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Yves Pagès
Interview
Yves Pagès, l'écriture


Yves Pagès

par Pascal Paillardet



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Trois ans après "Petites natures mortes au travail", l'écrivain poursuit sa subtile peinture de la "précarité existentielle". Recueil de silhouettes, "Portraits crachés" réunit les croquis de "sans dialogue fixe".

Yves Pagès n'est pas de ces écrivains qui s'agrippent à une barricade comme à un piédestal. Il n'a d'autre tribune que les fragiles estrades édifiées par une littérature qui se refuse à la vanité. "Il n'y a jamais de page blanche, il n'y a que des moments où l'on est vide soi-même". Cette littérature de la complicité et de la fraternité, qui ne prétend pas au prosélytisme, s'écrit "à la première personne du pluriel".

Publié trois ans après Petites natures mortes au travail, réunissant des fragments d'un univers social disloqué, Portraits crachés se réclame de cette mitoyenneté. Charlotte la "suicidaire intermittente", Ferdinand le "scandaliste d'arrière-salle", Gilles le "littérateur rive-gauche", Edmond le "gros dormeur en fin de droits"... Les quatre-vingts silhouettes qui traversent ce livre, toutes esquissées avec brièveté et netteté, pourraient trahir nos propres reflets. "Je ne fais que capter les échos, les non-dits, les indices, les jargons liés aux évolutions contemporaines, sans nostalgie passéiste ni hystérie moderniste", dit Yves Pagès. Attentif à corriger les images parfois suscitées par ses actes et sa littérature -"Je ne suis pas ce gauchiste infantile que l'on décrit quelquefois!"-, l'auteur du roman Le Théoriste réfute toutes les postures et se défie de la cécité idéologique ou de l'aveuglement émotionnel. "Prenez la guerre en Irak... Cette année, les intellos étaient les consultants militaires. Ils ont produit un discours manichéen d'une rare stupidité. Ce n'était plus un débat intellectuel, mais une dispute de cour de récréation!"

Parus en 2000, les courts récits de Petites natures mortes au travail dénonçaient une "morbidité latente du travail" qui affecte autant les "klebs salariés" que les "précaires". Avec Portraits crachés, vous donnez aujourd'hui la parole aux "sans dialogue fixe"...
J'ai envie d'atténuer la frontière que l'on pourrait hâtivement instaurer entre ces deux livres. L'ouvrage Petites natures mortes au travail n'était pas un documentaire sur l'horreur économique, sur la précarité économique ou la fracture entre les salariés et les exclus. Chômeurs ou salariés -j'ai effectivement utilisé la formule de "klebs salariés"-, nous subissons tous le chantage à l'emploi, et sa culpabilisation symbolique ou affective. Les discours qui tentent d'établir une frontière nette entre l'espace mental ou social du travail et celui du non-travail sont archaïques et mensongers. Quand j'évoque la précarité, il s'agit d'une précarité existentielle, à la fois désirée et subie, sans qu'il soit très aisé d'en démêler l'écheveau. Si les Portraits crachés se situent sans doute dans la lignée des Petites natures mortes au travail, ils balisent avec moins d'univocité le champ social. Ils redonnent davantage la parole à l'intime, à l'enfance, à la maternité, aux combinatoires du couple, aux lignes de fuite de la vieillesse ou à quelques figures érotiques.
Les textes de
Portraits crachés sont également plus resserrés, plus proches de l'esquisse...
Une part de commentaires et de digressions critiques a été évacuée. Je souhaitais garder l'épure de ces petites silhouettes. Certains de ces portraits étaient déjà écrits lorsque j'ai décidé de publier Petites natures mortes au travail. Comme ils étaient trop brefs ou hors champ social, j'avais choisi de ne pas les retenir et de les stocker en réserve, dans ce que j'appelle mon "vide tête de poche" -quelque 150 portraits sont d'ailleurs encore en attente d'achèvement. J'ai envie de poursuivre ce travail d'écriture minimaliste. Une autre piste se dessine déjà.
Dans un prochain livre, j'aimerais rassembler des personnages qui possèdent une dimension artistique disons annexe, excédentaire, qui sont hantés par une oeuvre, mais à leur insu. Quand ils n'en ont pas conscience, ils peuvent passer à côté d'un possible de leur vie : une production esthétique cachée dans les replis de leur existence. J'ai récemment entendu parler d'un sculpteur amateur qui avait enterré ses oeuvres fétiches dans son jardin sans en parler jamais à personne. Le mythe des avant-gardes du XXe siècle, prônant la réconciliation entre l'art et la vie, m'agace en tant que mythe volontariste, totalitaire ou potache. En revanche, je reste très attaché à l'idée que tout individu, ne serait-ce que parce qu'il rêve, renferme une narration fictionnelle en lui.
Petites natures mortes au travail
et Portraits crachés procèdent d'une démarche spécifique. Comment le romancier de la fiction Le Théoriste appréhende-t-il cette oeuvre?
Cet art du fragment accompagne, comme en creux, mon travail romanesque et ma vie quotidienne. C'est une marge récréative, mais aussi le lieu où je reconstitue ma force imaginaire de travail. C'est aussi une manière de faire des gammes, d'éviter les trous d'air de l'écriture, de me tenir compagnie dans les moments de doute solitaires... on pourrait presque parler de médecine personnelle! Quand j'écris ces portraits, j'ai le sentiment de tracer des lignes d'équilibre. J'ai découvert peu à peu que ce travail sur le "nous" hétérogène de personnages éphémères, fugaces, voués au presque rien d'une ébauche sans suite, se situait à la périphérie du "je" romanesque du Théoriste qui lui s'est sédimenté en cinq ou six années...
"À la première personne du pluriel"
: cette formule, placée en exergue de Portraits crachés, résume-t-elle cette position particulière?
Tout à fait. Ce travail sur des personnages esquissés qui possèdent en eux quelque chose d'imparfait, de l'ordre de l'apparition éphémère d'une fragile identité, a discrètement conquis son autonomie avec Petites natures mortes au travail. Cette conquête de l'indépendance a probablement commencé lors de la rédaction du roman Les Gauchers (ndlr, éditions Julliard, 1993), un livre qui réunissait dix-neuf ébauches d'une parole enfantine fragmentée, confessée. Même si j'utilise parfois un lexique flamboyant, un langage d'une apparente richesse, Portraits crachés et Petites natures mortes au travail relèvent presque d'un art pauvre de l'écriture. Un personnage se dessine à partir d'un prénom, d'un propos rapporté, d'un geste; il y a extrêmement peu de descriptions de corps. Le jeu de l'écrivain est de savoir quand ce personnage commence à exister. Généralement, il surgit d'un noeud de contradictions, d'une situation paradoxale, poussée à son paroxysme.
Dans mon travail romanesque, en revanche, la démarche est totalement opposée. C'est le personnage qui produit des situations, des territoires et digère à mesure la multitude des modèles dont il est issu.
Définiriez-vous
Petites natures mortes au travail et Portraits crachés comme des recueils de nouvelles?
Absolument pas. Ou alors, il s'agit de recueils très particuliers, au sens où Julio Cortázar et Italo Calvino ont rédigé des recueils de "nouvelles en série". Dans cesrecueils atypiques, les situations sont hétérogènes, l'intensification du propos naît des correspondances sérielles et de la répétition des motifs qui produisent une impression d'ensemble. Dans Petites natures mortes au travail, le lecteur, abusé par le titre, avait l'impression que je décryptais exclusivement le champ de la précarité économique. À la lecture, pourtant, on découvrait les portraits d'un prof par correspondance ou de salariés chargés de réaliser les audits d'entreprise... Mon intention était de montrer des lignes de fractures transversales et, je le répète encore, de ne pas demeurer dans une vision figée et factice des idéologies manichéennes qui ne rendent pas compte des mutations actuelles du monde du travail.
Le malentendu ne consistait-il pas à lire ce livre comme s'il s'agissait d'un documentaire?

Sans doute. De longue date, je me suis interdit de réaliser un travail d'enquête préparatoire, proprement journalistique. Je ne suis pas dans cette esthétique-là, ni reporter ni consultant sociologue des moeurs d'aujourd'hui. Même si, une fois le sujet cerné mentalement, il m'arrive de faire des recherches, des recoupements documentaires a posteriori. Je contourne cette défiance envers la pure enquête de société en cultivant mes souvenirs, en arpentant le dédale de ma propre mémoire collective, sociale, historique... Et comme ma mémoire est défaillante, je suis conduit à me contenter de simples traces, parfois énigmatiques.
Pour moi, l'acte d'écrire procède d'un travail sur les lacunes de la mémoire, en faisant une confiance aveugle à la puissance sélective de l'oubli. Après avoir convoqué des signes, des indices qui réveillent un souvenir en pointillé, je m'accorde le droit à l'imagination dans les trous. Derrière chaque personnage des Portraits, il y a une source émotive intime, l'ombre persistante de quelqu'un. Et derrière toutes ces silhouettes, je sais la présence secrète de leurs fantômes réels. Parfois, les détails véridiques apparaissent invraisemblables alors que mes inventions brodées sur le motif originel semblent plus authentiques... Et lorsque je découvre que je suis parvenu à semer la confusion, je l'accueille comme une petite manifestation de réussite! C'est le signe que je suis parvenu à effacer la trace de mon labeur. Je n'éprouve aucune réticence à mêler des détails d'une véracité totale à des inventions totalement farfelues! C'est la ligne de fuite qui découle du pacte de fraternité passé avec mes personnages.
Justement, on a le sentiment que vous instaurez une sorte de promiscuité affective avec vos personnages...

Absolument. L'autre jour, un lecteur de Portraits crachés évoquait une écriture du sarcasme... J'étais très mal à l'aise. Si je ne m'interdis pas l'ironie, je veux que le lecteur décèle la trace d'une complicité affective. Cette émotion, loin de tout chantage viscéral ou exhibitionniste, ne doit pas être immédiate. Par trouille du moralisme ou de la pose provocatrice, j'avance masqué. Je travaille dans une complicité secrète, à mots couverts, avec ces personnages. Même lorsque je me moque d'eux, je vais au bout de leur cohérence, de leur phrasé, de leurs gestes et de leurs obsessions. Je mène leurs désirs paradoxaux ou leurs masochismes fous jusqu'à leurs aboutissements.
On peut engager ses personnages dans une "politique du pire" tout en les magnifiant. Je ne fais jamais que rendre hommage à l'un de leurs possibles.
Lorsque vous entreprenez ce travail d'épure, redoutez-vous parfois de transformer vos personnages en stéréotypes?

Tout le travail est là! C'est peut-être pour cela qu'il me reste plus d'une centaine de portraits sur les bras... des figures qui demeurent effectivement au stade du stéréotype. Je vais vous révéler un secret de fabrique : il est rare que je parvienne à ébaucher une silhouette satisfaisante tant que je n'ai pas lié entre eux deux souvenirs totalement différents! Très souvent, un texte plat est réhabilité par un autre après l'accomplissement d'une sorte de tête-à-queue. Avec un peu de patience, une solution poétique s'impose d'elle-même, et le portrait produit alors un champ métaphorique, plein de résonances, qui fait décoller un itinéraire social ou existentiel...
Avant d'être réunis dans un livre, certains textes de
Petites natures mortes au travail ont été imprimés sur des tracts distribués dans des manifestations. Vous avez également appartenu au CARGO, le Collectif d'agitation pour un revenu garanti optimal. Pourtant, vous refusez de vous présenter comme un écrivain engagé...
"Pseudo", le générique de Petites natures mortes au travail, a circulé sous une forme légèrement différente lors d'une mobilisation d'intermittents du spectacle. Le texte "Pluto que rien" a également été repris pendant les grèves de 1995. Je ne signe jamais ces textes de mon nom. Ma démarche rejoint plutôt celle du révolté qui rédige des graffitis sur les murs. Pour moi, l'unique intervention de l'écrivain est de produire du texte, des idées, de l'imaginaire. Et de cultiver ses propres contradictions, qui sont aussi la marque d'un corps collectif en lui, de s'aventurer au-delà des ses certitudes contingentes, de parler à partir de ses équivoques.
La figure de l'écrivain engagé me dérange, c'est certain, parce qu'il arbore une univocité, une voix monolithique. Prenez Zola! Tous ces verbes d'action au pluriel : ils "avancent le front courbé", ils "affrontent la tyrannie"!... Cette conception du peuple, c'est assez pauvrement réactionnaire! On retrouve dans Germinal tous les préjugés des sciences humaines naissantes issues du scientisme de la fin du XIXe siècle. En même temps, j'aime Flaubert, ce styliste sublime qui se démultiplie dans chaque personnage au-delà de ses préjugés aristo-misanthropiques. Ou Genet qui a mis en crise ses propres repères identitaires pour exprimer les entre-deux d'une révolte qui se trahit elle-même, d'un goût ritualisé de la norme qui contient son propre dégoût.
Fidèle aux maladies infantiles de mon esprit critique adolescent, à ma trop précoce lecture de Deleuze, à mon amitié avec le philosophe italien Paolo Virno, je ne vois dans l'écrivain qu'un principe d'oisiveté productive. Loin d'en faire un animal à part, un monstre de savoir par exemple ou un guide spirituel, elle le rend à son humanité première.

Portraits crachés
Yves PagÈs
Verticales
144 pages, 7,50 e

Pascal Paillardet

   

Revue n° 044
(Mai-juillet 2003).
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