Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Gérard Noiret
Interview
Leçons des choses


Gérard Noiret

par Marc Blanchet



Tous nos interviews

Poète discret, Gérard Noiret rassemble en un volume quinze années d'écriture. Une avancée entre foule et solitudes qui se décline en tableaux subtils et pudiques.

Au moins Gérard Noiret sait-il observer la vie poétique (il chronique régulièrement dans La Quinzaine littéraire) et s'impliquer dedans de manière toute personnelle quand il s'agit d'écrire : son recueil aux éditions Obsidiane Pris dans les choses apporte une pierre de taille dans une oeuvre parfois méconnue, déjà riche de six titres (parus chez Maurice Nadeau et Actes sud). Résidant à Argenteuil, Gérard Noiret s'est investi très tôt dans l'animation sociale. Ce fut son point de départ pour rencontrer de mille manières l'humanité.

À l'abri de tout dogmatisme ou tendance, il regarde le monde, dans une confrontation entre le poids du quotidien et les aspirations de tout individu qui rapproche sa poésie d'une certaine tradition italienne, faite d'esquisses mélancoliques, de notations distantes et d'un amour pudique du "sujet". Ce monde est présenté en des scènes subtiles, qui ne sont pas exemptes de crudité ou de cruauté : visages de pauvres, hommes ayant perdu tout don pour l'existence, errances multiples... Puis un poème, comme un leitmotiv, revient, sous différentes formes : Les amants : "À se tenir par les épaules,/ ils blessent les yeux des passants./ Mais à qui la faute s'ils déjouent les pronostics?" C'est là toute la justesse de cette poésie : témoigner de l'existence humaine, de la plus basse à la plus enjouée, avec un bonheur d'expression qui nous rend amoureux du temps qui passe.

Pris dans les choses : ce titre exclut la distance. Ne révèle-t-il pas la nature politique de vos poèmes? Votre propre activité sociale d'animateur ne les inspire-t-elle pas de manière déterminante?
Pris dans les choses
peut être compris de trois manières. La première met l'accent sur la dimension sociale, quotidienne de l'existence. La deuxième se souvient du Parti pris des choses, et dans ce cas, la dimension de l'écriture (avec les références et les dédicaces) devient prépondérante. Elle prend en compte le refus du poétisme et la vision matérialiste de Ponge dans le même temps où elle refuse ce qui, chez lui, se détourne du visage de l'homme en train de parler. La troisième, qui fait que j'ai sorti l'expression de son emploi philosophique en supprimant les tirets, tire l'ensemble vers un questionnement plus fondamental où l'ironie, les allusions à Camus, à l'anthropologie et à la cosmologie en sont plus des curiosités. Si j'ai réussi mon entreprise, cela doit fonctionner comme dans un tableau de Vasarely. Le plus infime changement d'angle vous amène dans une autre vision.
Votre poésie est-elle une tentative de saisie du réel dont le désir serait d'équilibrer émotion et méditation?

J'écris chaque jour, sans souci artistique. Par plaisir, dans l'urgence, par désoeuvrement... Tous les deux ou trois ans, allez savoir pourquoi, me vient la nécessité de relire mes carnets. Alors je souligne, j'extrais ce qui est porté, ce qui a surgi, ce qui est bonifié par une erreur. La lecture de mes relectures est déterminante. Comme je vis autant en prise avec le social qu'au coeur des livres, des notations a priori sans lien s'agrègent, d'autres prennent de l'ampleur ou se concentrent ou suggèrent des associations. Quand cette phase s'achève, "l'équilibrage" commence. Mais je fais avec. Il est trop tard pour être maître de mon poème.
Vous parlez de désoeuvrement. On a plutôt l'impression que vous êtes un témoin attentif qui ne cherche pas à transfigurer le quotidien mais en restituer l'essence...

En ce moment, comme j'écris un roman, je me sers du témoin que j'ai été. Pour les poèmes, c'est l'expérience du langage qui est prépondérante. Les lectures quotidiennes, les ateliers, la critique, la mise en voix occupent une grande part de ma vie. Poète, je supprime du vrai pour une syllabe ou un accent. Je vise une beauté. Si mon écriture révèle, tant mieux. Pourtant, la restitution de l'essentiel ne se produit que dans la mesure où elle est étrangère à mes buts.
Cette expérience du langage qui sert
"à viser une beauté", en quoi un travail sur l'oralité l'enrichit-elle?
Les poèmes de Pris dans les choses ont tous été et publiés en revue et confrontés à la scène avant d'être imprimés en livre. J'ai passé du temps à écouter des comédiens les dire et les redire, et je me les suis mis en bouche. C'est une question de justesse de coupe, de tension du vers, de maîtrise de la sonorité générale, d'élan du corps... L'oreille débusque des allitérations, des hiatus, des rimes internes parasites, que l'oeil ne repère pas. Il est souvent trop soucieux du sens et trop facilement abusé par une allure poétique.
Les emprunts au théâtre m'ont appris, aussi, à ne pas tout dire tout de suite, à pousser plus loin, à ne pas sacraliser une formulation sous prétexte qu'elle m'est venue comme ça. J'espère que cela se sent au niveau du poème mais également dans l'organisation du recueil. Cela dit, je reste un défenseur de la lecture muette. Il s'y passe des phénomènes qui ne peuvent pas se produire dans l'oralité. Les lois qui régissent le blanc et l'écoute sont très différentes.
Cette manière de faire ressortir le réel plus que la réalité, d'éviter le poème du quotidien pour une traversée du monde, est-elle aussi pour vous celle d'une certaine tradition poétique?

Je n'ai pas conscience de me situer dans une tradition. Depuis le milieu du XIXe, rares sont les poètes qui ont refusé la transcendance et qui ont travaillé sur la nature politique des hommes. Ce qui est tout autre chose que de parler d'événements politiques. Les écrivains qui, après la Seconde Guerre mondiale, ont joué le réel contre la réalité, ont du réel une définition essentialiste, métaphysique, qui les amène à vouloir saisir ce qui échappe à la conscience.
En fait, ce qui m'intéresse est souvent jugé trop social par les uns, et trop abstrait par les autres. Ma tradition, je la bricole en revendiquant le Claudel de Connaissance de l'Est, le Cendrars du Transsibérien, le Camus de L'Étranger, le Follain d'Exister, le Guillevic de Terraqué... et ceux qui prennent en charge l'histoire dans leur écriture. Frénaud me semble ainsi un des poètes majeurs du XXe siècle.Qu'on me comprenne bien. Je ne suis pas un solitaire. J'éprouve une forte proximité avec les livres de Franck Venaille, d'André Velter, de François Boddaert, de Pascal Commère, de Pascal Boulanger... et je partage dans l'absolu l'ambition esthétique, même si le concret du poème nous distingue, d'un Esteban, d'un Rossi, d'un Ray, d'un Bénézet, d'une Marie Etienne.

pris dANS LES choses
Gérard Noiret
Obsidiane
114 pages, 15 e

Marc Blanchet

   

Revue n° 044
(Mai-juillet 2003).
Commander.

Gérard Noiret   agrandir


Livres sur le site
( signale un article critique) :

Chroniques d'inquiétude    
Polyptyque de la dame à la glycine
Pris dans les choses    
Maélo
Autoportrait au soleil couchant

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos