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Javier Cercas
Interview
Au héros inconnu


Javier Cercas

par Dominique Aussenac



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En traquant un "ange" républicain, l'écrivain espagnol Javier Cercas retrouve le souffle épique de l'aventure dans une réflexion réussie sur le pouvoir de la narration et les vertus de l'engagement.

Dans Étoile distante (Christian Bourgois, 2002, cf. Lmda N°40), l'écrivain chilien Roberto Bolaño, installé en Espagne depuis plus d'une vingtaine d'années, traque un poète fasciste coupable de meurtres immondes après le coup d'État de Pinochet. Blond, froid, éloquent, cultivé, sadique, ce dernier incarne à la perfection l'ange du mal. Dans Les Soldats de Salamine, Javier Cercas, autre quadragénaire, professeur de littérature à l'Université de Gérone, cherche lui, un ange du bien.

Un combattant républicain qui à la fin de la guerre civile a refusé de tirer sur Rafael Sanchez Mazas. Qui était ce dernier? Un des fondateurs de la Phalange, le mouvement fasciste espagnol, un homme contrasté, intellectuel raffiné, brillant orateur, écrivain moyen, humain un peu lâche. Les deux ouvrages partagent un esprit, des influences communes et certaines similitudes au niveau de la construction. Mieux, Cercas et Bolaño jouent leurs propres rôles dans Les Soldats de Salamine. Cercas qui collabore régulièrement au quotidien El Pais se présente en écrivain plus ou moins raté et en journaliste d'occasion. Lors d'un entretien, il rencontre l'écrivain chilien qui le rassure à propos de ses potentialités littéraires et le guide sur la piste du héros perdu.
"Une semaine plus tard, quand l'interview fut publiée, Bolaño me téléphona au journal. Il me dit qu'il l'aimait beaucoup. Il demanda :
- Es-tu sûr que j'ai bien dit tout ça à propos des héros?
- Mot pour mot, répondis-je, brusquement méfiant, imaginant que l'éloge initial n'était qu'un prologue aux reproches, supposant que Bolaño était l'un de ces médisants qui attribuent tous leurs faux pas verbaux à la malice, à la négligence ou à la frivolité des journalistes. Je l'ai enregistré.
- Putain, c'est vraiment très bien! me tranquillisa-t-il.
"
Si Étoile distante traite des relations ambiguës de l'art et du mal, Les Soldats de Salamine s'interroge sur l'engagement et l'héroïsme. Malgré la mort sans cesse annoncée de l'idéologie, l'accumulation capitalistique des objets, la toute puissance des images, l'engagement est-il possible aujourd'hui? Notre société peut-elle encore produire des héros positifs? Nostalgique d'un âge d'or de l'héroïsme et de l'engagement qui pourrait bien correspondre à cette même guerre civile, Cercas répond positivement à ces questions, mais sa conception du héros apparaît un brin candide, un peu trop manichéenne. Au niveau de la construction de leurs ouvrages, Bolaño et Cercas tissent un foisonnement d'histoires, anecdotes, de souvenirs qui se satellisent autour d'un noyau dur narratif. La profondeur de champ s'en trouve considérablement élargie. Les différents témoignages défilent en travelling panoramique ou s'intercalent pièce par pièce dans le puzzle formant le récit. Chez Bolaño, cela induit une relation presque fantastique, passé-présent-futur forment une entité métabolique qui enlaçant l'histoire, lui donne la puissance d'un mythe. Cercas développe un travail sur la mémoire, plus en à-plat où le fait exhumé apparaît comme un chaînon manquant entre passé et modernité. Le narrateur, être dépressif, enclin au doute, relate sa quête journalistique, presque policière. Cette mise en abîme de la narration dégage une somptueuse pépite : l'intuition qui assaille le narrateur. Ce dernier est sûr de retrouver le héros perdu qui peu à peu se matérialise sous la forme d'un octogénaire reclus dans une maison de retraite. Mitraillé de questions, ce dernier répondra par une magnifique pirouette (de héros?). Cette intuition qui transmute réel, fiction, vérité et mensonge, irradie le récit et propulse le lecteur dans une course effrénée et fervente vers des valeurs positives, une sorte de paradis perdu. À moins qu'il ne s'agisse de vraie vie, c'est-à-dire un réel illuminé par la magie et la force d'un art appelé littérature.
"Personne ne m'a jamais remercié d'avoir gaspillé ma jeunesse à défendre votre pays de merde. Pas un seul mot. Pas un geste. Pas une lettre. Rien. Et maintenant, soixante ans plus tard, vous venez avec votre petit journal à la con, ou avec votre livre, ou avec je ne sais quoi, me demander si j'ai pris part à une exécution. Pourquoi ne pas m'accuser d'assassinat directement."

Pensez-vous que Les Soldats de Salamine puisse être un livre réconciliateur pour les deux camps opposés dans la guerre civile espagnole?
Je ne suis pas sûr que le roman porte sur la guerre civile, c'est plutôt le regard que porte un homme de quarante ans aujourd'hui sur la guerre civile. La guerre civile, c'est seulement un décor pour parler d'autre chose, de l'héroïsme, la possibilité de l'héroïsme, de la mort, etc. Mais ça aurait pu être une guerre napoléonienne. Le roman s'articule autour d'une scène dans laquelle un milicien républicain laisse la vie à un fasciste. Bien qu'une guerre soit la pire des choses, on peut y rester humain. Le républicain qui doit tuer le fasciste, le regarde dans les yeux et ne voit pas le fasciste, pourtant responsable intellectuel de la guerre civile, mais simplement un homme, presqu'un frère. Peut-être que j'amène un regard différent sur la période des années 30. On peut être aujourd'hui moins engagé par rapport à ce qui s'est passé, voir avec plus de distance. Ça ne veut pas dire non plus, être objectif et dire que les deux côtés se valaient ou signifiaient la même chose. Non. Mon père n'a pas connu la guerre civile, moi, non plus. C'est peut-être pour ça que mon regard est différent.
Peut-on dire que votre récit soit une enquête journalistique, voire policière?

Je crois que c'est un roman d'aventures, mais on peut dire aussi que c'est un roman policier. Parce qu'il y a une enquête, une quête mais paradoxalement ce qui est curieux c'est qu'on ne cherche pas l'assassin, mais plutôt celui qui n'a pas voulu tuer. C'est une investigation policière permettant de trouver une certaine vérité. Qu'a pensé cet homme au moment où il a refusé de tirer? La vérité est ambiguë, la littérature c'est le royaume de l'ambiguïté. En même temps, à la fin du roman, est proposée une conclusion, mais peut-être chaque lecteur portera-t-il sa propre conclusion?
Ce journaliste est amené à écrire sur la mort du poète Antonio Machado, décédé de dysenterie et de tristesse à Collioure, en 1939. Il fait un parallèle avec Rafael Sanchez Mazas, le fondateur de la Phalange, épargné.

C'est le commencement du roman. Machado est mort de l'autre côté de la frontière, en France. La tentative ratée d'exécution de Mazas s'est déroulée du côté espagnol. Le roman évoque ce parallélisme. Je ne sais pas pourquoi, j'ai vu une relation entre ces deux faits. Parce que c'était en même temps, peut-être la fin de la guerre, des deux côtés opposés.
L'un Machado fut un grand poète, l'autre un écrivain moyen.

On peut voir dans le roman un retournement de ce thème du poète et du soldat. La question que je me suis posé au début du roman était la suivante : pourquoi un homme si raffiné, si cultivé, très européen a-t-il adopté une mauvaise décision et apporté à l'Espagne, la guerre et toute une idéologie perverse.
Au niveau historique, vous apportez un éclairage particulier sur ce mouvement phalangiste, noyau extrêmement dur, martial.

La Phalange, c'est la version espagnole du fascisme. Je crois que tous les pays ont eu leur version. En France, il y avait des fascistes, en Italie, en Allemagne, dans toute l'Europe et même en Amérique. L'idéologie était presque similaire. En Espagne, la Phalange a eu une très grande importance. Même si après la guerre, ce fascisme a été un peu dilué pour revenir à une version plus traditionnelle.
C'est Franco qui a provoqué tout ça et Mazas, héros phalangiste n'est-il pas in fine un perdant?

Pas exactement, ce n'est pas un perdant. Le fascisme dans toute l'Europe a été une réaction de peur à la démocratie, à la révolution. C'est une idéologie de combat, de choc. Mais il avait aussi une façade révolutionnaire. Lorsque les fascistes sont arrivés au pouvoir à travers Franco, ils étaient vraiment tranquilles car ils avaient ce qu'ils voulaient, un retour à la société traditionnelle, archaïque, ordonnée, sans révolution, sans démocratie. L'Espagne n'a pas connu de révolution fasciste. Il y a eu un coup d'État engendré par les fascistes et une idéologie de façade. Mais Franco n'a été fasciste que peu d'années. Il n'a été qu'un dictateur traditionaliste qui s'est appuyé sur le fascisme. Cela ne l'a pas empêché d'être un assassin absolu, de mener son pays pendant quarante ans comme s'il était toujours en guerre.
Vous vous interrogez aussi sur l'écriture, le pouvoir de la narration...

Le livre raconte une histoire et en même temps explique comment cette histoire s'est construite. Quand j'écris un livre, je veux être surpris par l'histoire. Quand j'arrive à la fin de mes livres, je dois tout réécrire parce que je crois qu'écrire c'est en fait réécrire pour trouver ce que tu veux vraiment dire. En fait, le livre parle de l'écriture comme d'une libération, un moyen de se sauver. C'est Javier Cercas le narrateur de mon livre, mais ce n'est pas exactement moi. Au début du livre, il est en dépression parce qu'il ne peut pas écrire. À la fin du livre, il découvre ce qu'il veut raconter. Il est sauvé car l'écriture peut préserver le passé, peut ramener les morts à la vie. C'est fantastique! C'est cela le sens de l'écriture.
L'intuition occupe une place conséquente dans votre ouvrage. Comment un auteur arrive-t-il à avoir des intuitions qu'il perçoit comme plus vraies en fait que le réel?

C'est la magie de la littérature, se persuader et persuader le lecteur que tout cela est vrai. Dans mon histoire, retrouver les protagonistes est une coïncidence. Mais des coïncidences comme cela, il y en a plein dans la vie. Je crois au hasard. Je crois qu'il est un élément structurel de mon roman, mais c'est aussi un élément essentiel de notre vie. Je suis ici par hasard. Vous êtes ici par hasard. Je suis né par hasard. Tout est hasard.
Le lecteur a la surprise de retrouver Roberto Bolaño comme personnage de fiction.

Tous les personnages sont réels dans ce roman. Ce sont des personnages qui ont vraiment existé. Bolaño, c'était parfait pour moi. S'il y a même une certaine ressemblance dans nos romans, cela me fait plaisir. Nos maîtres en littérature sont les mêmes : Borges et certains écrivains américains. Mais bien sûr, tout est manipulé dans le roman. Tous les personnages sont réels, tous les faits aussi, mais manipulés.
Comment l'humain peut-il s'engager, comment parvient-il à devenir héroïque? Ces deux questions pourraient être les sous-titres de votre ouvrage?

Le sujet réel du roman, sinon le sujet principal, c'est une réflexion sur l'héroïsme. Avant d'écrire ce roman, je pensais que les héros n'existaient pas. En l'écrivant, j'ai découvert qu'ils existaient et qu'ils étaient généralement inconnus. Un héros a deux caractéristiques, pour commencer, le courage, une vertu essentielle. Le courage moral, le courage physique. Mais le héros doit aussi avoir l'instinct de la vertu, une capacité instinctive pour être du côté du bien. C'est magique, ça! Je souligne le terme instinctif parce que le héros est en fait une sorte de saint exceptionnel. Le thème du héros est le sujet fondamental du roman.
Pourquoi Mazas, le phalangiste n'est-il pas un héros?

Je crois que le phalangiste est un intellectuel faisant une rhétorique sur l'héroïsme. Mais, ce n'est pas un héros, il est lâche, du côté du mal. C'est celui qui ne veut pas être un héros, le véritable héros, le républicain. Oui, c'est complexe, c'est ambigu. Le discours est fondamental, rhétorique dans le pire sens de l'expression. Mais, c'est un discours qui est faux. De l'autre côté, il y a la vie où certaines personnes commettent des actes extraordinaires. C'est très contrasté.
Une grande partie de la population du Midi de la France est d'origine réfugiée espagnole. De nombreux républicains y ont transité, notamment vers des camps de concentration. Pourtant on a l'impression que le souvenir de la guerre civile y a été volontairement estompé. Qu'en est-il en Espagne?

Vous avez raison. Ce qu'on appelle la transition, le passage du régime dictatorial de Franco à la démocratie supposait dans un certain sens un pacte d'oubli. On disait qu'il ne fallait pas regarder en arrière, qu'il ne fallait pas juger. Il y a de grands personnages du régime de Franco qui sont aujourd'hui au pouvoir. Donc il fallait regarder en avant. Peut-être à un certain moment, cela a été nécessaire. Le prix de cette décision, de ce pacte d'oubli a été terrible. Aujourd'hui on a plus une conscience collective de ce qu'a pu signifier la guerre civile. Il traîne du brouillard sur cette période. L'oubli, c'est terrible. Il y a cette phrase qui dit qu'un peuple qui oublie son passé est condamné à le revivre. On a remercié les exilés qui ont lutté pour la démocratie, la République. Mais on a oublié tout ça. Dans un certain sens, mon livre est un hommage à ces gens qui ont lutté pour la liberté. La mémoire, c'est essentiel pour vivre. On ne peut pas vivre sans mémoire.
Vos trois précédents ouvrages n'ont pas encore été traduits en français, quels étaient leurs thèmes?

C'est difficile pour moi de le dire. Les Soldats de Salamine n'est pas un roman historique. Les autres romans parlent du présent. L'un d'eux se déroule en Amérique où j'ai vécu pendant deux ans. Il est très onirique. Je crois que mes romans ont en commun une espèce d'humeur, une ironie. L'ironie signifie qu'une chose peut se diviser en plusieurs choses. Don Quichotte est ridicule, mais c'est sublime. L'ironie induit une vision complexe de la réalité, une vision jamais unilatérale. Il m'est difficile de résumer mes romans comme il m'est difficile de résumer Les Soldats de Salamine.
Vous faites référence à de nombreux écrivains par citations ou anecdotes comme si vous aviez besoin de références pour écrire.

Le livre cite des écrivains espagnols. Mais je crois que la littérature est un dialogue avec la littérature. Il n'existe pas de littérature venant d'"out of nothing", de rien. Les écrivains sont aussi des lecteurs. On doit s'appuyer sur les traditions pour construire la modernité. Je ne crois pas être un écrivain exceptionnel ou rare. Je suis tout simplement normal.

Les Soldats de Salamine
Javier Cercas
Traduit de l'espagnol
par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic
Actes Sud
238 pages, 18,90 e

Dominique Aussenac

   

Revue n° 041
(Novembre-décembre 2002).
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