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Giuseppe Conte
Interview
Socle mythique


Giuseppe Conte

par Marc Blanchet



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Poète originaire de la Ligurie, Giuseppe Conte a su retrouver dans une redécouverte personnelle des mythes la source d'une inspiration mêlée aux eaux de sa propre vie.

De passage à Bordeaux, Giuseppe Conte est un homme qui prend soin de son interlocuteur tout en précisant, après une présence à un Salon du livre consacré à l'Italie, qu'il ne faut pas attendre de propos politiques de sa part, qu'il est plutôt un anarchiste. Une manière délicate de ne pas se faire le porte-parole d'un pays au régime "démocratique totalitaire", comme l'a désigné Erri de Luca. La preuve aussi que les préoccupations de Conte sont d'abord de vivre un vrai dialogue sur la poésie et l'art, avec tout ce qui peut passer d'humain le temps d'une rencontre.

Né dans la région de la Ligurie en 1945, Giuseppe Conte a su très tôt se démarquer des courants littéraires de son temps pour écrire une oeuvre forte et singulière. Après la publication des Saisons (Cahiers de Royaumont) et la réédition de L'Enfant et l'océan (Jacques Brémond éditeur), un nouveau recueil de poèmes à l'Escampette permet, sous la forme d'une anthologie, d'approfondir en France la connaissance d'un poète, dont Italo Calvino a écrit qu'il avait su, au sujet de sa terre la Ligurie, "transformer un paysage en raisonnement".

Votre anthologie s'ouvre sur la figure du poète. Est-ce une description ou une métaphore?
C'est une métaphore du poète. La lecture de L'Illiade à l'âge de 11 ans m'a beaucoup marqué. J'ai été impressionné par le personnage d'Achille, plus que celui d'Hector. Si je me suis identifié à ce héros, je sais aussi que dans ce poème ce n'est pas de l'Antiquité dont je parle mais bien de moi. Je donne l'impression de parler de mythes anciens mais je parle de ma vie, quoique je ne pourrais jamais dire que je suis poète. La poésie est un art de la métamorphose. Elle naît de la nature cyclique des saisons, de ce qui meurt et renaît. Il y a un lien profond entre la métaphore et la métamorphose. La métaphore offre une façon de voir différente de la métamorphose. Elle possède une finitude, et, de ce fait, combat la nature infinie de la métamorphose.
On pense en vous lisant à cette vision de Leopardi, où il raconte comment de nuit il entend des paysans chanter et la nostalgie douloureuse des temps anciens que ce chant éveille en lui...

Je ne sais pas si j'ai pensé à ce poème. Peut-être dans l'inconscient. Le passé est toujours une douleur puisque le temps passe... Nous n'avons pas vraiment idée de la gloire de Rome. D. H. Lawrence considérait les Romains comme des impéralistes mauvais et au contraire les Étrusques comme des être plus solaires et magiques -détruits par les Romains. Les Romains ont construit les routes, ont été des conquérants. Leopardi pense davantage à la littérature latine. Cet héritage le touche plus. Pour moi, l'héroïsme c'est la lumière, le sacrifice comme Achille pour dire oui au destin, ou bien Jason partant pour la Toison d'or.
Votre poésie est très imprégnée du mythe. Elle le considère comme réel, "en cours". À l'Université, il fait partie de la fiction. Acceptez-vous cette classification?

Pour vous répondre, il faut remonter pour moi dans les années soixante. À cette période, je suis tombé sur les études de Levi-Strauss : je n'ai pas été satisfait! C'était une façon de travailler de manière intellectuelle sur un système de connaissance. Ça ne me disait presque rien. J'ai traversé la culture du structuralisme à Milan. La ville était une dépendance de Paris... un petit mot de Barthes et tout le monde s'agitait! Il m'a fallu redécouvrir les structures archétypales. C'était une exigence personnelle : faire tabula rasa. Ensuite on trouve les livres : ceux de James Hilmann, Mircea Eliade ou Jean-Pierre Vernant. Je suis sorti d'une certaine cage du savoir contemporain, dont la question est toujours "comment?", et jamais "pourquoi?" Chaque génération doit dire comme elle voit le monde : le mythe c'était pour moi une forme de connaissance des origines. J'ai dépassé un regard intellectuel pour une vision de l'âme. La lecture de D. H. Lawrence m'a aidé mais aussi celle des chants des Indiens d'Amérique -j'ai oublié la poésie européenne en coupant mes racines avec le vingtième siècle.
Vous avez dû connaître de ce fait un certain isolement.

Oui. La poésie devait mourir, disait-on... Si elle devait mourir, moi je me disais que je devais continuer, et c'est pour cela qu'il a fallu revenir aux sources. C'est également pour ces raisons que j'ai traduit Blake et Shelley. Il y avait là une intuition. La découverte de Yeats m'a confirmé qu'elle avait quelque chose de druidique. Je suis allé en Irlande voir les dieux aujourd'hui.
Cette défiance devant la pensée structuraliste, la ressentez-vous encore aujourd'hui dans le paysage littéraire de votre pays?

Avec les gens de mon âge, j'ai peu de rapports. Avec de plus jeunes, oui. Ils ont une nature visionnaire, ils aiment la magie. J'ai publié, et préfacé, une anthologie regroupant quelques-uns d'entre eux intitulée Les Argonautes. J'espère que certains travailleront sur les mêmes choses. Le renouveau de la littérature en Italie passe plus par la poésie que le roman. Même pour Pasolini ce fut le cas. J'écris aussi des romans et des essais mais l'essentiel de mon travail c'est toujours la poésie.
La notion de chant est très présente dans votre poésie. À quelle nécessité répond-elle?

Si ce monde ne peut tolérer le chant, ce n'est qu'une pathologie de ce monde. La définition du mythe pour moi, c'est le chant de l'univers. Le chant, c'est quand le langage arrive à une dimension essentielle -sa liberté. Il n'y a pas de liberté sans chant. C'est aussi pour cela que la nomination de la nature joue un rôle important dans mes poèmes. C'est presque un rituel pour sauver, garder quelque chose. On voit avec des yeux différents. Moi-même je ne savais pas le nom de certaines fleurs. Avec le jardinage j'ai appris davantage! Le jardin est quelque chose qu'il faut protéger du chaos de l'extérieur, c'est proche de l'équilibre de la forme poétique -même lorsqu'on reproduit les formes du chaos. Le noyau profond de la souffrance se transforme dans un poème. La poésie nous montre cette souffrance à travers une transformation, une vitalité.

Villa Hanbury & autres poèmes
Giuseppe Conte
Traduit de l'italien et préfacé
par Jean-Baptiste Para
L'Escampette
114 pages, 17 e

Marc Blanchet

   

Revue n° 040
(Septembre-octobre 2002).
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