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Joël Vernet
Interview
Une aventure de pauvre


Joël Vernet

par Marc Blanchet



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Des livres comme autant de viatiques pour rencontrer la vie : Joël Vernet écrit entre humilité et émerveillement. De voyage en contemplation, l'auteur avance au rythme de son souffle, avec le souci d'un authentique abandon.

"Au fond, je pars avec ma besace à la manière d'un vagabond, d'un colporteur et je ramasse tout ce que l'on jette, transformant ces rebuts en trésors."
Chaque livre de Joël Vernet s'ajoute au précédent comme un chapitre supplémentaire composant le récit d'une vie tout en voyage et contemplation. La Nuit errante poursuit ainsi dans une prose poétique délicate une aventure, un vagabondage où sont salués enfance, lumière, oiseaux, mais aussi le poids des ténèbres en tout être et la solitude dans ses assauts les plus subtils. Cette balance entre les deux, les textes de Joël Vernet tentent de l'exprimer, dans un équilibre qui tient autant de la rigueur de l'écriture qu'une authentique présence au monde. L'émerveillement triomphe cependant, tant les manifestations de la nature emportent l'homme au-delà de ses difficultés à affronter la folie de ses semblables. C'est notre propre humilité qui est interrogée dans ces pages, qu'on nous emmène en Afrique ou au coeur d'un jardin, devant un enfant ou parmi les foules.

Joël Vernet refuse toute expérimentation littéraire : l'écrivain doit s'effacer devant son sujet, qu'il s'agisse de la nature ou des êtres, se laisser traverser par la toute puissance de la parole, qui devient parfois le sujet même de cet abandon. "Un rien fait lever l'immense en moi. Un rien. La beauté d'un visage. Une fleur sur le bord d'un chemin, une silhouette, la nuit derrière un rideau. Un veilleur, quelque part dans le monde, inconnu. L'attente, la sourde, l'amère attente. Celle qui abolit la frontière entre la vie et la non-vie. Celle qui vous crève les poumons, vous arrache les yeux. L'attente : cette diablesse, cette sorcière, cette douce compagne." C'est peut-être l'une des rares prétentions de Joël Vernet : être de ces veilleurs. Maintenir le flambeau d'une parole qui ne doive rien à la littérature mais tout à la vie.

Votre livre s'intitule La Nuit errante. Vous écrivez dans une sorte de lente dérive, une rêverie dont la nuit serait l'inspiratrice. L'écriture est-elle la mémoire de ces sensations?
La dérive, la nuit, la rêverie et la mémoire... Mes quatre as, mes seuls tarots. L'écriture est une mémoire ancienne, très ancienne. Elle prend source, non seulement dans cette nuit présente, la nuit des Grands veilleurs, je pense ici à l'admirable Novalis, mais aussi et surtout, dans la lumière des jours d'enfance, dans la lumière de chaque instant. Elle est, cette écriture, qui est un pur artisanat, un éclat, un éclair, une sorte, toujours, de journal des heures, journal tenu justement dans la nuit du jour, en marge de l'activité des autres hommes, pourtant fiché au coeur du monde, là où palpite l'essentiel, le langage incarné, la poésie. Je crois profondément, pour en vivre depuis des années l'exigence, qu'on ne peut dire grand-chose qui vaille, qui tienne face à ce qui vous convoque quelques heures dans une année et fait de vous, hors de ce temps, un idiot véritable qui voudrait conserver pourtant un tant soit peu de vigilance.
Dans tous mes livres, il y a, en effet, une lente dérive, ce très lent retour, très lent détour, dérive due à de nombreux voyages, à une mise à l'écart volontaire (je vis dans un tout petit village) et le monde, ici, m'offre d'immenses cadeaux par les fenêtres, m'offre tant de joies dans un petit jardin et ils me donnent aussi, pour ne pas être en reste, trop de désastres dont il faut que je m'occupe quand leur foudre me frappe. Alors, j'ai un crayon, des carnets, et les icônes vivantes d'une trajectoire dont je grave les traits sur des pages. Le corps, là, est appelé à l'ouvrage, tout le corps, c'est-à-dire, tous les sens et on ne soupçonne guère leur pouvoir.

Vos livres racontent souvent la pauvreté des moyens d'un auteur, à l'inverse de nombreuses démarches littéraires...
Il me suffit d'un rien pour écrire, peut-être car je ne suis pas romancier, je n'invente pas, je ne construis rien, j'avance avec tellement d'images dans le sang. À tâtons dans l'obscurité puis avec les livres-frères, (ceux de Christian Guez Ricord, Vincent de La Soudière, François Augiéras), des peintres-frères, des photographes, car nous appartenons au même choeur tremblant et avec mes patries d'initiation, qui furent, à vingt ans, le Sahara algérien, le nord du Mali et, aujourd'hui, le visage ensoleillé de quelques enfants, une poignée de ruelles désertes, des marches dans la montagne, sur ces chemins du bout du monde.
J'écris avec ce que je ne trouve pas, vous savez, cette part d'inconnu devant nous. C'est un vrai travail de fou. La Nuit errante, ce sont les fleurs d'un arbre fruitier qui m'ont donné ce livre. Un matin, j'ai ouvert la fenêtre et j'ai été saisi, véritablement saisi. D'un côté, j'avais les pieds encore en enfer, de l'autre, mon visage recevait tant de lumière. Mes livres, ces petits livres que je lâche dans l'azur comme de frêles pirogues, me sont toujours venus de tels instants. C'est incroyable. Presque à l'improviste. La nuit n'est donc que l'un des chants sur l'établi. Les mots le savent, quelques poètes aussi : ils n'aiment pas l'artifice. J'ai eu la chance inouïe de grandir dans des fermes, à l'écart de tout, et ça, c'est inoubliable, c'est le vaste coeur de la nature. Cela vous donne peut-être un regard élémentaire.

Ce regard élémentaire, vous l'avez nourri de rencontres et de voyages. Quels sont ceux que vous pouvez citer comme déterminants pour l'écriture?
Rencontres, voyages, ce lien si précieux que m'a délivré le hasard. Quelque chose d'une telle ferveur. En 1975 j'avais vingt ans, je vivais au-dehors, au Sahara, sur les berges du Niger, dans le ventre de sa boucle, Gao. Quelle merveille! Quelle insouciance! Puis tous ces êtres, dont je colporte aujourd'hui les histoires. À leur insu, ils m'ont offert le bien le plus précieux : l'humilité et la bonté. Qui n'excluent, dans les livres, ni la violence ni la tension. Mais ce sont deux mots trop grands pour notre époque. On ne veut pas les entendre.
Je les ai lus, pour ma part, dans les yeux d'une vieille dame qui avait faim, très faim, dans la région de Bandiagara où j'habitais alors dans la fraternité de quelques êtres exceptionnels, de quelques oeuvres, celles d'Amadou Hampaté Bâ (que j'ai rencontré plus tard), celle de Yambo Ouologuem, que j'ai croisé une fois le long d'une route, portant malédiction sur son dos. Fort heureusement, les voyages m'ont "déporté" au loin, très loin du pays de la littérature. La ferveur m'est venue dans la brûlure de cet écart. Tout est né dans la forge de cette sorte d'enfer. Après, le scribe transfigure.

Votre écriture oscille en permanence entre le désir de raconter et l'immanence. Parfois, vous remerciez les deux, parfois on a l'impression d'un déchirement, d'une souffrance d'être au monde et de ne pas pouvoir l'être davantage...
Le difficile n'est pas d'écrire mais de vivre, d'habiter au mieux ce monde qui devient de jour en jour inhabitable. Le vrai combat, celui qui mérite d'être souligné, est celui pour le toit et le pain. Je n'en vois pas d'autres qui m'apparaissent nécessaires d'énoncer. Je n'ai jamais cherché ni la joie ni la peine, mais quelques grandes blessures m'ont volé la merveille de toute enfance alors, pour tenir debout, j'ai dû m'employer à inverser la rotation, à célébrer plutôt qu'à médire, qu'à maudire. Le temps nous est compté. Mon arc de mots, si pauvre, cherche désespérément les terres de l'essentiel où l'on peut se blottir contre un feu ou contre une épaule. Mon arc s'est défait des flèches mauvaises. Il est devenu si léger, pour attraper peut-être les rires de la lumière, les rires de quelques frères avec lesquels je suis encore sur la route. Je ne raconte pas. Non, un chant chante en moi, à peine un murmure, un cri que je voudrais puissant et, paradoxe, à peine audible, comme l'envol des perdrix dans les genêts de l'enfance. Qui pourra jamais dire la beauté d'un tel instant? Qui pourra jamais énoncer cette folle ferveur, cette folie toute simple de vouloir toucher l'horizon, d'être enfin, corps et esprit, à la même altitude, sur des cimes où ne va plus personne, sauf de rares bêtes sauvages. Pour la marche, le poème me suffit. C'est un simple bâton qui ne s'encombre pas des travers de la littérature.
En effet, le poème protège tout éclat. Je ne suis pas certain qu'il en soit toujours de même dans les épopées romanesques, dans nos manières de raconter. L'éclair y perd toujours quelque chose et c'est l'éclair, lui seul, qui me tient en éveil et m'éveille.

Que répondez-vous à ceux qui vous pourraient vous reprocher un excès de candeur dans vos textes?
Il y a, semble-t-il, en France et sans doute ailleurs, des écoles, des chapelles poétiques, avec leurs petits drapeaux sur lesquels flottent les noms des chefs de file; il y aurait donc les candides et leur contraire qui seraient des guerriers; on recouvre tout ça avec des adjectifs divers, il y a les avant et les arrière-gardes qui se nient et se renient, souvent avec un égal sectarisme et puis, il y a tous les autres, dont je suis, inclassables, sur les routes, invisibles, dont la candeur ou l'innocence, comme vous le voudrez, est de ne jouer aucun rôle, sinon, celui, je crois, d'irriguer profondément ce pays par des poèmes, des peintures, des musiques que l'on ne voit presque pas, que l'on n'entend quasiment jamais. Le paysage poétique ne se résume pas à quelques bornes fichées ici ou là. Fort heureusement.
Quant à la candeur de mes livres, empreints plutôt d'un désespoir sans nom, elle voudrait, en effet, être semblable à celle d'un va-nu-pieds de dix ans, croisé un jour dans les ruines d'une ville morte, au nord de la Syrie, il était d'une telle lucidité dans sa minuscule ferme du Ve siècle. Il respirait une telle santé. Chacun de ses gestes témoignait d'une célébration de la vie précaire qu'il menait à chaque instant. Oui, je voudrais être aussi innocent que ce bon Kamo no Chômei qui, dans ses Notes de ma cabane de moine, ne tarit pas d'éloge sur la sieste. Sans doute, lui aussi, était-il candide! Je voudrais un jour, tout près du silence, être aussi sage que lui, c'est-à-dire aussi fou. Brûler sans me briser, voilà la grande leçon que me donne le monde, bien au-delà de nos frontières frileuses. Il y a aussi une autre leçon magistrale : celle de la mort. Elle ne tolère pas le mensonge. Elle exige de nous d'avancer les yeux grands ouverts, vous savez, comme ces fous qui parfois traversent nos villages...

Est-ce pour unir des solitudes que vous travaillez régulièrement avec des artistes d'autres disciplines, peintres et photographes?
C'est à défaut d'être photographe, peintre ou musicien que j'écris, car c'est une aventure très pauvre, l'écriture, une aventure de pauvre. Je suis le premier, de mon clan, à avoir osé prendre la plume. La maison d'enfance ne regorgeait pas de livres mais elle était embellie par l'autre langue maternelle, la langue d'oc, si musicale. J'ai trouvé cela chez un autre écrivain d'Europe, Peter Handke, avec lequel je me sens de très nombreuses affinités.
La photographie, la peinture, déclenchent de telles choses en moi. Naturellement, j'ai voulu, grâce à de merveilleux éditeurs, reprendre la très ancienne tradition de ce compagnonnage, de ce dialogue, de ces enluminures, que je vois comme de grands oiseaux qui mettent nos livres en vol. J'ai la joie de fréquenter des artistes magnifiques, dont les vies sont pures délicatesses. Une indestructible complicité nous unit dans le travail et les jours ordinaires. Je citerai ici les peintres Jean-Gilles Badaire, Anne Slacik, Jean-Marc Scanreigh, Anne Pétrequin, Marie Alloy, Pierre Leloup, les photographes, Bernard Plossu, Julie Ganzin, Pierre Verger. Oui, il s'agit là d'une solitude des passions, d'un élan inébranlable. Cette solitude peuplée n'a pour vocation que de maintenir vivante une toute petite flamme, une minuscule lueur que l'on aperçoit quelquefois, derrière les vitres sales des faubourgs, lorsque l'on passe beaucoup trop vite avec nos visages d'aveugles.

La Nuit errante
Joël Vernet
Lettres vives
106 pages, 12 e

* Les éditions La Part des Anges (16 allée de l'Île verte 33600 Pessac) publient Cri de pierre, un poème de Joël Vernet tiré à soixante exemplaires avec une peinture de Jean-Gilles Badaire.

Marc Blanchet

   

Revue n° 044
(Mai-juillet 2003).
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