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Jean-Claude Pinson
Interview
La pensée du dehors


Jean-Claude Pinson

par Emmanuel Laugier



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l'ombre de Schiller et de Leopardi, Jean-Claude Pinson place l'acte poétique au rang d'un mode de vie. Ses "Nouveaux essais" constituent une des réflexions les plus rigoureuses sur la poésie contemporaine.

C'est chez lui, près de Pornic, à la Plaine-sur-Mer exactement que Jean-Claude Pinson nous accueille : à un pâté de sable de l'océan, et à une heure de Nantes où il enseigne la philosophie et l'esthétique. Cette petite commune ressemble à l'univers de Tati, elle est le lieu de vacances de l'ancien prolétariat. La diversité des habitations en témoigne, faite des moyens de chacun, de leur propre mémoire. Notre hôte fut longtemps militant au PCMLF (Parti Communiste Marxiste Léniniste de France).

Ce lieu lui va bien. Il a aménagé son bureau dans une sorte d'ancien cabanon en dur rectangulaire. La bibliothèque recouvre les quatre murs : là une étagère spéciale jazz, une autre consacrée à Leopardi, ici le philosophe américain Richard Shusterman, Hegel, les romantiques allemands, Tocqueville... On évoque Tigre en papier d'Olivier Rolin, qu'il connut un peu avant 1968, les trajets politiques, la force de ce livre et son rapport à la filiation, à l'héritage possible d'un temps. Pinson, en tant qu'essayiste, mais aussi comme poète, n'a jamais négligé de comprendre ce que le poème disait du monde, ce que les mots pouvaient dire de la communauté des hommes. Si le poète est simple passant, il ne l'est pas plus, ou pas moins, que tout ceux-là qui ont le droit d'inventer leur habitation poétique de la terre. C'est par là que l'entretien commence.

Jean-Claude Pinson, avec Habiter en poète (1998), votre essai précédent, est-il juste de dire que vous avez tenté de faire une critique de l'histoire récente de la réflexion sur la poésie contemporaine?
En fait, je voulais à ce moment faire le point sur la poésie, là où elle en était arrivée en France. Ce désir m'a conduit à examiner un certain nombre de courants poétiques et à essayer de comprendre leurs soubassements théoriques et philosophiques. Tout cela m'a amené à réfléchir sur des positions philosophiques très influentes alors, Heidegger d'un côté, le structuralisme de l'autre. Cette dernière démarche m'avait très fortement aimanté lorsque j'avais 18 ans. Je réglais aussi des comptes avec moi-même. J'étais insatisfait par les deux modèles, ayant l'intuition que la poésie échappait aux prescriptions de l'un et de l'autre. Mon premier livre de poésie J'habite ici a constitué une première tentative. C'était aussi une façon de continuer avec d'autres armes la lutte des années de militantisme, une façon de ne pas se résigner, de trouver un sens au fait d'être sur terre. L'expérience politique m'a en effet déporté loin de la littérature pendant près de quinze ans (de 1966 à 1979). Après la période d'effervescence intellectuelle qui correspondait aux années passées en classes préparatoires, à Louis-le-Grand, à Paris (c'est à ce moment qu'avec des amis nous rencontrons Sartre, des membres de la revue Tel quel, Sollers), je me suis vite trouvé embarqué dans un militantisme effréné. Je faisais partie d'un mouvement maoïste, enseignais et allais sur les chantiers donner des cours d'alphabétisation aux ouvriers étrangers, etc. Après ces années-là, revenir à la littérature pouvait paraître bien futile, et pourtant il fallait aussi y réinventer une expérience de notre habitation...
Votre nouvel essai
Sentimentale et naïve insiste sur le fait que l'expérience de l'écriture trouve ses circonstances dans le monde, dehors, face à la matière du monde...
La cellule directrice de ce livre, c'est d'abord ce couple de notions, sentimentale et naïve que j'emprunte à Schiller. Si j'insiste sur l'idée de "naïveté", c'est qu'il me semble repérer dans la poésie d'aujourd'hui (de James Sacré à Dominique Fourcade), une pulsion de monde, une façon de tourner le texte vers le monde, autour du poème lui-même. Autant dans certaines poétiques il y a une mise en abyme du texte qui tourne pas mal en rond, autant les écritures qui m'ont intéressé tendent le ressort du texte pour que, toujours, et selon leur propre tension, quelque chose du monde puisse se dire avec d'autant plus de force, de naïveté...
Le titre du livre utilise pourtant les deux clichés qui servent à moquer la poésie...

Le choix de ce titre est une façon de reprendre à zéro deux qualificatifs appliqués, c'est vrai, à la poésie pour la déconsidérer : l'effusion sentimentale et la naïveté de ses images. Bien sûr, c'est aussi une façon de provoquer. Mais le point de départ de ce titre, ce sont les essais, où le poète Schiller définit deux pôles de la poésie : le pôle nord, si l'on veut, compris comme sentimental, met l'accent sur l'acte de conscience de la poésie, sa dimension réflexive, spéculative, il est tourné vers l'idée. Pour Schiller ce type de poésie est d'abord celui de l'âge moderne, pour autant qu'il est l'âge de la domination de la raison. La poésie naïve correspond davantage au pôle sud, pôle grec, méditerranéen, tourné vers la spontanéité d'une expression plus immédiatement au contact du réel. C'est la dimension de l'enfance que l'on va retrouver chez Baudelaire par exemple. Notre condition moderne, aujourd'hui, c'est bien sûr cette part sentimentale, réflexive, mais avec la volonté, presque simultanée, que quelque chose du monde, du dehors, passe dans la langue du poème.
Le risque de ces deux notions, c'est qu'elles peuvent fabriquer des dogmes, sentimentaux ou naïfs.

Oui, bien sûr. Mais ce qui est intéressant c'est de voir comment telle ou telle écriture laisse travailler en elle les deux pulsions, parce que je crois qu'elles sont insécables. Chaque phrasé va enrouler la pulsion sentimentale et naïve à sa façon. Chez James Sacré, ça s'enroule d'une façon qui n'est pas celle de Jude Stéfan, par exemple. Avec Pessoa et ses hétéronymes, il y a parfois un pôle plus fortement marqué par la réflexion, parfois c'est le rapport soudain au monde, non-détourné, qui l'emporte. Schiller lui-même se voyait davantage comme un sentimental, donc un moderne, et percevait son ami et rival Goethe davantage comme un poète de la circonstance, un naïf, un Grec. Je crois que l'hyper-réflexivité demande qu'on fasse d'autant plus droit à une disposion naïve capable de nous rendre le monde plus immédiat, plus présent, plus habitable.
Mais qu'est-ce qu'un langage qui permette d'habiter le monde?

Il y a d'abord ceci qu'en tant qu'êtres de parole nous ne sommes pas au monde de manière muette, même si le monde, lui, est muet. Mais quels sont les langages à notre disposition aujourd'hui pour aller vers le monde : celui de la marchandise, de la publicité, etc.? Il y a une dimension fallacieuse dans le langage imposé par la société, et c'est à chaque individu de gagner sa propre langue contre un tel langage. Au fond, la lutte de chaque homme consiste pour lui à trouver sa bonne vitesse, que la recherche de cette vitesse passe par la poésie, par la danse, ou même, pourquoi pas, le travail du bois, pour autant que ce sont là des manières de se réapproprier soi-même et d'échapper aux modèles aliénants de la société. Celui qui ne se fait pas lui-même est dans la défaite. Il renonce.
Vous parlez d'ailleurs du fait "
poéthique".
Le mot-valise de "poéthique" revient à mettre l'accent sur l'incidence éthique de l'oeuvre poétique pour le lecteur, et d'abord pour son auteur, non au sens d'une morale, mais d'une façon de vivre. Ce qui m'intéresse dans la poésie, c'est la manière dont elle suggère un mode de vie plus désirable que celui que nous vivons ordinairement. Par exemple, quand je lis l'oeuvre de Philippe Jaccottet, j'ai l'impression qu'elle trace les contours d'un mode d'existence tout à fait dissident par rapport au monde d'aujourd'hui. Le mot "ethos", en grec, signifie notre façon habituelle de vivre. La question est alors de savoir comment ne pas s'engluer dans l'habitude de l'existence, sa facilité, son confort; comment demeurer disponible à ce "tout arrive" dont Manet avait fait sa devise, la plaçant en tête de son papier à lettre? Dans toute dimension éthique, il y a toujours, implicitement, une position politique. Parce qu'elle déplace l'angle de vue, le décale, la poésie est une façon de continuer la politique par d'autres moyens, beaucoup plus sourdement, même si son efficacité est tout à fait nulle dans le court terme! Si la poésie ne change pas la vie, on ne peut pourtant renoncer à la force qu'elle peut avoir de changer notre regard sur le monde.
À quoi reconnaître le poète qui, aujourd'hui, comprendrait dans sa pratique les deux dimensions d'interrogation de monde, la sentimentale et la naïve?

D'abord à l'oreille, sans doute. Il y a chez certains de ces poètes une façon de s'emparer de la langue qui, par son énergie, et même par sa difficulté, vous saisit et vous emporte, en même temps qu'elle semble porter avec elle l'évidence du monde. J'approche en détail quatre cas dans la dernière partie de l'essai.
Il s'agit de Jude Stéfan, James Sacré, Dominique Fourcade et... Pierre Michon qui n'a écrit, en fait, qu'un seul poème...

Si Michon est là aujourd'hui, c'est, d'une part, qu'il n'y a pas de raison d'enfermer la poésie dans son pré carré. D'autre part, chez Michon, au-delà de son talent de narrateur, il y a une véritable puissance poétique de la phrase. Il y a un rythme, une force énonciative de sa phrase qui sont ceux du vers dans ce qu'il a de meilleur, venu de Hugo comme de Racine ou Baudelaire. C'est quelqu'un qui a su transposer dans la prose la force du vers : noyé dans la prose, nageant dans son flux, le rythme de l'alexandrin retrouve une force et une allure qu'il lui est difficile de retrouver aujourd'hui dans la poésie. Et puis l'écriture de Michon est aussi bien sentimentale que naïve. Elle pense et donne à voir.
Est-ce cette "
réalité à étreindre", selon le mot de Rimbaud, qui, justement, détache la poésie de "l'usage trop grisant du langage"? Vous dites même qu'elle doit s'en "désensorceler"...
Il y a une épreuve du réel qui vient de temps à autre nous rappeler qu'il y a une illusion propre au langage. "Rendu au sol" dit Rimbaud. Si notre horizon est dominé par l'emprise des passions médiocres (argent, confort, protection, égoïsme, possession, etc.), comment faire que nos existences, donc une forme d'habitation poétique du monde, y échappent? La poésie serait-elle alors la poursuite, mais chimérique, de la grandeur là où elle manque radicalement?
Quand on a renoncé, dans l'écriture, aux images stupéfiantes du surréalisme, aux combinatoires grammaticales et textualistes, on cherche un langage plus sobre. Mais au-delà, la question reste de savoir ce qui fait sens (et grandeur) dans le langage. Il n'y a plus de grands récits (celui du communisme notamment), plus de Dieu, de moins en moins de sens dans un univers saturé pourtant de messages. La poésie, face à cette raréfaction générale du sens, énonce pourtant encore la possibilité de faire du sens, c'est-à-dire de le mettre en jeu, en rythme, en mouvement.
Leopardi est une des figures importantes, avec Schiller, de votre essai. Est-ce parce qu'il dénonce, déjà, une forme de nihilisme de son temps?

C'est un homme de la première moitié du XIXe siècle, il critique d'abord les illusions et les mensonges de son époque. Ce qu'il reproche à son temps, plus largement, c'est d'avoir perdu la vitalité, la force d'âme qui caractérisait, selon lui, le monde antique. Si sa philosophie peut être dite nihiliste, c'est dans la mesure où il considère que toute chose va au néant. C'est un athée et un matérialiste radical.
Ceci posé (le néant), il se demande pourquoi cependant on écarte le suicide. La réponse est que si nous avons perdu les illusions générales des sociétés pré-modernes, nous continuons de vouloir vivre parce qu'à leur place nous ne cessons de créer des illusions personnelles, pour trouver un sens à l'existence. L'art fait partie des illusions vitales auxquelles tient par-dessus tout Leopardi. Le poème est cet artifice dressé pour donner sens à l'existence. Le paradoxe de l'art est, qu'en ses grandes oeuvres, il stimule l'élan de vie au moment même où, dans leur processus, elles font tomber toutes les illusions de l'homme par une critique féroce. La force de la pensée de Leopardi se tient là : dans un athéisme revendiqué, la possibilité d'une poursuite de la poésie.
Mais comment passer de ce Leopardi-là aux pulsions sentimentales et naïves de la poésie sans risquer de "fictionnaliser" notre habitation du monde, sans fabriquer d'"arrière-pays"?

Si la poésie se contente de proposer des idylles, elle risque en effet de n'être que mensongère. C'est pourquoi, si elle veut éviter le mensonge, elle ne peut pas dissocier l'idylle de l'ironie : l'ironie étant là pour rappeler que le réel insiste. Chez Philippe Jaccottet, par exemple, il y a un sens très fort de l'idylle, le souhait d'une vie qui échapperait à l'aliénation, mais toujours, en contrepoint, une note sombre et lucide se fait entendre comme une basse continue sous l'idylle, pour rappeler la dureté du sol et la prose du monde. Seul le ton d'une idylle ironique est acceptable et permet de bâtir une fiction de monde qui ne soit pas mensongère...
Dans
Abrégé de philosophie morale (1997), vous parlez, à un moment, d'un conférencier pour qui la poésie est là "pour aggraver les choses et non les arranger, (...) mettre la corde au cou du sens, aller ainsi jusqu'au brutal néant de tout"...
Il y a toute une poésie de la noirceur, vraiment nihiliste pour le coup. Comment ne pas reconnaître sa nécessité et souvent sa grandeur? Mais si l'on doit faire le négatif, selon la phrase de Kafka, on n'a fait que la moitié du chemin, parce qu'il faut faire de l'autre côté ce que j'appelle le "positif". Il ne s'agit pas pour le poème de peindre la vie en rose bonbon, mais s'il est incapable de capter ce qu'il y a de beau, de surprenant, d'enfantin, dans le monde, alors l'idée d'habitation poétique n'a plus aucun sens.

Sentimentale et naïve
Jean-Claude Pinson
Champ Vallon
278 pages, 23,5 e

Emmanuel Laugier

   

Revue n° 041
(Novembre-décembre 2002).
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