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Romain Graziani
Interview
Mues émouvantes


Romain Graziani

par Marc Blanchet



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Entre ironie et volupté, le deuxième recueil de Romain Graziani confirme une voix qui pour embrasser le monde requiert les sujets les plus inattendus.

"À se rétracter dans ses plis, l'homme sent le renfermé, et l'évent s'il épanche aux confins. Déployé dans son cocon, ou se crispant dans ses bris, toujours la même vase. Exorbité, l'épine fléchie, des limbes à la rive ses mains brassent, tournent, giclent. Mais rien ne vient, n'avance ni ne devient. Il ne trouve pas l'endroit d'où émerger. Tout le prend à revers."

Pour son second recueil Mues indigènes (après Amor fati aux éditions Corti), Romain Graziani, tout en conservant une densité d'écriture qui lui est propre, a ouvert sa poésie à d'autres figures, avec une inventivité qui lui est propre.

Il y a chez cet auteur de trente-deux ans une érudition qui permet de le situer dans l'héritage des Segalen et Saint-John Perse -et dans une forte parenté avec Michaux. Spécialiste des formes de la pensée en Chine ancienne, professeur de langue et littérature chinoises à l'École Normale Supérieure (rue d'Ulm), il prépare actuellement, avec le sinologue François Jullien, une traduction avec commentaire du classique taoïste de l'antiquité chinoise Tchouang T'seu. Peut-être ce sont ces qualités de curiosité poussées au maximum de leur apprentissage qui ont favorisé une écriture très dense, où les visages de l'auteur subissent mille et une mues sur la page. Qu'il se présente en cellule ou dauphin, en amoureux ou individu en cours d'effacement physique, le narrateur de ces poèmes oscillant entre prose et vers, ou utilisant les deux dans le même élan, étonne par sa maîtrise et s'impose comme l'un des poètes les plus attachants de sa génération.
Alors que le premier recueil de Romain Graziani frappait par une certaine noblesse de ton, qui le rapprochait d'ailleurs dans ses proses de Gracq, le deuxième, sans jamais devenir amer, cède à des sirènes qui ne sont pas celles de la modernité mais de l'humour, en dessinant des portraits qui tout en dépréciant l'auteur n'empêchent ni le sentiment amoureux ni la sensation d'être entraîné dans un ballet virtuose. Inspiration et style sont intimement liés -jusqu'à l'obsession : pas une phrase qui n'ait sa musicalité. Romain Graziani, dans ce déploiement, parvient toujours à retenir son souffle pour dévoiler ses propres mues sans jamais en étouffer le lecteur : "Au moins, si je conte ce qui m'est arrivé à mes petites garces, à mes petites démones qui font de chaque passant un voyeur énervé, elles ont la décence de se taire et arrachent leurs culottes en me fixant droit dans les yeux, et leurs poitrines s'enflent de se sentir approchées. Tout cela est aussi troublant au fond, mais me rassure quant à la pureté de leurs intentions. L'entente allant de soi, je m'insère au plus nu de leur jour, qui ne compromet rien, et soutient le retour."
Votre nouveau recueil diffère du premier. Comme si à l'intérieur d'un certain lyrisme vous aviez eu le désir de distiller une certaine ironie. De quel "symptôme" cherchez-vous à vous préserver?

L'un des symptômes les plus pathétiques du conformisme en poésie, lyrique ou anti-lyrique, consiste à faire de son poème un texte inféodé à l'unique mot d'ordre : "J'écris". L'enfermement du poète dans sa subjectivité, qui est un phénomène typiquement français, est quelque chose de profondément malsain à mon sens et je tiens la désaffection croissante d'une large partie du lectorat familier de la poésie pour la conséquence directe de cet emmurement, de ce vide constant de référents, de cette obsessive mise en abîme de soi. Cette attitude se retrouve aussi bien chez les lyriques (vous voyez, je reste prudent, et ne cite pas de nom...) que chez les promoteurs d'une écriture débridée, amorphe, éprise de spasmes et de style soi-disant "brut". Qu'on chante avec des paroles d'une simplicité affectée les accidents de la lumière, dans des stances qui tournent au refrain liturgique, ou qu'on se prévale d'une écriture fragmentaire, violentant et salissant tout ce qu'elle touche, on se rend toujours tributaire de limitations qui n'ont d'autre raison que l'histoire littéraire de ces dernières décennies.
La poésie est-elle une voie pour témoigner de vos métamorphoses?

Le titre de ce recueil, Mues indigènes, résume cette tentative d'exploration de forces nouvelles de transformation. Les sujets d'énonciation varient (un microbe en conférence, un dauphin anthropophile, un agonisant qui retourne à l'invisible, un éleveur de rats) et les styles changent en fonction de l'objet abordé. Plutôt qu'un objet, c'est plutôt une dimension de la vie, quelque chose qui ne se laisse pas constituer par un sujet, et qui exige de ce dernier toutes ses ressources expressives pour rester en phase avec elle. Ainsi, il y a dans notre façon d'éprouver, de filtrer ou de nommer le monde, différents régimes d'activité de notre esprit, souvent très discontinus, qui opposent leur variété à l'autorité d'une voix monocorde, d'une veine unique, celle que nous appelons, par commodité, notre inspiration.
Il y a aussi chez vous l'affirmation d'une certaine vitalité...

Au fond, lyrique ou dérisoire, avant-gardiste ou gardien des usages, tout cela est moins une question de choix raisonné que d'une inspiration primordiale. J'aimerais citer une phrase de Tchouang T'seu, un auteur de l'antiquité chinoise que l'on situe à l'origine du taoïsme (pour de mauvaises raisons d'ailleurs), et qui peut nous aider à comprendre ce dont j'essaie de parler. Tchouang T'seu écrit que les hommes authentiques des temps anciens prenaient leur respiration depuis les talons, alors que les hommes du commun se contentent de respirer depuis la gorge. Est-ce que cela ne répond pas à la question de la bonne et de la mauvaise inspiration?
Qu'est-ce qui exprime mieux que la respiration cet échange continuel entre le dedans et le dehors, cette activité continue, qui commence à la naissance et ne prend fin qu'avec la mort? Les mots sont souvent des obstructions, qui font stagner nos façons de percevoir en deçà de la réalité de ce qui se tient devant nous. Quand on respire depuis les talons, tout le corps est sollicité, et bénéficie du renouvellement continu du souffle vital qui nous constitue. Voilà une façon d'ajuster la respiration à tout le corps. Il s'agit seulement de comprendre que la respiration est autre chose que l'action d'inhaler et de recracher de l'air par les narines et la bouche, mais c'est une façon de se remplir, de se nourrir de l'extérieur et de "redonner l'intérieur" à chaque seconde. En un sens, lyrique ou non, on s'exprime comme on expire, on vit comme on inspire.

Les Mues indigÈNEs
Romain Graziani
Fata Morgana
52 pages, 10 e

Marc Blanchet

   

Revue n° 043
(Mars-mai 2003).
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