Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
René Vázquez Díaz
Interview
Ce qu'être humain veut dire


René Vázquez Díaz

par Benoît Broyart



Tous nos interviews

Avec une force peu commune, René Vásquez Díaz clôt sa trilogie cubaine : l'histoire d'un fou qui, en se racontant, laisse entrevoir un pays déchiré entre plusieurs générations. Le roman d'une parole libérée.

Humain, voici l'adjectif qui ne cesse de revenir en tête une fois Un amour qui s'étiole refermé. Ce Cuba contemporain, violent, est décrit à travers les yeux d'Oracio, schizophrène sur le chemin de la guérison, observateur toujours à fleur de peau, constamment sur la brèche, qui symbolise à lui seul les contradictions et la force vitale d'un pays en reconstruction. La folie est un sujet délicat en littérature, intraitable presque. Avec René Vázquez Díaz, on atteint une puissance émotionnelle proche du Lenz de Büchner ou du Tendre est la nuit de Fitzgerald. Pour pénétrer dans ce roman, il faut accepter le narrateur en entier, car le texte trouve un chemin étroit et précieux entre réel et fantasme, la folie d'Oracio poussant l'homme à placer la réalité et l'hallucination sur le même plan. Voilà ce qui donne au livre une couleur unique.

Exilé en Suède depuis 1975, le "Cubain solitaire" est de passage en France pour la sortie du dernier volet de sa trilogie, ouverte avec L'Ère imaginaire puis L'Île Cundeamor. L'écrivain se révèle à la fois timide et disert, d'une extrême attention à l'autre. Rencontre avec un homme qui se décrit lui-même comme maladivement imaginatif.

Ce roman est d'une densité rare. Il supporte plusieurs niveaux de lecture et charrie des images fortes et violentes. Comment définiriez-vous l'espace du roman? Quelles sont ses frontières, ses limites?
Le roman n'a pas de limites. C'est un genre total qui permet la digression. Dans le roman, on peut intercaler des anecdotes, des images sans rapport apparent avec la ligne narrative. En même temps, le roman permet de donner une image totale d'un fait, d'une personne, de ses relations avec les autres et avec elle-même. La seule limite est physique car le lecteur aujourd'hui ne supporte pas 600 pages. Avec ce roman, j'ai essayé de comprendre l'esprit d'un être tourmenté en lutte avec lui-même, qui tente de parvenir à un certain bonheur. Dans Un amour qui s'étiole, il y a beaucoup de scepticisme, même si j'ai tenté de trouver un équilibre entre scepticisme et optimisme, adversité et bonheur.
L'espace romanesque, c'est la possibilité infinie de mettre en lumière un fait concret selon différents points de vue simultanés. On peut employer plusieurs voix pour y parvenir. Moi, je travaille surtout avec ce que j'appelle des images impossibles. Un écrivain cubain qui m'a beaucoup influencé, José Lezama Lima, écrivait qu'une image littéraire était l'impossible qui forge le possible et le transforme. Quand je conçois une image littéraire, j'ai tout de suite en tête une multitude de possibilités, différents personnages. En général, je n'ai pas besoin de savoir, avant de commencer, ce qui arrivera dans le livre. Le plus important, ce sont les personnages. Je dois tout savoir sur eux. Comment peut-on apprendre quelque chose sur quelqu'un d'autre? Il y a deux méthodes : l'identification et l'invention. Un personnage littéraire est un vide, un nom, un creux. Mon unique possibilité, en tant qu'écrivain, est de remplir ce vide et de faire en sorte que le personnage soit crédible, même si cela paraît difficile.
Oracio, le narrateur de votre roman, est fou. C'est une folie clinique, avérée, revendiquée même. Comment travaille-t-on en romancier, non pour écrire sur la folie, mais pour écrire la folie?

Pendant plusieurs années, j'ai lu de nombreux manuels de psychiatrie. En 1994 et 1995, j'ai travaillé comme assistant dans une clinique psychiatrique. C'est ma période Wallraff. (ndlr : auteur de Tête de turc, ce journaliste allemand se fit passer pour un ouvrier turc pour étudier l'immigration turque en Allemagne.) Je suis allé travailler dans cette clinique car j'avais déjà en tête ce roman. J'y ai connu un jeune schizophrène avec lequel j'ai beaucoup parlé. Une amitié assez dangereuse. Une fois, il a essayé de me tuer. La scène du livre où Oracio tente de tuer le docteur Repelo en lui lançant une assiette, cela m'est arrivé. Les schizophrènes se sentent trahis très facilement. Ils ont un grand besoin d'amour, d'amitié, de chaleur humaine. Quand ils définissent quelqu'un comme proche, ils veulent tout de cette personne. Il suffit de faire attention à quelqu'un d'autre pour que cela crée une tension.
J'ai toujours été fasciné par la folie, celle de Don Quichotte est l'élément littéraire principal qui est derrière ce roman. Le syndrome du fou qui finit par retrouver la raison. Don Quichotte saute d'une image à une autre et vit dans sa folie. Oracio suit le même parcours. Vers la fin du livre arrive l'impossible. Le médecin qui tout au long du roman tente de soigner Oracio commet lui-même une folie qui lui coûte la vie.
C'est aussi un roman sur la perte : perte de la raison, perte de la vie pour beaucoup de personnages, perte de l'amour, perte d'une révolution.
Quels liens établir entre folie et imagination? N'est-ce pas deux façons complémentaires de décrypter le réel?

La majorité des gens sont convaincus que s'ils montent dans un train, ce dernier va les laisser à tel endroit puisqu'ils ont décidé de s'arrêter là. Pour moi, tout reste possible. Si je monte dans un train, je ferme les yeux, et je peux arriver là où je n'avais pas prévu.
Un roman est comme un immeuble de cinq étages. Je monte dans l'ascenseur, j'appuie sur le bouton 5. Quand je sors de l'ascenseur, je peux être au quatorzième étage. Là, il y a des personnes qui travaillent, me saluent. La relation entre la folie et l'imagination correspond à la situation normale de l'écrivain. Imaginer, c'est se faire fou. Le rôle de l'écrivain est de découvrir les relations cachées existant dans les situations les plus quotidiennes. Et de trouver des symboles, des images ou des métaphores à application universelle.
Nous sommes trois autour de ce micro. Je pourrais décrire cette scène. Mais il ne suffit pas de dire qu'il y a trois personnes dont une est en train d'enregistrer. Il y a des possibilités narratives infinies. Dans ce trio qui paraît normal, un écrivain peut introduire la haine, un type de maladie, du ressentiment, la jalousie, la fatigue, la menstruation. Un écrivain peut remplir cette scène de tension. Cortázar écrivait qu'il n'était pas suffisant de dire que quelqu'un avait mal à la tête, qu'il fallait que le lecteur sente le mal de tête. Tolstoï écrivait que le travail de l'auteur n'était pas seulement de résoudre des problèmes de formes mais de réussir à faire que les gens aiment la vie dans toutes ses manifestations. Je crois qu'Oracio aime la vie dans toutes ses manifestations. Mais il le fait à travers la haine parce qu'il est blessé.
La figure de la femme est omniprésente dans votre roman. Il y a les quatre soeurs du narrateur, ses amantes; et paradoxalement, la mère du narrateur est absente mais obsède Oracio. Peut-on lire ce roman comme une célébration de la femme?

C'est tout à fait juste. Il m'est beaucoup plus facile de comprendre un homme qu'une femme. Le monde de la femme est fascinant parce que je ne peux pas être comme elle. Je peux comprendre les relations qu'un homme entretient avec sa mère, mais comprendre les relations qu'entretient une fille avec sa mère représente huit heures de travail par jour. Cela exige beaucoup de recherches. J'ai connu de nombreuses femmes dans ma vie. Depuis tout petit, j'ai été entouré de femmes avec des caractères forts : mes tantes, ma mère, ma soeur, mes cousines, puis mes fiancées et mes amies. Je suis obsédé par la femme en tant que phénomène. La présence répétitive des femmes dans mes romans est un désir de comprendre et de rendre hommage.
Vous vivez en Suède depuis près de trente ans. Votre statut d'exilé vous permet de porter quel regard sur votre pays d'origine?

Je suis parti de Cuba pendant les jours les plus froids de la Guerre froide. Je suis arrivé en Suède en même temps que d'autres latino-américains. Des Argentins, des Uruguayens, des Chiliens. C'étaient des dictatures de droite violentes et sanglantes. Eux ont toujours eu l'espoir de retourner dans leur pays. Ils avaient la valise déjà prête derrière la porte. Moi non. Je viens d'une révolution populaire avec laquelle je suis entré en opposition. Je savais qu'il n'y aurait pas de retour possible. J'ai toujours gardé l'espoir de retourner là-bas en tant que visiteur mais je savais que je ne m'autoriserais jamais à revivre là-bas. D'autres Cubains sont partis à Miami, en pensant que si Castro tombait, ils reviendraient.
Pour moi, en Suède, cela a été comme pour Jean-Baptiste Bernadotte (ndlr : maréchal de Napoléon qui devint roi de Suède). Il a été un roi importé. Les Suédois avaient besoin d'un roi, ils sont venus en France, ils l'ont choisi et lui ont demandé s'il voulait être roi. Il a dit oui. Il a fait la prouesse de régner sur un pays pendant vingt-cinq ans sans comprendre sa langue. Pour lui non plus, il n'y avait pas de retour possible. Je me sens très proche de l'exil de Bernadotte. Mais moi, j'ai appris le suédois et me suis introduit dans la littérature suédoise, à tel point que j'en fais partie aujourd'hui. Je suis suédois et cubain. Grâce à cette double identité, j'ai survécu en Suède. J'ai dit à mes filles, qui sont suédoises, que j'étais une erreur historique.
Le peuple cubain est un peuple à deux facettes. La première partie de ma trilogie s'appelle L'Ère imaginaire, c'est un titre qui m'a été inspiré par José Lezama Lima. Ce dernier a écrit un essai intitulé Les Ères imaginaires. Il y élabore une théorie qui m'a permis de comprendre le peuple cubain. Il écrit qu'une ère imaginaire se produit quand un individu ou un collectif humain est pénétré par une métaphore vivante. En réalité, tous les Cubains sont pénétrés par l'image vivante de la révolution, indépendamment du fait qu'ils soient pour ou contre. Plusieurs générations de Cubains vivent toujours avec cette image, et cette dernière présente plusieurs ramifications, à Cuba, à Miami. C'est ce type de tension que j'ai voulu rendre dans le livre. Comment l'être humain, petit et presque invalide, évolue-t-il avec la pression historique? La roue de l'Histoire avance, la révolution, la contre-révolution, l'ingérence des États-Unis, la dépendance économique de Cuba. Toute cette Histoire avec une majuscule avance mais l'être humain se débat avec des lettres minuscules, juste en dessous de cette grande roue.
Revendiquez-vous une dimension politique à votre roman?

De nombreux critiques, surtout des Cubains, ressentent beaucoup d'irritation avec ce livre, parce qu'il ne prend pas position. Ils se demandent ce que je pense en réalité. La question qu'on me pose est : contre qui écris-tu? Mettons, contre moi-même. J'essaie d'ouvrir les blessures, de gratter pour que le sang sorte. Ce roman possède une dimension politique et c'est comme de la dynamite. Il s'agit d'un règlement de comptes entre la jeune génération et la génération précédente qui a tout donné à la révolution. Oracio souhaite obtenir l'attention de son père et en même temps, il refuse l'oeuvre de son père. J'en donne une forme très symbolique avec la plate-forme construite dans l'arbre de la cour, sur le kapokier. Elle est déjà présente dans L'Ère imaginaire. Elle a été créée par une autre génération qui avait l'idée géniale de pouvoir s'envoler de là-haut. Cela peut donner l'idée de Cuba des premières années de la révolution. Tout était possible.
Maintenant, une autre génération a le résultat entre les mains. Au lieu de profiter du futur promis par les parents, ils sont en train d'administrer leurs ruines. Donc ils posent des questions. Que s'est-il passé? Une réponse possible consiste à dire que c'est le temps qui a passé. Mais sont passés également des milliers de faits politiques, un des plus importants étant l'embargo des États-Unis et la prétention des Américains d'interférer dans les affaires cubaines.
Quels sont vos projets d'écriture?

Je commence une nouvelle trilogie. Je ne suis pas du genre à refaire toujours le même livre. La trilogie publiée comprend trois livres distincts, même s'ils présentent des thèmes et des personnages communs. La nouvelle trilogie sera très différente, de courts romans, trois histoires de Cubains perdus dans le monde, avec une même thématique, la rencontre de ces Cubains avec une femme. Cet événement transformera la vie de ces hommes. Il y aura beaucoup d'aventures. Le premier texte sera un roman noir, le deuxième sera érotique et le troisième aura pour thème la gastronomie.

(Merci à Anne-Marie Carlier pour la traduction)
Un amour qui s'étiole

René VÁzquez DÍaz
Traduit de l'espagnol (Cuba)
par Bernard Michel
José Corti
424 pages, 22 e

Benoît Broyart

   

Revue n° 044
(Mai-juillet 2003).
Commander.

René Vázquez Díaz   agrandir


Livres sur le site
( signale un article critique) :

Fredrika au paradis
Un amour qui s'étiole    
Exilia    
Saveurs de Cuba    

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos