Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Alain Fleischer
Interview
Le plaisir des langages


Alain Fleischer

par Catherine Dupérou



Tous nos interviews

Avec Les Ambitions désavouées, Alain Fleischer nous donne à lire un roman d'aventures baroque. Où la langue, à l'instar du héros de son livre, explore des territoires enfouis.

Né à Paris en 1944, Alain Fleischer a été, comme Léo Tigerman, le léonin héros de son nouveau roman, hongrois pendant dix ans. Jusqu'à ce que son père se fasse naturaliser français. À la maison, tout le monde parlait le français avec un fort accent étranger : hongrois pour son père, espagnol pour sa mère et anglais pour sa tante. Promis à une brillante carrière universitaire, il bifurque alors vers les sentiers de la création cinématographique. Puis vers ceux de la photographie et des arts plastiques. Avant d'aborder frontalement la littérature en 1986, après l'avoir longtemps contournée.

Alain Fleischer publie à trois mois d'intervalles deux livres. Un grand roman d'aventure baroque, Les Ambitions désavouées. Où un jeune homme, qui a tout pour réussir, n'aspire qu'à une vie invisible et se voit peu à peu, au coeur du Pérou, happé par la luxuriance de la jungle amazonienne, et toujours plus fasciné par les abîmes du reniement. Et un petit ouvrage étonnant, Mummy, mummies, entre essai et fiction. Quatre petits textes creusant la question d'une correspondance souterraine, dans la langue anglaise, entre la maman et la momie. Avec en contrepoint, les images fascinantes des momies de Ferentillo en Italie, photographiées par l'auteur.
À Tourcoing, il fait déjà nuit. C'est au Fresnoy, Studio national d'arts contemporains, école dont il est le directeur, que nous avons rencontré Alain Fleischer, brillant "touche-à-tout", fasciné par la figure de l'explorateur.
Avant l'écriture, il y a eu l'image. Comment a débuté votre parcours au cinéma?

Oui, j'ai commencé professionnellement par le cinéma et c'est toujours une activité dominante pour moi. J'ai fait des films expérimentaux à une époque où il y avait une plus grande variété dans la production et ces films ont attiré l'attention des producteurs de Bresson et Godard qui m'ont mené vers le cinéma professionnel. Alors que ma formation initiale n'était pas du tout celle-là. J'ai fait des études de Lettres et Sciences humaines, un doctorat en sémiologie avec Greimas et Barthes. Mais ma première activité artistique a été le cinéma, en autodidacte. Ma rencontre avec des plasticiens m'a aussi attiré du côté des films d'artistes. Je mène encore une activité de films professionnels, j'ai réalisé cette année trois films pour Arte, l'un sur Christian Boltanski, un autre sur mes photographies et une émission sur le cinéaste canadien Atom Egoyan. J'ai surtout fait des documentaires parce que mon travail au Fresnoy est encore peu compatible avec le travail accaparant d'un long métrage de fiction.
Nous sommes justement ici au Fresnoy, comment crée-t-on un tel lieu?

Je dirige cette institution depuis 1997. C'était un grand projet et il y a eu en amont dix ans de chantier. Ma fonction au Fresnoy a pris le relais d'activités d'enseignement, en théorie du cinéma à Paris III, à la Fémis... Quand je suis parti à Rome, la Villa Médicis pendant deux ans, j'ai été détaché de ces activités et au retour, on m'a proposé de concevoir et de créer une école transdisciplinaire d'un type nouveau dans le Nord de la France.
Pourquoi être venu tardivement à la littérature?

C'est un projet premier que j'ai longtemps différé, peut-être par précaution, ou par inhibition. J'ai longtemps considéré que c'était un domaine de très grandes figures. Il me semblait plus facile de faire des choses originales au cinéma, art plus jeune que la littérature. Alors que des figures littéraires comme Proust, Joyce, Faulkner, Kafka, font que j'ai mis un certain temps à passer à l'acte. Pourtant tout mon travail, même au cinéma et en photographie était programmé par quelque chose qui est de l'ordre du langage.
Un langage commun véhiculé par des supports différents?

Je dirais un langage programmateur. Je ne suis pas un artiste du matériau, de la matière, je n'aurai jamais pu faire de la sculpture. Toutes mes productions sont d'abord des idées, des concepts, des propositions d'expérimentations, des tentatives d'interroger le médium et sa spécificité. Dans mon travail de photographe et d'artiste plasticien il y a une dimension théorique préalable, qui passe par la langue, par quelque chose qui est peut-être littéraire. Mais la littérature au sens propre, bien que le projet ait été premier, que j'ai eu très tôt de grands projets de livres, toujours reportés, j'ai mis beaucoup de temps à l'atteindre. En passant par des formes indirectes de littérature qu'étaient pour moi le cinéma ou la photographie.
Qu'est-ce qui vous a finalement mené vers la littérature?

Des amis, qui savaient que ce projet littéraire était toujours présent et très vif chez moi, ont commencé à me demander des textes pour des revues. Et puis je suis parti à la Villa Médicis, pour le cinéma et la photographie, mais avec l'engagement auprès d'un éditeur, d'en revenir avec un roman. Et c'est comme ça que j'ai écrit un premier roman, Là pour ça, paru en 1986 dans la collection "Texte" chez Flammarion. J'ai continué à répondre à des invitations d'écriture, et notamment d'un jeune éditeur qui a pour le moment suspendu ses activités, François-Marie Deyrolle. J'ai fait deux livres chez lui, et quelques autres assez confidentiels chez Actes Sud et chez Marval. Et là j'ai senti que j'étais prêt à faire de cette activité d'écriture mon activité principale. J'ai rassemblé et donné une forme définitive à un grand nombre de nouvelles, qui existaient jusque-là sous forme de notes d'une ligne ou de trois pages. Ça a donné un très gros volume de 55 nouvelles que j'ai envoyé par la Poste, et j'ai très vite reçu une réponse enthousiaste de Denis Roche au Seuil.
C'était
La Femme qui avait deux bouches...
Oui. Denis Roche s'est juste inquiété de la taille du volume en m'expliquant que c'était dissuasif, et qu'il fallait un peu l'alléger... L'intérêt que ce livre a suscité m'a installé de plain-pied dans l'écriture. Retrouvant là un projet ancien presque intact, avec les mêmes types de désirs que quand je rêvassais à vingt ans, et me rendant compte alors que la littérature est une sorte d'archéologie, d'activité de fouilles. Tout est là, mais si on ne gratte pas, ça peut rester invisible.
Vous parlez de projet. Comment un projet de livre se présente à vous?

Les livres que j'ai faits depuis, je n'en avais fait affleurer dans ma conscience qu'un thème, une idée, sans soupçonner quelles étaient les racines plus profondes. Voilà, juste un désir de livre et en écrivant, je me suis rendu compte qu'il y avait en dessous de cette émergence un monde souterrain à faire apparaître.
Et je me rends compte qu'on écrit en écrivant, on ne peut pas avoir un livre entier en projet dans sa tête. On n'en a que quelques motifs mais le livre ne se constitue que dans l'écriture elle-même. Il faut écrire pour voir apparaître le livre. Il y a une simultanéité de l'activité d'écrire et du projet de livre. Je creuse, je gratte à partir d'un affleurement et c'est en écrivant que je découvre ce que je peux raconter. Le contenu et la forme même de l'écriture sont absolument liés dès le départ. Et c'est pareil dans tous les domaines. Quand j'ai un projet photographique, ça apparaît dans un champ théorique qui est celui de la photographie. Une idée est pour moi dès sa naissance liée à un champ spécifique.
Cette démarche est la même pour chaque livre?

Dans Les Trapézistes et le rat, j'avais une idée très ancienne qui était d'essayer d'évoquer ce que peut être la relation entre deux êtres qui sont ensemble mais séparés. Un couple installé dans une vie ensemble avec une séparation physique. Je pensais que ça pourrait se passer entre Paris et New York. En écrivant je me suis rendu compte qu'il fallait que ça se passe dans mes territoires, en Europe centrale. En tirant ce simple petit fil, j'ai découvert que c'était là. Je ne l'ai pas inventé, ça attendait que je m'en occupe en quelque sorte. En même temps, ça ne peut affleurer que sous la forme de l'écriture et dans une forme particulière. Ce n'est pas tant des histoires que j'ai à raconter, ce sont des choses qui apparaissent dans l'écriture au sens formel.
Pour votre nouveau roman,
Les Ambitions désavouées, quelle était l'idée initiale?
C'est quelqu'un qui rêve de n'être personne. D'être chef de gare ou gardien de square. Mais je ne savais pas quelle tournure prendrait la mise en écriture de cette idée. Chez quelqu'un d'autre, la même idée aurait pu donner un livre très minimaliste. Pour donner corps à cette idée de base, il a fallu que je reconvoque les territoires originels, l'Europe centrale, les territoires rêvés, la forêt vierge. Sous la surface visible, il y avait la forêt des racines. Je voulais aussi faire une sorte de pendant à rebours aux Grandes Espérances de Dickens.
Votre expérience de divers champs de création semble influencer l'écriture du roman...

J'ai conscience que mon travail d'écrivain bénéficie d'analyses des événements, des relations humaines, du visible, que j'ai pu expérimenter dans d'autres pratiques. Peut-être que ça me donne parfois des points de vue enrichis. Le cinéma est une expérience tellement globale. On a affaire à des images, à des sons, à la musique, à la parole, au texte, aux dialogues. Si l'on tire la leçon de ce que c'est que filmer, c'est impossible de ne pas y avoir parfois recours.
À l'instar de Léo Tigerman qui s'aventure dans un pays lointain, vous semblez explorer vous aussi un lieu inconnu, qui serait la langue?

L'identité de l'explorateur est une fascination de l'enfance. Quand j'étais petit je voulais être explorateur. J'ai découvert que ce métier n'existait plus, et j'ai peut-être trouvé un équivalent en faisant des études d'anthropologie et de linguistique. Finalement je n'en ai pas fait un métier mais j'en ai gardé le goût de l'analyse et de l'exploration. Et s'il n'y a pas dans ce que je fais une dimension exploratoire, si une production artistique n'est pas aventureuse, ça ne m'intéresse pas du tout.
Les Ambitions désavouées
paraît au Seuil, Mummy, mummies chez Verdier. Comment vous partagez vous entre les éditeurs?
Je donne à Denis Roche mes textes les plus importants. J'avais cet autre petit livre prêt, une nouvelle articulée à un essai. J'aime bien faire un retour à la théorie en l'articulant à la fiction ou à la biographie. C'est devenu une modalité de connaissance et d'avancée. J'aime beaucoup, dans des petits essais, confronter un aperçu spéculatif avec une illustration fictionnelle ou un souvenir autobiographique. De cette confrontation naissent des perpectives.
D'où vient votre goût du divers?

J'ai toujours évité de devenir un spécialiste. C'est une pathologie qui me vient des années d'école. Pour mon père, il fallait que je sois bon dans toutes les matières. Au lycée j'avais conscience d'être dans un temps privilégié où l'on est à la fois capable d'assimiler un savoir scientifique, un savoir littéraire, d'apprendre des langues... Je n'ai jamais renoncé à la variété des intérêts intellectuels et des pratiques.
Vous vous voudriez homme universel?

Ce sont des références qui peuvent sembler un peu présomptueuses mais des gens comme Léonard de Vinci ou Michel Ange, qui étaient à la fois poètes, inventeurs, peintres, sculpteurs, ont été des modèles. Même le XXe siècle a connu des gens comme Man Ray, qui était peintre, photographe, cinéaste. J'ai aussi été très marqué par les avant-gardes. La société moderne donne une prime aux spécialistes, c'est plus facile de faire carrière si on devient très pointu dans un domaine. Et la culture française se méfie des "touche-à-tout".
Ce qui m'intéresse, ce n'est pas seulement d'être un artiste pluridisciplinaire. Mais d'être à ce point inscrit dans une pratique que je puisse, par le public de cette pratique, n'être connu que comme tel. Dans le monde de la photographie, des gens ne savent pas que je fais autre chose que de la photographie. C'est pour moi le signe que j'ai été sérieux, et pas un dilettante. Mais c'est au prix d'un mode de vie épuisant. Je dors quatre heures par nuit depuis trente ans, les vacances pour moi c'est de changer de travail.
Le baroque, c'est la forme la plus appropriée à votre propos?

C'est ma façon d'épuiser les choses. Je peux imaginer épuiser ce que j'ai à dire avec des formes minimales. D'ailleurs dans Les Ambitions désavouées, vers la fin, l'écriture change. Ça peut sembler un exercice de style mais c'est très lié à l'évolution du personnage. À cette espèce de rétrécissement. Et là, je trouve juste d'épuiser la chose à dire par une écriture laconique, lacunaire. Mais le mode normal pour moi d'entrer dans la complexité du sens, c'est la complexité de la forme, sa propension naturelle à proliférer. C'est naturel et c'est aussi une forme musicale, rythmique. Ma pensée se plaît à des espaces qui se déroulent sans limites imposées. L'espace naturel de l'écriture est celui d'une pensée qui peut pousser une idée, une situation jusqu'à ses conséquences les plus ultimes, une description jusque dans ces détails. Faire dans le minimalisme, faire des phrases courtes et sèches deviendrait pour moi un maniérisme.
Finalement, j'ai l'impression d'être un écrivain étranger qui écrit en français. C'est le sentiment que je peux avoir par rapport à la situation de la littérature en France. Quand je vais dans les librairies, je me demande quelle place je peux avoir dans la littérature française contemporaine. J'ai plus d'affinités avec les auteurs germaniques ou latino-américains qui affectionnent un imaginaire fort. En fait oui, j'ai l'impression d'avoir écrit dans une autre langue et d'avoir été traduit. Mais ça ne me gène pas, je suis dans ma vérité en écrivant comme ça.

Alain Fleischer
Les Ambitions désavouées

Seuil
415 pages, 21 e
Mummy, mummies

Verdier
80 pages, 11 e

Catherine Dupérou

   

Revue n° 042
(Janvier-Février 2003).
Commander.

Alain Fleischer   agrandir


Livres sur le site
( signale un article critique) :

La Femme qui avait deux bouches
La Pornographie (Une idée fixe de la photographie)
Quatre Voyageurs    
Les Ambitions désavouées    
Les Angles morts    
Là pour ça
La Hache et le violon    
La Traversée de l'Europe par les forêts
La Femme couchée par écrit
Quelques obscurcissements
Pris au mot
Immersion    
L' Accent, une langue fantôme    
Tour d'horizon : théâtre de la fin
Quatre voyageurs
Mummy, mummies
La hache et le violon
Les trapézistes et le rat
Les trapézistes et le rat
L' Amant en culottes courtes    
Quelques obscurcissements
L' Ascenseur
Le Carnet d’adresses
Prolongations
Moi, Sàndor F.    
Descentes dans les villes
Courts-circuits
Imitation
Réponse du muet au parlant : En retour à Jean-Luc Godard
Sous la dictée des choses
Simon Hantaï : Vers l’empreinte immaculée
Sade scénario

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos