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Jean-Pierre Ostende
Interview
Ostende, serial K.


Jean-Pierre Ostende

par Thierry Guichard



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Loin d'écrire des romans à la linéarité aseptisée, l'auteur de "Planche et Razac" élabore des fictions à la complexité ludique. "Voie express" nous conduit loin dans une nuit qui ne manque pas de poésie.

Vous prenez une voie rapide, vous roulez assez vite, la radio est allumée et vous écoutez les histoires qu'un type vous raconte à travers les ondes. C'est la nuit et les histoires ont un goût un peu mouillé; vous imaginez facilement des néons qui font comme des étoiles sur les gouttes d'eau agrippées à votre pare-brise. Vous croisez des bâtiments nocturnes. Sûr que c'est le mot "néons" qui vous fait imaginer croiser des bâtiments nocturnes. Des forêts, un lac, une rivière aussi.

Vous avez un passé bien sûr. Un père, une mère. Où sont-ils? Vous pouvez vous arrêter dans ce bar, perdu au milieu de la forêt. On doit, le matin, y rencontrer des joggeurs, non? Des filles maquillées la nuit. Vous savez qu'il vous sera possible de rencontrer quelqu'un appuyé au bar ou assis à une table. Un homme, une femme, pourquoi pas aussi un loup-garou. Non? Un serial killer alors. Si vous aviez pris une autre route, un raccourci par exemple, qui vous dit que comme David Vincent, vous ne les auriez pas rencontrés? Que fait votre père au fait? Où est-il? Aimez-vous les films de John Ford? Les entreprises planétaires qui veulent notre bonheur pensent d'abord au leur, non? Les films de John Ford vous évoquent des rivières, bien sûr. "Ford", en français se traduit par "gué". Vous auriez pu prendre une autre route. Comme, d'ailleurs, cet article aurait pu prendre un autre départ. Tout est possible. Il y a une telle liberté.
Bifurquons, faisons marche arrière, adoptons une conduite plus cool : le nouveau roman de Jean-Pierre Ostende (treize livres à son actif) dresse le portrait d'un homme qui, "pour vivre davantage" devient serial kidnappeur, voire killer et légèrement loup garou (il boit beaucoup d'eau la nuit). Cet homme, Philippe Gué, commence d'abord, dans le roman, par prendre des cours de dissection humaine. Cours privés, assurés par une étudiante privée d'argent et d'assurance face à ce type capable de lui offrir une blouse dès le premier jour et trouver un cadavre à charcuter au troisième rendez-vous. C'est, quelques années plus tard, le fils de Philippe Gué qui raconte. Il s'est documenté à partir des carnets, notes et vidéos laissés par ses géniteurs. Sa mère s'appelle Lara Ferlinghetti, elle passe plus de temps dans les avions que sur le plancher des vaches. Elle court le monde pour préparer le licenciement de cadres qui comme elle, travaillent pour le groupe La Douceur "dont l'emblème est un lièvre et l'activité : la qualité de la vie." Certains, d'ailleurs, se suicident d'une façon aussi spectaculaire que vaine. Parmi les personnages secondaires de ce roman hallucinant (hallucinant : adj. qui a un grand pouvoir d'évocation, qui frappe de saisissement), la grand-mère du narrateur (la mère du héros) trimballe à plus de quatre-vingts balais sa mini-jupe orange et ses seins refaits. Elle pose pour des calendriers et son autre fils (Jean) la photographie parfois nue. Les grands-parents qui ont bien mérité, claquent leur argent en opérations de chirurgie esthétique, en garde du corps, en location de faux paparazzi qui les mitraillent comme des stars dès qu'ils sortent. Jean, le frère, vit chez les vieux, "avec ses sacs en plastique et sa clope (...) avec sa sexualité en forme de survêtement tiède et mouillé."
Mais revenons à Philippe Gué et à ses moutons : le lycanthrope choisit ses brebis dans la "Boîte d'amour" ou par correspondance : elles s'appellent Sophie ou Louise mais il les appelle Linda. Il leur proposera des bonbons et si elles acceptent, elles se retrouveront bâillonnées, dans une cave aménagée, une caverne sous terre. Il arrive qu'au bout d'un certain temps, Philippe Gué les libère. Et, plus tard, il se rend chez elles déguisé en policier ou en détective pour les interroger sur leur mésaventure et sur ce qu'elles ont pensé de leur agresseur. Notre héros aime les déguisements. Comme un acteur, ils lui permettent de vivre plusieurs vies, d'intervenir sur les accidents de la route avec les forces de l'ordre, d'enquêter au lycée sur lui-même (il est prof d'histoire-géo) en se faisant passer pour un stagiaire. Ce roman est fou.
Le lecteur est comme un lapin pris dans les phares des voitures : fasciné par ce qu'il lit de ses propres obsessions. Cette écriture kaléidoscopique, faite d'allers et retours sur la phrase, de collages, de ressassements et d'ouvertures, oblige à participer activement à cette plongée à l'intérieur d'un cerveau malade (?) de vouloir vivre davantage. On est Philippe Gué, on le devient, et la résonance des thèmes (la cave renvoie au cerveau, les corps au social, les néons aux injonctions métaphysiques) bâtit un univers cohérent, affolant dans sa vision paranoïaque de l'avenir proche. Projetés par la grâce de la fiction en avant dans le XXIe siècle, le roman nous montre combien, après la conquête de l'espace, notre civilisation s'est engagée dans la conquête des cerveaux. La colonisation de nos cerveaux. Que ce soit dans l'univers du travail avec Lara Ferlinghetti, ou dans les messages publicitaires ("Reposez-vous nous ferons le reste. Détendez-vous. Vous êtes bien. Détendez-vous" ou "Vous pouvez tout rater dans votre vie sauf notre flan"), il s'agit toujours de pénétrer, violer, saccager les pensées de l'autre. C'est aussi ce que fait le roman, dans son arborescence cancérigène : sauf que là où le management et la publicité cherchent à aliéner, l'écriture vise à libérer. Non sans effroi. Non sans humour. Si l'on rit moins dans Voie Express que dans le burlesque Planche et Razac (où déjà les deux héros séquestraient des inconnus), c'est que la charge contre notre monde y est plus sensible, plus directe. Et Philippe Gué si proche de nous, finalement.
"Vivre normalement, ce n'est pas vivre."
Cette réplique de film pourrait figurer le socle de Voie express. On la retrouve dans le carnet de notes de l'écrivain publié simultanément par Le Bleu du Ciel, petite maison bordelaise. Relations et silhouettes restitue une partie de l'atelier de l'écrivain : notes, réflexions, aphorismes constituent une radiographie de l'oeuvre. On picore quelques notes prises sur le vif, on passe sur d'autres et on en repère pas mal qui ont pu constituer le matériau du roman. Il manque toutefois l'essentiel dans ce creuset : l'alchimie qui fait que de notes prises sur le vif, on obtienne un roman aux lectures innombrables. L'art ne s'attrape pas avec un filet à papillons mais le livre permet du moins d'en suivre la trace.
Jean-Pierre Ostende vit au centre de Marseille dont sa voix porte l'accent mais dont il n'a pas l'exubérance légendaire. Pour évoquer l'écriture, il s'appuie souvent sur le travail d'artistes contemporains dont il suit les travaux : vidéos et installations. Son écriture vient de là aussi et pour elle, le terme de modernité n'est pas inapproprié.

À partir de quel projet avez-vous écrit Voie express?
Depuis des années, je n'ai pas de projets d'écriture. Voie express est né de notes. Je prends des notes, je sample, je coupe et colle. (L'écrivain va chercher un grand cahier sur les pages duquel courent, serrées de longues lignes manuscrites, ndlr). J'ai comme ça des collectors ou des cahiers de stock. C'est comme une gare de triage. Je n'ai pas de sujet mais des choses qui trottent, qui insistent et, avec le temps, je trouve là-dedans une nécessité intérieure. Il n'y a pas un projet avec un thème, pas de sujet mais peut-être une couleur.
Avec Planche et Razac j'avais collecté beaucoup de mots appartenant au burlesque. Avec Voie express je suis plutôt dans une couleur noire.
Ma façon de travailler ressemble à celle de certains plasticiens : assemblage de matériaux dans lesquels je cherche ce qui me ressemble le plus. Quand on passe plusieurs années sur des notes, on se rend compte qu'il y a des choses insistantes, pesantes, qui reviennent, et à partir de là un livre peut se développer. C'est un peu comme si l'écriture du livre consistait à se débarrasser de choses qui ont pris trop de place.
Par exemple, dans mon prochain livre, je sais que j'aurais probablement un personnage de groupie, ce n'est pas encore sûr, mais je vois bien que la question de la reconnaissance insiste : à partir de quand la reconnaissance nous permet-elle de vivre?
Un jour, je me suis aperçu que je pouvais mettre toutes les choses en relation comme l'a fait Kurt Schwitters. Ça m'a complètement transformé.
"Dans la science on ne peut gagner une terre nouvelle que si l'on est prêt, dans une étape décisive, à quitter le terrain sur lequel reposait la science antérieure et à sauter pour ainsi dire dans le vide."
Cette phrase d'Heisenberg, citée deux fois dans le roman, n'est-elle pas pour vous un programme d'écriture?
C'est une tentation mais on est toujours trop lâche par rapport à ça. Pour un écrivain qui n'est qu'écrivain, il n'y a pas d'autres possibilités... Il faut toujours innover.
Le père du narrateur, personnage principal, veut vivre plus intensément. Ça passe par vivre plusieurs vies, faire des rencontres, etc. Est-il une métaphore de l'écrivain?

Oui, comme dans Planche et Razac (1999). Planche et Razac a été complètement moteur pour moi. Mes anciens livres peuvent être considérés comme des livres d'apprentissage. Même si, quand on les lit bien, on voit qu'ils sont tordus. Il y a toujours des pièges. Ça semble évident mais ça ne l'est pas tant que ça. Par exemple, pour La Province éternelle (1996), j'imaginais un film d'horreur... Comme si un monstre pouvait surgir à chaque instant. Il faut qu'il y ait le plus d'ambiguïté possible.
Dans
Voie express le journal intime a une place importante. Est-ce à dire que vous vous dirigez vers l'autofiction?
Ce n'est pas du tout de l'autofiction. Le journal ou le carnet fait fonction de fil rouge ou de conducteur à partir duquel partent des arborescences. Ce n'est pas du tout l'idée d'une autofiction. C'est plutôt comme une ligne de basse.
Voie express
a beaucoup de similitudes avec Planche et Razac... On retrouve notamment l'idée de la série télévisée culte...
Ça vient des notes. Ce qui revenait souvent, c'était des souvenirs télévisuels. On a tous ce genre d'images. Je le vois bien avec les jeunes filles aux terrasses des cafés... Elles fument comme Eva Gardner, la main suspendue, les yeux mi-clos, etc. Ce n'est pas naturel. Elles ont vu des films, forcément.
Maintenant, je vais utiliser et réutiliser des thèmes, des personnages venus de Planche et Razac. Ils sont dans l'atelier. Je me suis aperçu que je pouvais même me recopier!
J'ai été sauvé par la génération des années 65-70 qui m'a permis de parler de supermarchés, de télévision, etc. Aujourd'hui, je peux faire fonctionner ensemble des choses très différentes les unes des autres.
Par chance, cette libération dans l'écriture, cohabite avec internet : on peut ouvrir des fenêtres, être en arborescence, monter, juxtaposer. En plus de mes cahiers de notes, je travaille avec des carnets composés pour moitié de théorie et pour moitié de notes prises sur le motif. J'y dessine beaucoup aussi. (L'écrivain va chercher quelques carnets de voyage : Palerme, Damas, Vietnam...) Je voyage beaucoup pour mon travail : je suis un Portugais, je fais les vendanges culturelles. Des résidences, des choses comme ça. C'est parfois intéressant, parfois pas. Mais c'est nécessaire pour vivre.
Avec
Le Documentariste (1994), La Méthode volatile (2000) et maintenant Voie express, vous interrogez le rapport au réel qui n'est pas sans poids politique. Voulez-vous montrer que le monde dans lequel on vit (médias, publicité, jeux vidéo, travail) nous déréalise?
Non, il n'y a pas de critique du monde. Je peux en avoir en privé, mais en littérature, ce n'est pas mon propos. J'assemble des choses pour essayer d'obtenir un objet littéraire pas trop mal foutu. Je ne suis pas si critique que ça.
Je me sens assez proche de l'esprit d'un Patrick Bouvet, mais j'aimerais que celui-ci nous en donne un peu plus... Même si, chez Gallimard où je publie, j'aimerais qu'il y en ait quelques-uns des Patrick Bouvet.
Pour vivre plus intensément, Planche et Razac assomment les gens qu'ils rencontrent. Philippe Gué, le héros de
Voie express les tue. Si vous n'étiez pas écrivain vous seriez criminel?
Dans Planche et Razac ça a un côté énergie burlesque, dans Voie express, c'est beaucoup plus noir. C'est un peu un prétexte la question du meurtre. C'est vivre davantage qui est recherché à chaque fois. Ça passe peut-être par le meurtre.

Jean-Pierre Ostende
Voie express

Gallimard
332 pages, 18,50 e
Relations et silhouettes

Le Bleu du ciel
117 pages, 15 e

Thierry Guichard

   

Revue n° 043
(Mars-mai 2003).
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