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Jean-Yves Bériou
Interview
Demeure fraternelle


Jean-Yves Bériou

par Marc Blanchet



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En rassemblant plusieurs recueils parus souvent de manière confidentielle, Jean-Yves Bériou impose une poésie à l'écart des modes mais à l'écoute du monde.

C'est en Espagne, à Barcelone, que vit Jean-Yves Bériou. À lire Le Château périlleux, on pourrait penser le croiser sur les terres d'Irlande, de Bretagne ou d'Andalousie. Cette poésie semble venir d'une terre où la poésie peut exprimer les sentiments d'un peuple, entre tradition et révolte. C'est sûrement pour ces raisons que Jean-Yves Bériou a lu et relu les auteurs surréalistes, ne considérant pas seulement Breton et d'autres écrivains comme les simples représentants d'un mouvement littéraire mais comme des êtres saisis par le besoin d'une expression nouvelle, d'un désir de liberté et d'irrévérence devant les lois.

En traduisant notamment Le Livre du froid du poète espagnol Antonio Gamoneda, Jean-Yves Bériou nous fournit aussi des indices pour comprendre pourquoi sa poésie a le rythme des coplas. Car le rythme dans cette poésie est essentielle, il puise dans l'enseignement de la musique pour appréhender le monde ou le saluer : "Ici, je m'en souviens, il y avait un mur/ entre les fougères, mais reviennent les lézards/ d'un bal obscur où nous avons/ dansé, crié, tels des/ chiens maigres." Cet amour du chant permet aussi de comprendre les amours littéraires ("goûts" est trop faible!) d'un homme entre deux pays qui préférera parler de Maurice Blanchard ou Léo Ferré que de poètes plus officiels, peu enclins à favoriser la découverte de confrères méconnus.

Le Château périlleux semble le "recueil" par excellence, puisqu'il couvre une longue période d'écriture...
J'ai proposé le manuscrit du texte central (Le Château périlleux à proprement parler) à plusieurs éditeurs et il a plu à Claude Rouquet, des éditions L'Escampette. Ça ne faisait pas assez pour un livre : j'ai rajouté à la fois des poèmes parus en revues ou plaquettes et des inédits (trois d'entre eux avaient été publiés en espagnol). Au total, il y a une moitié d'inédits en français. Ce qui a surtout compté a été d'abord le texte central, terminé vers 1997, un texte auquel je donnais une grande importance car, sans vouloir faire de la poésie un discours philosophique ou son illustration sensible (je suis hostile à toute poésie d'idées), il m'est paru traversé d'une perspective sensible et critique à la fois. Je veux dire par là qu'il est organisé autour de la présence, même contradictoire, du monde dans l'homme et de l'homme dans le monde, d'un sentiment de la vie anti-ontologique. Pour moi, toute ontologie est une imposture, un message de dressage. Il n'y a pas de manque, de vide à l'origine, et pas d'origine du tout (pas de "plein" non plus). Pas de transcendance, même négative.
Qu'est-ce qui alors s'impose à vous?

L'immanence, seule. Même creusée, même vidée -ce qu'elle est en tendance- elle reste immanence. Bien sûr, je n'ai pas écrit ce texte central à partir de ces réflexions, et d'ailleurs ces réflexions ne sont pas seulement le résultat d'une analyse intellectuelle, théorique. Elles viennent aussi de ma façon de m'engager dans la poésie depuis tant d'années, comme activité de conscience et non pas simple état de conscience. Il se trouvait que, devant moi, certains de mes poèmes se répondaient, se faisaient écho, se contredisaient même, et tissaient d'eux-mêmes, malgré des formes bien différentes (versets, prose, vers, etc.) comme un ensemble qui, pour moi, prenait sens, formait unité, s'organisait, marqué de cette anti-ontologie que je découvrais irriguer l'ensemble.
Quand il y a défiance devant la théorie, et en même temps réflexion sur la poésie, comment s'engage-t-on dans l'écriture?

Il s'agit toujours d'impulsions, d'impulsions de langage. Quand je dis "que le langage suive", je dois écrire également que c'est dans le langage que ça commence. Ça commence bien toujours par des mots, et des rythmes, et des phrasés. Je peux bien les modifier en cours de route, abandonner même les images, les formules par lesquelles ça a commencé, c'est bien dans une langue que ça se passe, une langue écrite, même si je ne peux imaginer une poésie qui ne soit pas marquée par la voix, par l'oralité. Pas une langue au sens de la Langue qui parlerait en moi -comme Dieu, la Nature, l'Inconscient, ... ou autres figures de remplissage, ou de l'au-delà, simples formes de l'aliénation, de la soumission-, mais de couches plus ou moins profondes ou distantes de la langue qui est la mienne. Je ne crois pas à la mort du sujet, mais celle de la représentation du sujet comme identité, ce qui n'est pas pareil. Et unité n'est pas identité.
Ce n'est pas de la théorie que je me méfie, bien au contraire, mais de théories qui sont des représentations idéologiques de la modernité (même post-moderne), accompagnant pour la justifier même de façon critique, la modernisation de l'aliénation et de la domination. Les sciences dites humaines, les sciences supposées du langage, etc. participent essentiellement de ce procès. Et je rejette les théories qu'on applique à la poésie pour la recouvrir et l'annuler.
Depuis l'Espagne quel regard avez-vous sur la poésie française contemporaine?

En général, la poésie actuelle dont on parle le plus ne m'intéresse pas, je passe en librairie, je feuillette quelques minutes, et basta! Mais c'est pareil en Espagne : il faut voir comment un poète de la taille de Gamoneda (depuis Lorca, pour moi, le plus important) a été traité, mis de côté, par tous ceux qui tiennent les commandes de la machinerie culturelle. Peut-être y a t-il en France, au supermarché de l'idéologie littéraire, davantage de marchandises, mais tout aussi avariées, comme celles que présenta le fameux numéro du Magazine littéraire : poésies du silence (mais qu'ils se taisent!), "textuelle", blanche, post-moderne, quotidienniste,... quand ce ne sont pas les bons sentiments qui dominent (Bonnefoy le bien nommé par exemple). Tout ça, ce n'est pas de la poésie (et je me fous d'être traité de sectaire), c'est une "poésie qui respire mal" (Gracq) ou pire, qui ne respire plus. Qui ne s'ouvre à rien, ni au monde ni au sujet.
À part Savitskaya, les poètes de langue française qui m'importent sont oubliés de tous les panoramas en vogue -pourquoi s'en étonner? C'est la règle du jeu, ils ne sont presque jamais cités, ou même totalement inconnus. Alors citons-en quelques-uns pour l'exemple : Guy Cabanel, Pierre Peuchmaurd, Anne-Marie Beeckman et Louis-François Delisse, né en 1931, le plus grand poète français vivant, dont deux livres avaient été publiés dès 1960 chez GLM1. Mais l'immense Maurice Blanchard, bien que mort depuis des années, comment est-il traité lui-même? Débuter après la mort était le titre d'un de ses recueils...

La ChÂteau périlleux
Jean-Yves Bériou
L'Escampette
84 pages, 15 e

1 Vient de paraître au Corridor bleu, rassemblé en un volume, le plus décisif de son oeuvre : Aile, Elle (196 p., 14 e)

Marc Blanchet

   

Revue n° 043
(Mars-mai 2003).
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