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Nicolas Bokov
Interview
Un pèlerin russe


Nicolas Bokov

par Eric Naulleau



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De la place Rouge au parvis des cathédrales, les voies du Seigneur restent impénétrables pour Nicolas Bokov. Mais avec ce clochard céleste, tous les chemins mènent à "La Zone de réponse".

Contraint de quitter l'URSS en 1975 suite à la parution de fameux samizdats (citons La Tête de Lénine -Laffont, 1982- où un insolent décapitait la momie du Guide de la révolution et emportait son trophée sous le bras) Nicolas Bokov a ensuite mené une vie errante, faite de Très-Haut et de très bas, dont son oeuvre épouse fidèlement les tours et détours avec La Conversion (Noir sur blanc, 2003) ou une fracassante rencontre avec Dieu du côté de Marburg, et Dans la rue, à Paris (Noir sur blanc, 1998), qui relate son expérience de SDF. Les huit textes rassemblés dans La Zone de réponse ne constituent pas à proprement parler le bilan de ces singulières expériences, mais plutôt une manière de marquer les stations d'un parcours très personnel, de se retourner pour voir comment des lueurs éparpillées dans l'espace et dans le temps finissent par dessiner en pointillé une lumineuse ligne de vie.

Est-ce que vous imaginez la stupéfaction du lecteur qui passerait directement de La Tête de Lénine à La Zone de réponse?

J'imagine qu'il serait passablement troublé. Mais La Tête de Lénine, c'est au fond un livre très local, un livre de combat. Ce qui était à l'origine de ce roman a disparu et, en ce sens, on peut parler de son caractère archaïque. Quand il m'arrive de relire des textes de cette époque, je suis d'ailleurs frappé par un certain schématisme, une certaine hystérie juvénile.
Vous n'étiez pourtant plus un gamin à l'époque...

J'avais vingt-cinq ans. Le livre est paru dès 1970 en URSS, c'était mon cadeau pour le centième anniversaire de la naissance de Lénine. Tout le monde préparait des cadeaux : par exemple des saucisses qui révélaient le chiffre 100, formé avec des morceaux de lard, lorsque vous les découpiez -il fallait y penser! C'était une époque vraiment formidable, la période soviétique, tellement drôle -si seulement elle n'avait pas été dans le même temps si cruelle.
On peut donc parler de deux périodes très distinctes dans votre vie et dans votre oeuvre?

Il s'agit d'une rupture d'un autre ordre que littéraire. De 1980 à 1996, je n'ai rien écrit ou plus exactement je n'ai rien voulu publier. Je pensais que la littérature c'était fini pour moi, je pensais devenir moine ou ermite, quelque chose dans ce genre, je croyais tenir Dieu dans le creux de ma main. Cela s'est révélé une illusion, Dieu ne tient pas dans votre main ou dans votre poche. Saint Jean de la Croix parle de la liberté de l'homme, ce n'est déjà pas si mal, mais la liberté de Dieu, c'est encore autre chose.
Comment vous êtes-vous retrouvé en France?

Un procès se préparait contre moi, et le KGB, qui inaugurait alors une nouvelle politique, m'encourageait à partir sur un ton presque paternel : "Vous n'avez rien à foutre ici puisque vous n'aimez pas la Russie : allez donc voir le monde!" Je risquais quatre années de prison, ce qui de l'avis général était l'idéal en la matière : une peine supérieure à sept années vous brisait un homme mais une peine inférieure à trois années n'était pas une expérience suffisante pour vous faire une juste idée de la chose. Comme je rechignais, ils m'ont alors menacé de l'hôpital psychiatrique. J'ai paniqué, je me suis exilé à Vienne et j'ai ensuite reçu l'invitation d'un slaviste parisien. Après un tour par les États-Unis, La Pensée russe, un hebdomadaire de l'émigration basé à Paris, m'a proposé du travail. Nous sommes alors en 1980/1981.
Et c'est peu après que survient ce que vous avez appelé la "rupture"...

Oui, je le raconte dans La Conversion. Et puis il m'a semblé que je devais partir, tout d'abord pour la Terre Sainte. Un voyage qui a duré presque deux ans, à pied ou en auto-stop, je n'étais pas pressé, un voyage d'étude des lieux de la chrétienté et des phénomènes de la foi vivante. Sur le chemin du retour, je suis passé par la Turquie pour voir les villes de l'Apocalypse et je suis ensuite allé au mont Athos où j'ai séjourné quatre mois en me demandant si je devais me faire moine. Revenu à Paris, cela a été la rue où, tout comme au mont Athos, j'ai recommencé à attendre durant quatre années en vain. Ce que j'attendais, ce que je cherchais, c'était toujours la même chose, c'était cette journée de 1982 en Allemagne -je pensais que des chemins existaient vers cette intimité avec Dieu ou, si vous préférez, cette révélation bouleversante.
Qu'est-ce que cette révélation a changé dans votre écriture?

J'ai consacré beaucoup de temps à l'étude littéraire dans ma jeunesse, non seulement à Kafka, Joyce ou Proust, mais aussi aux piliers de la littérature russe, je pense à Gogol ou Biély et plus tard à Nabokov ou Boulgakov. Mais après l'expérience de La Conversion, je me suis dit pendant un moment que je ne pouvais plus utiliser cet enseignement, puisque toute esthétique est un mensonge qui embellit et transforme les choses. En conséquence, j'ai décidé de mal écrire, pour m'apercevoir bientôt que ce qui est mal écrit ne passe pas, ne trouve pas sa place dans le champ culturel. Cette période me semble aujourd'hui bien éloignée.
Qu'est-ce qui vous a donné envie de revenir sur certaines périodes de votre vie passée dans
La Conversion?
J'avais remarqué que tel ou tel épisode restait en dehors du champ de l'ordinaire -sans toutefois recéler quoi que ce soit de menaçant. Il s'agit de moments non pas fondateurs, mais en tout cas formateurs de moi-même. Je ne cessais de m'interroger sur certaines coïncidences, certaines répétitions, je cherchais à comprendre. Je ne peux pas dire que j'ai compris mais cela m'a donné l'occasion d'y réfléchir plus calmement.
Vous avez longtemps vécu en marge des hommes, parfois littéralement en ermite, dans une grotte. Quel regard portez-vous sur cette période depuis votre chambre de bonne parisienne?

Il y avait quelque chose de presque négatif dans ce qu'on pourrait appeler cet état de grâce, une sorte de rigidité très difficile pour ceux que je rencontrais. J'étais comme une lame coupante, je "tranchais" avec une facilité incroyable. Maintenant que je suis revenu à un état "parisien", pour ainsi dire, il me semble être redevenu plus humain. Je suis aujourd'hui arrivé à une sorte d'ignorance pascalienne. Franchement, il faut le dire, je ne sais plus rien.

La Zone de réponse
Nicolas Bokov
Traduit du russe
par Maud Maubillard
Noir sur blanc - 196 p., 15 e

Eric Naulleau

   

Revue n° 045
(Juillet-septembre 2003).
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La conversion

 

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