...
J'ai cette fois travaillé le décalage dans la partie que j'appellerais le cercle. Mais dans la partie dite droite, en effet, j'ai pour une fois très précisément situé les lieux et l'époque, ça se passe aujourd'hui, ça se passe entre Villejuif et Orly, etc. Ça relève moins d'une volonté que d'une possibilité qui s'est offerte à moi. De manière générale, je n'aime pas du tout les récits réalistes mais la diversité des points de vue dans Barnum des ombres, le fait que certaines parties sont très "décalées", m'a donné l'opportunité dans la section dite droite d'une démarche plus directe, plus directement en prise sur le réel.
On reste aussi frappé par la dureté d'ensemble du livre, par ces personnages qui s'enfoncent dans la folie ou dans la solitude absolue...

Je voulais rendre compte de ce qui, ici et maintenant, aujourd'hui, en France, est de cet ordre-là, de ce qui se joue comme violence, comme tension humaine, comme scandales fondamentaux. Fondamentaux et non pas psychologiques. Et c'est là que le réalisme, j'y reviens, est pour moi un piège sans intérêt. Non seulement sans intérêt, mais on dirait de plus qu'il n'existe plus aujourd'hui qu'une seule façon de marcher : le pas psychologique. Par réaction, j'ai justement envie de proposer des motifs narratifs, je ne suis pas dans le psychologique, dans l'interprétation psychologique. Je travaille sur un certain nombre de mythes qui circulent et courent sur différentes époques, et dont je parie qu'ils concernent au premier chef la nôtre, à condition de les garder vivants. Et les garder vivants, c'est mon boulot. C'est aussi une manière d'établir un dialogue avec une certaine littérature de notre temps, celle qui verse dans les travers, car c'en sont bien selon moi, du nombrilisme et du psychologique.
Vous allez parfois très loin dans cette direction, en plusieurs occasions, vous explorez des états au-delà ou en deçà de l'humain. Je pense plus particulièrement à l'épisode de la forêt inspiré de Anna et Bernhard Blume...

Sortir du cadre, c'est la seule chose intéressante. Rester à l'échelle de son petit univers, de sa petite vie, c'est rester, tourner en rond dans le cercle du réalisme. Rester au niveau de l'adhérence, de l'adhésion peut-être aussi, entre le récit et les petits événements de la vie.
L'avenir?

Un thème sur lequel j'ai commencé à plancher, mais qui est resté en suspens pour cause de Barnum, c'est celui du travail. J'ai débuté une collaboration assez complexe avec les comédiens de la compagnie du Chant de l'Alouette -j'essaie pour le moment de me caler en contrepoint de leurs improvisations. La question que je pose plus précisément est la suivante : comment se fait-il que nous nous représentions comme des êtres libres, que la valeur dominante de notre temps, de notre culture, de notre civilisation soit la liberté, et non pas la solidarité ou l'hospitalité par exemple, et dans le même temps que nous ayons accepté de nous aliéner par le travail. Ce travail autrefois réservé aux esclaves ou aux bêtes de somme dans les civilisations qui nous ont précédés. Je ne parle pas du travail à la chaîne ou du travail subi, mais des hommes et des femmes qui fondent leur représentation d'eux-mêmes et leur identité, pas seulement sociale, sur le travail. Plus ils travaillent, plus ils ont de pouvoir et plus ils sont vivants. Pour user d'un raccourci, plus ils travaillent, plus ils sont libres. C'est sur ce paradoxe que j'ai envie d'écrire, sans savoir encore quelle forme cela pourrait prendre.

Barnum des ombres
Nicole Caligaris
Verticales
288 pages, 15,50 e

Eric Naulleau

   

Revue n° 040
(Septembre-octobre 2002).
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