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Jean-Pierre Siméon
Interview
Un art du partage


Jean-Pierre Siméon

par Marc Blanchet



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Poète, mais aussi romancier et auteur pour le théâtre, Jean-Pierre Siméon livre avec son recueil Fresque peinte sur un mur obscur le nouveau volet d'une quête sensuelle jamais séparée du monde.

Né à Paris en 1950, Jean-Pierre Siméon est un auteur totalement engagé dans l'expérience poétique. Depuis ses premières publications chez Rougerie, et sa rencontre avec son fidèle éditeur Cheyne (chez lequel il dirige avec Jean-Marie Barnaud la collection "Grands fonds"), Jean-Pierre Siméon a imposé une oeuvre poétique forte, à l'écart des courants, d'un lyrisme immédiat dont les fondations s'établissent sur des notions d'humanité et de fraternité qui ne semblent pas fortuites. Depuis quelques années, cette oeuvre, qui comprend aussi plusieurs ouvrages pour la jeunesse, s'est ouverte à d'autres aspects de la création littéraire : des romans et des pièces de théâtre. Jean-Pierre Siméon est auteur invité et "conseiller en poésie" auprès du metteur en scène Christian Schiaretti au CDN de Reims. Il poursuivra cette activité en 2003 au TNP de Villeurbanne. De plus, last but not least, Jean-Pierre Siméon dirige une manifestation nationale autant célébrée que décriée : Le Printemps des poètes.

L'accord entre vie et oeuvre est ici pleinement atteint. Jean-Pierre Siméon a sa propre écriture poétique, lyrique, sensuelle, presque fiévreuse, et une capacité de tolérance à l'inverse du niveau zéro : aucun dogme ni esprit de chapelle pour concevoir l'action du Printemps des poètes. C'est peut-être son passé de pédagogue qui l'aide : professeur à l'École Normale (IUFM aujourd'hui), Jean-Pierre Siméon a énormément oeuvré en théorie et en pratique pour amener la poésie auprès des enseignants. Dans ce type d'exercice, qu'il poursuit encore en partageant son temps entre Paris et Clermont-Ferrand, sa ville d'origine, il n'éprouve pas de besoin de sédentarisation des poètes : faire connaître Prigent, Bonnefoy ou Prévert relève de la même exigence. Et sûrement du même enthousiasme.
Cette attention, cette délicatesse, Jean-Pierre Siméon les incarne aussi dans sa poésie, sans angélisme ni affabilité. Son nouveau recueil Fresque peinte sur un mur obscur témoigne d'une âpreté, d'une violence retenue qui permet au moindre souffle amoureux de prendre toute sa dimension, sans ignorer qu'il peut s'éteindre de la folie du monde extérieur. Et pourtant, là aussi, il ne faut rien séparer : la folie des hommes peut être connue, appréhendée à partir de ce sentiment amoureux, quitte à chanceler comme un homme ivre suite aux coups reçus, qui viennent autant de l'injustice que du goût du pouvoir de certains : "Tes mains sont le premier poème/ celui qui défroisse et apaise/ quand mon pas mal tenu/ parvient jusqu'au matin/ et vacille/ sur le sol flou de l'univers// premier poème/ où l'on pressent la chaleur qui guérirait/ et soudain l'on vacille/ heurté par le vent/ et sa question enfiévrée// premier poème encore/ fruit cassé par la dent/ pour que la saveur advienne/ d'une eau dénouée// et l'on sait trop soudain/ ce que l'on quitte// ce sont tes mains précises/ qui versent le matin".
Le Sentiment du monde
est un autre livre de Jean-Pierre Siméon : c'est bien ce sentiment qui se manifeste dans ce nouveau recueil avec une intelligence dans la formulation que rien ne dément pendant la lecture. D'un regard clair, franc, le poète exprime ses convictions, nuance son propos tout en formulant sa pensée avec une souveraine maîtrise.

Pour nombre de poètes le langage est devenu le sujet même du poème. Vous commencez votre recueil avec une adresse amoureuse : "Tes mains sont le premier poème". Ce poème fait partie de la suite Éveil. Est-ce d'emblée le désir de tisser un lien entre sensualité et parole poétique?
Il me semble qu'on écrit comme on est. En ce qui me concerne (ce n'est pas un dogme, mais mon expérience), la compréhension du monde procède d'abord d'une saisie intuitive et complexe de la réalité qui inclut, à des degrés variables selon les circonstances, la pensée, l'émotion, la sensation. Ce qui m'apparaît constant dans ce que j'écris depuis le début, c'est en effet ce lien dont vous parlez entre sensualité et parole poétique. Mémoire du corps, privilège accordé aux sens, sentiment du monde ému par l'évidence et son sous-texte invisible. Cela a pris souvent le biais de la poésie amoureuse, d'une érotisation de la relation au monde, mais il s'agit moins d'un aveu amoureux que d'un mode foncier de compréhension de la réalité : celui dont parlait Tsvétaïéva qui disait que comprendre, c'est étreindre. Mais ce n'est pas une théorie.
Je suis un être amoureux, ce qui, au reste, n'implique ni naïveté ni mol épanchement. Et m'est avis que c'est plus heureux que d'être un programmateur de syntagmes et un façonneur de concepts.
Cette sensualité est cependant non seulement une manière d'appréhender le monde, mais elle vous permet de vous questionner sur les rapports entre l'homme et la société. Ne devient-elle pas dès lors politique, sans jamais rien perdre de son lyrisme et de son atemporalité?

Oui, la réalité ne se partage pas et il me paraît absurde de la réduire à tel ou tel de ses états : le concret, l'objectif, l'anecdotique, la perception subjective ou la théorie -la réorganisation mentale qu'on en fait. Le propre de la poésie est de tenter une saisie simultanée de tous ces états, de tenir ensemble le fait, la pensée et le sentiment qu'on en a. Elle ne doit rien s'interdire dans cette entreprise. Or, la modernité des dernières décennies a décrété d'implacables interdits : exclusion du sujet, de l'émotion, du chant, du point de vue avoué et de l'engagement. Je sais bien ce qui a motivé cette position critique mais je n'en ai jamais admis le dogmatisme, qui a conduit à jeter le bébé avec l'eau du bain.
Alors, faites excuse, mais l'impureté du Je, la mise en garde comminatoire contre l'aveu sentimental, le recentrage sourcilleux sur le décrassage/concassage de la langue, je m'en tamponne. J'écris comme ça me chante : de la poésie amoureuse, oui, et des poèmes qui tiennent un propos sur le monde comme il va, ses guerres, ses misères, ses violences, ses renoncements. Un propos interrogatif et incertain, ni démonstratif ni systématique, mais qui ne masque pas des partis pris sous-jacents : une vision et une pensée du monde, à la mesure dont je suis capable, sûrement pas péremptoires mais affirmées. On n'est pas benêts : on sait que la poésie ne s'accommode pas du prêchi-prêcha. Mais je crois qu'elle perd beaucoup à exclure le politique de son champ, à s'en tenir soit au débat métaphysique soit au formalisme obsessionnel qui repasse en boucle le paradigme des tropes : anaphores, parataxe, paronomase, accumulation, etc. Quant au lyrisme, assez des caricatures : il n'exclut ni la rigueur ni la vigueur, ni la retenue ni la précision.
Cette traversée du jour que chaque poème incarne, cette nécessité de s'accorder au présent aux êtres et aux lieux révèlent autre chose : un désir de partager la mémoire du monde. Le poème en est-il à la fois la trace et la tentative?

"Partager la mémoire du monde", la formule pourrait être une des définitions de la poésie. La poésie tient la chronique, non des événements et des circonstances, simulacres provisoires que l'instant d'après fait voler en éclat, mais des forces, tensions et conflits obscurs, qui traversent le monde. Un sismographe hypersensible qui rend lisibles et pour une part interprétables les mouvements du magma profond.
Il me paraît absurde d'opposer l'individuel et le collectif : une "poésie du sujet" peut fort bien se dépasser elle-même, s'ouvrir au général parce qu'une vie d'homme avec ses élans, ses reculs, ses glaciations, ses renaissances, ses générosités et ses barbaries intimes est une figure métonymique de l'universel humain, voire du processus historique. Je demeure attaché au principe d'Eluard, qui était aussi celui de Hugo ou de Villon : "De l'horizon d'un seul à l'horizon de tous"! Chaque poème, pour autant qu'il ne soit pas égomaniaque, qu'il se veuille poreux aux réalités du monde est une part de la mémoire humaine.
Cependant cette façon de voir me convient si on ne l'entend pas comme un renoncement au présent, une sacralisation, dans les larmes, de ce qui fut vécu. Il s'agit d'une mémoire ouverte, incertaine et surprise, dynamique en ce sens qu'elle est tournée vers le devenir. La trace qui fait rêver, pour reprendre à peu près Char.
Quelque chose de douloureux est plus visible dans votre écriture. On sent que la poésie est une forme de résistance à la violence du monde mais que celle-ci pourrait l'emporter dans sa chute.

Douloureux, oui. Comment pourrait-il en être autrement? Notre monde est pétri de violences et d'injustices, l'Occident, malgré ses discours humanitaires la main sur le coeur et la larme à l'oeil, fait montre d'un égoïsme accablant. Pas moins accablants l'affaiblissement collectif des consciences, la veulerie des grands médias, la montée de l'obscurantisme.
J'ai été un militant politique et syndical actif. Sans renier mes convictions, j'ai choisi ensuite d'agir dans et par la poésie. Parce que j'ai foi en la poésie, en sa capacité à hausser les consciences et que je crois comme Giuseppe Conte que "la poésie est la première forme de résistance spirituelle". Parce qu'elle subvertit la langue commune et les représentations molles de la réalité, elle est une objection fondamentale à l'affaiblissement des consciences. Non pas tant en raison de ce qu'elle dit, mais de ce qu'elle est.
C'est dans cet esprit militant que j'ai accepté de m'occuper du Printemps des poètes : gagner des lecteurs à la poésie, sans céder d'un pouce sur son exigence, c'est lutter contre la paresse intellectuelle et la démission morale, contribuer à accroître le cercle des résistants.
Quant à la "vie réelle" dont je parle dans Fresque, c'est à quoi le poème doit nous faire accéder : la réalité nue, crue, intense, sans compromis, traversée de douleurs et de joie fulgurantes, loin, très loin sous le mensonge ordinaire des apparences, contre l'hypnose des simplifications en tout genre.
Comment définiriez-vous l'action du Printemps des poètes? Peut-on agir pour la poésie quand elle se retrouve sous la tutelle du ministère de la Culture? Ou est-ce pour vous un faux débat?

Non, non, c'est un bon débat. Le Printemps des poètes est né d'une idée de Jack Lang. Fondée sur une vraie conviction quant à l'importance de la poésie, son rôle émancipateur. Mais, si c'était une idée généreuse qui a suscité d'emblée un écho très large, il fallait donner plus de corps et de cohérence à la manifestation, son propos devait être mieux identifié. Les deux ministères de tutelle (Culture et Éducation) se sont donc entendus pour créer une direction artistique qui m'a été confiée. J'ai souhaité qu'il y ait une structure permanente qui oeuvre toute l'année avec les poètes, les éditeurs, les libraires, les enseignants, les bibliothécaires, pour que la semaine de mars ne soit pas une heureuse parenthèse, un alibi de bonne conscience, mais l'émergence ponctuelle d'un travail de fond.
Mon premier souci a été de solliciter les poètes eux-mêmes : c'est d'abord à faire connaître leur travail que je m'entête. Je m'appuie sur l'effort de tous ceux qui n'ont pas attendu le Printemps des poètes pour agir. L'enjeu n'est donc pas de faire un éloge glorieux et sentimental de la poésie mais de trouver les moyens d'élargir le champ des lecteurs sans démagogie, sans tricher. Il s'agit d'oeuvrer dans la durée à modifier les représentations courantes, à dissiper les malentendus et les préjugés. Ce faisant, il s'agit non pas d'ignorer mais au contraire d'affronter les contradictions d'une telle démarche. La poésie est non-spectaculaire, elle exige le plus souvent silence, retrait, patience, lenteur, efforts. Elle doit rester déconcertante et irrécupérable. Qu'on ne compte pas sur moi pour promouvoir une poésie rassurante ou affadie pour attraper un public rétif. Nous cherchons les modalités les plus justes d'une rencontre entre poètes et grand public, dans le respect intransigeant du travail des poètes et sans mépris pour ceux qui n'en comprennent pas le sens.
Quant à la tutelle ministérielle, elle ne serait pernicieuse que si elle cherchait à peser sur les orientations. Or nous jouissons de la plus grande liberté. L'aide financière permet de maintenir la structure permanente dont je parlais, seule garantie d'une action de fond sérieuse. Cela permettra de constituer peu à peu un outil efficace au service de la poésie, quelque chose, si nos moyens sont reconduits, comme un centre de ressources qui servira à tous, gens de culture et d'éducation. Assumant un rôle de service public donc. Est-ce une compromission que de s'appuyer sur des moyens de l'État pour agir ? Non, si l'action est libre. Au nom de l'intégrité orgueilleuse de la poésie, on est trop souvent tombé dans la paranoïa de la manipulation et de l'instrumentalisation. Mais c'est un débat qui est né avec la poésie et qui ne cessera jamais.

Fresque peinte sur un mur obscur
Jean-Pierre Siméon
Cheyne éditeur
88 pages, 13,50 e

Marc Blanchet

   

Revue n° 042
(Janvier-Février 2003).
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