Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Patrice Robin
Interview
L'origine bouge


Patrice Robin

par Pierre Hild



Tous nos interviews

Remarqué pour son deuxième roman Les Muscles, Patrice Robin poursuit avec Matthieu disparaît la délicate remise en ordre de son monde. Un beau livre sur l'éloignement.

Qu'on ne s'y méprenne pas. Si Patrice Robin avoue être fasciné par les pages écrites par les grands écrivains sur la mort, si le titre de son nouveau livre annonce une disparition, s'il y est fortement question d'éloignement, ce dense roman est aussi le beau livre, fragile, d'une réconciliation ; la poursuite d'un geste qui entend fouiller les origines les siennes, son histoire d'enfant unique issu d'un milieu populaire , éclairer ses trous noirs pour éviter le malentendu, le renoncement, la mort. Un livre de rage, un livre de vie, écrit avec une retenue qui n'est pas la moindre des élégances de cet étrange neveu d'Henri Calet et Georges Perec.

Graine de chanteur, son premier roman publié en 1999 chez Pétrelle, formait un drôle de roman-tableau décrivant par le menu une famille lors d'une cérémonie de mariage : un long travelling éclairé par les chants populaires qui ponctuaient ce temps cristallisant l'histoire d'une famille du XXe siècle. Les Muscles P.O.L puis Folio en 2003 auscultait les rapports père-fils depuis la seule chose qu'ils semblaient partager : le football. Matthieu disparaît forme donc le troisième temps d'une oeuvre cohérente et programmée comme le révélera l'entretien qui suit.
Comme l'auteur, Matthieu est né dans une petite ville de l'ouest de la France. Ses parents viennent du monde rural et tiennent commerce dans cette ville. Matthieu s'ennuie, rêve d'un autre monde, d'une autre manière de voir le monde. Heureusement, comme une planche de salut à laquelle il s'agrippe, une obsession, le cinéma est là. Matthieu s'achète une caméra, monte de petits films animaliers, s'endort " la tête pleine de CinémaScope, de prés ondulant, forêts épaisses, ciels limpides et rivières serpentant à perte de vue " : un rêve, " filmer le vaste monde ", qui passe par l'espoir de faire une école de cinéma.
Au lieu de l'école et de son "j'aurais voulu être un artiste", c'est l'usine qui attend Matthieu. La peine laborieuse qui scande ces pages n'est pas sans rappeler L'Établi de Robert Linhart. Du rêve CinémaScope à l'enfermement, " certains jours, adossé au mur gris sale du vestiaire Matthieu pensait qu'il ne savait rien de son avenir, qu'il était peut-être ici pour longtemps, pour toujours, dans cette écoeurante odeur de plastique tiède " ; Matthieu s'est éloigné de ses parents : un éloignement géographique qui en trahit peut-être d'autres...
Roman du rêve et de la distance, Matthieu disparaît frappe par son réalisme mêlé d'impressions cinématographiques. Par son écriture resserrée, les plis inexpliqués du parcours de Matthieu, la juste distance d'un regard, il captive et tend au lecteur un miroir redoutable. Cette volonté de ne pas abandonner ses rêves, ce désir de revenir et d'élucider les zones d'ombres de son passé, cette mise à nu personnelle charrie son lot de questions des plus profondes et personnelles : Qu'as-tu fait de tes rêves ? Qu'as tu réussi à poursuivre obstinément ? De quel champ disparaître pour s'apparaître à soi-même ? Non dénué de cet humour qui faisait respirer son précédent roman, plus dramatique, comme traversé d'une violence sourde, ce nouveau livre bouleverse. Il est un coup de poing et une main tendue.
C'est le mois d'août à Lille. Il flotte un air de rentrée qui n'inquiète pas Patrice Robin. Être un des sept cents romans de la rentrée ? Et alors ! On sent l'auteur empreint d'une sérénité pugnace. Aperçus d'une conversation à bâtons rompus, au Moulin d'Or, café qui fut anciennement marchand de lingerie fine puis bouquiniste. Entre les moulages de mannequins années cinquante et l'ombre de quelques livres.
C'est votre troisième roman. Sans former exactement une trilogie, ces trois textes semblent très liés, avec des héros qui semblent n'être qu'un : une même personne qu'on imagine proche de vous-même.

C'est évidemment autobiographique. Graine de chanteur est le tableau de famille, je viens de là. C'est l'origine. Les Muscles est une tentative de rapprochement entre un père et son fils. Matthieu disparaît, lui, traite de l'éloignement. Je viens de commencer le quatrième, l'histoire d'un couple qui se sépare. Les trois prochains traiteront de ce thème : la séparation. Je pense que j'en aurai fini, alors, avec un cycle proche de l'autobiographie.

Vos trois livres auscultent sous divers angles les rapports familiaux.
C'est ma nécessité. J'ai six livres à écrire pour passer à autre chose. Je suis obligé de mettre de l'ordre avant d'élargir même si j'élargis déjà sur l'extérieur les pages sur l'usine sont aussi une façon d'aller planter ma caméra ailleurs.

Vous venez d'un milieu populaire. Montrer ses origines, ça a un sens particulier quand on est écrivain et que l'on vient de là ?
C'est très important. Je me sens en famille avec des écrivains comme Annie Ernaux, Pierre Bergounioux, François Bon, Henri Calet. On parle certes davantage mais encore peu de ces milieux. C'est très important mais à double tranchant : il me faut l'écrire mais je ne cherche pas l'hagiographie. J'écris sur ce dont je sais que j'aurais du mal à me détacher. Un détachement nécessaire pour vivre ma vie.

Comme Matthieu vous avez d'abord voulu être cinéaste ?
J'ai voulu faire une école de cinéma mais il me semble que la passion première c'est un livre : Noces d'Albert Camus. J'ai lu ça à 13 ou 14 ans. J'étais amoureux, je découvrais la sensualité, l'été, la Méditerranée moi qui dans ma ville n'avais que les vingt-cinq mètres d'eau de la piscine. Pour la première fois je lisais un écrivain qui racontait des sensations. Tout de suite après, j'ai lu L'Étranger. Ce héros de roman qui ne savait pas, pour moi qui ne savais pas, c'était comme une adéquation, un tremblement, un bouleversement. Ce sentiment de se sentir étranger, aussi...
Je m'ennuyais profondément dans cette ville de province. Je me suis rêvé grand reporter. J'ai acheté une caméra et pendant deux ans, de 15 à 17 ans, je n'ai fait que filmer. J'avais trouvé une place dans le monde : la distance de l'oeil d'un seul coup, je me suis dit que c'était vivable avec cette distance. La seule qui m'importait, dès lors, c'était d'être ce spectateur du monde. L'envie d'écrire est venue après, avec l'écriture de synopsis de trois ou quatre pages.

Avant d'être grand reporter, il a donc fallu être reporter de soi-même ?
Comme pour Matthieu, mes parents ont refusé de me payer l'école de cinéma. Ça a bouleversé ma vie. Comme lui, je suis allé à l'usine pour être indépendant. Passé le choc, je me suis dit que je n'étais pas là pour rien, qu'il fallait que je résiste, que ça allait changer ma vision du monde. Ce que je confirme. J'ai su de quel côté j'étais. C'est étrange d'ailleurs, en voulant s'éloigner, Matthieu met ses pas dans ceux de son père. Plus tard, j'ai retrouvé cette photo de mon père, au même âge, en bleu de travail. Mes parents étaient des ouvriers déguisés en commerçants. Je voulais ne rien leur devoir, je refusais le peu de culture qu'ils m'avaient apporté en allant à l'usine, et pourtant... il s'agissait peut-être de régler une dette en faisant ça.

C'est un roman plus violent que Les Muscles.
Une violence contenue, jamais exprimée. Il y a ce tiraillement entre rester et partir, en sachant que rester c'est la mort. Novarina dit très bien ça dans L'Origine rouge. Ne jamais laisser triompher la mort. Partir. Mon éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens, m'a dit qu'il trouvait dans mes textes une " neutralité de proximité ". J'aime bien cette expression qui est très près de ma conduite, je crois.
Vous savez, avant d'écrire ces trois romans, j'ai commencé par écrire un récit mettant ma vie à plat de A à Z sans choisir de sujet. Depuis, je puise chacun de mes romans dans une page, dix lignes, un trou de ce récit. J'ai longtemps tourné autour du sujet de l'éloignement. C'est un noeud. Il fallait que ce soit dit mais ça ne pouvait être dit qu'après les deux premiers romans.

Écrire, ce serait mettre de l'ordre, résister et se réconcilier ?
Se réconcilier... en tout cas vivre avec. Lorsque ma mère a reçu mon premier livre elle m'a dit " alors, tu y es quand même arrivé ! " Il y a eu une acceptation de son fils en tant qu'écrivain. Je ne me vois pas en régleur de comptes. Sur cette pente, on glisse vite vers la caricature : la vie n'est pas caricaturale. Je n'accuse pas. Je ne peux écrire qu'en empathie, sans oublier d'où je viens, sans l'oublier dans le moment même de l'écriture : si j'hésite entre deux mots, je choisirai le plus simple pour être compris de mon milieu d'origine.

La technique cinématographique a fortement influencé votre manière de composer un roman ?
Entre 15 et 17 ans, je passais des heures devant ma table de montage. Je fais du montage de textes. Je copie. Je colle. Créer quelque chose de nouveau, introduire de la fiction passe par le montage. J'ai une grande admiration pour des cinéastes comme Kiarostami. J'ai retenu certaines choses de la Nouvelle vague, notamment ce qui touche à la vitesse et à l'ellipse. J'aime les changements de focale. Les romans qui traînent, veulent trop expliciter ou tout exposer m'agacent. J'aime les livres mystérieux. Je ne pense pas, par contre, que mes romans soient adaptables au cinéma.
Dans Nous nous sommes tant aimés de Scola, il y a cette scène de café, cette assemblée tout d'un coup rompue par un coup de projecteur qui éclaire deux personnages. J'aime et j'ai besoin de cela. M'obséder d'une chose. Me concentrer sur elle. Annie Ernaux m'a dit un jour que la force d'un livre c'était son obsession.

Votre écriture si resserrée procède d'un long travail de coupes ?
Ce roman devait dans ses premières versions faire 300 pages. Après, j'élague, je considère que le lecteur est intelligent. Je n'ai pas besoin de dire deux fois les mêmes choses. Je suis sur une crête. Je fais attention à ne pas trop couper. Pour moi la littérature s'apparente à la sculpture : un toucher de texte. C'est un objet que je modèle, que je vois, que je ne perds pas de vue, auquel je pense même quand je n'y travaille pas.

" La certitude lui vint qu'il pouvait maintenant recommencer à écrire, aller au bout de son livre, qu'il en avait l'autorisation, que sa mère la lui donnait, qu'elle avait parlé au nom de son père comme elle l'avait toujours fait. Il pensa qu'il ne faudrait écrire qu'autorisé. Par l'amour. Ou par nécessité absolue ; vitale. " Qu'est-ce que recouvre cette autorisation nécessaire ?
C'est un passage que j'ai tiré du premier récit que j'avais écrit. Je l'ai laissé, je n'arrive pas à l'enlever mais je ne sais pas très bien pourquoi, ni ce qu'il signifie précisément. J'en ai un peu honte de cette phrase. Elle me met à découvert. Mais c'est bien de la laisser sans l'expliciter, dans ces moments, c'est quasiment l'écriture qui écrit. Et puis, c'est un jalon pour un livre futur.

Matthieu disparaît
Patrice Robin
P.O.L
114 pages, 11 e

Pierre Hild

   

Revue n° 046
(15 septembre-15 octobre 2003).
Commander.

Patrice Robin   agrandir


Livres sur le site
( signale un article critique) :

Les Muscles    
Matthieu disparaît    
Bienvenue au paradis    
Le Commerce du père
Le Voyage à Blue Gap

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos