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Jean Hatzfeld
Interview
Les voix du génocide


Jean Hatzfeld

par Christophe Dabitch



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la fois document historique et littéraire, Une saison de machettes est un livre terrifiant. Jean Hatzfeld y recueille la parole des tueurs ordinaires du génocide rwandais et fait entrer le lecteur dans le processus de l'anéantissement.

Il n'y croyait pas au début, il pensait même qu'il lasserait son monde avec ses histoires de génocide. " Une fois, bon, mais deux... " Depuis cinq ans, Jean Hatzfeld consacre une part essentielle de sa vie à une histoire, celle du génocide rwandais, et plus précisément aux récits de ce génocide dans une bourgade entourée de collines, Nyamata. D'abord les récits des rescapés, en 2000 avec Dans le nu de la vie, et aujourd'hui ceux des tueurs dans un livre que l'on hésite à enfermer dans un seul qualificatif, Une saison de machettes. Jean Hatzfeld a la modestie de ne pas vouloir imposer ce qui est devenu son obsession ; la pudeur de ne pas faire étalage d'un moi parti sans doute dans ce long voyage beaucoup plus loin qu'il ne l'imaginait. Il a plongé dans un cauchemar avec cette volonté d'écrire qui était également une bonne raison de ne pas sombrer.

Avant, il était journaliste sportif puis reporter de guerre pour le quotidien Libération. Pendant vingt ans donc, il " couvre " les conflits qui embrasent la planète. Il fait son métier et il aime aussi étrange que puisse paraître ici ce mot le grand " chambardement " de la guerre. Mais sa vie bascule en ex-Yougoslavie, il est gravement blessé à Sarajevo. Sur son lit d'hôpital, il écrit L'Air de la guerre, un des récits les plus justes et les plus profonds sans doute jamais écrits sur cette catastrophe très humaine. Puis il repart en Bosnie et y " finit " la guerre, toujours comme correspondant, toujours promeneur sensible plutôt que cynique baroudeur. Il sort encore une fois du cadre journalistique avec La Guerre au bord du fleuve, un roman qui est sans doute le moins convaincant de ses livres.
En 1994, il est passé au Rwanda et a suivi, après le génocide, l'exode des Hutus durant lequel les bourreaux d'hier deviennent des victimes aux yeux du monde entier. Comme si le génocide des Tutsis qui date seulement de quelques semaines cette tuerie que la communauté internationale a autorisé par son inaction et sa lâcheté a entraîné la mort de 800 000 à un million de Tutsis était oublié, comme si les rescapés étaient réduits au silence. Jean Hatzfeld n'est pas le seul à s'en rendre compte ni le seul à être troublé par le travail journalistique qu'il vient de commettre. Mais il sera un des rares à repartir et le seul à faire un tel travail, cette fois d'écrivain, quelques années plus tard.
Depuis 1998, il cherche des voix. Il vit en grande partie au Rwanda pour cela et abandonne progressivement son métier de journaliste. Les voix des rescapés qu'il recueille sont bouleversantes et effrayantes, leur langue est magnifique. Ce sont les constructions de phrases et les métaphores propres à leur langue maternelle le kinirwanda et à leur façon de voir le monde qui surgissent dans le français langue utilisée du fait de la colonisation belge mais c'est aussi une langue née de ce qu'ils ont traversé. Dans les textes qui accompagnent ces monologues, Jean Hatzfeld a l'art de la distance, du respect et de la tendresse. Même s'il le pensait, il ne pouvait pas s'arrêter là. Il y a cette part d'ombre que l'on ne peut raisonner, il y a ces tueurs ordinaires d'hier qui sont maintenant emprisonnés. Le travail qu'il effectue alors pendant deux ans pour Une saison de machettes est unique. Il rencontre d'autres voix toujours avec cette même langue parfois d'une terrifiante beauté qui n'en finissent pas de nous troubler une fois le livre refermé. Il n'y a dans ce récit aucune complaisance ni aucune forme de spectaculaire. Ce sont des voix qui racontent le pire, avec précision et calme, comme si elles étaient absentes à elles-mêmes. Pour Jean Hatzfeld, ce sont les voix du génocide, elles disent dans leur style et leur expression même cet anéantissement. Ceux qu'il a rencontrés parlent comme ils ont tué.

Comment avez-vous décidé d'écrire ce deuxième livre, cette rencontre avec des tueurs " ordinaires " ?
Ce n'est pas une idée de moi, ce sont les lecteurs qui m'ont posé beaucoup de questions. Je n'étais pas sûr d'en avoir envie ni même que ce soit intéressant. Entre 94 et 98, chaque fois que je rencontrais des tueurs, pendant l'exode, mais aussi en France, en Belgique ou sur les collines de Nyamata où il y a beaucoup de tueurs en liberté, soit ils n'avaient rien vu, soit ils n'avaient rien fait... Je savais aussi que cela n'avait pas été fait en 1945. Il n'y a pas de récits de tueurs ordinaires du génocide juif hormis des sortes de biographies de gens célèbres. Je pensais que ce n'était pas possible. Mais comme je n'arrivais pas à me débarrasser de cette histoire, je revenais là-bas, un peu pour rien.
C'est Innocent, mon ami et mon traducteur, qui a eu l'idée de s'adresser à une bande qu'il connaissait, des copains de bar. Ils ont tué ensemble tous les jours et ils se sont finalement retrouvés copains comme cochons au pénitencier. Il fallait une bande, que ces gens se tiennent chaud. Ils sont emprisonnés, ils n'ont pas été confrontés au regard des familles des victimes, ils sont dans une bulle et ils sont déjà condamnés.

Comment travaillez-vous avec eux ?
J'ai procédé de la même manière qu'avec les rescapés, avec un certain nombre de questions. Je fais des séjours d'un ou deux mois pendant deux ans, je reviens à Paris, je mets à plat, d'autres questions viennent et je repars. Un jour, l'un d'eux m'a raconté son étonnement quand il a tué pour la première fois, tellement c'était comme dans du beurre, extrêmement doux. Il parlait de douceur pour décrire le moment où il enfonçait la machette. Il n'imaginait pas ça. Et j'ai demandé aux dix autres : " Est-ce que tu peux te rappeler la première personne que tu as tuée, comment ça s'est passé ? "
Vous évoquez votre curiosité ambiguë pour les tueurs.
Les rescapés me racontent un univers de tueries quotidiennes, c'est monstrueux. Des gens vont tuer de 9 heures à 15 heures, tous les jours de la semaine, à la machette. Avant l'idée du livre, j'ai envie de les voir, il y a une fascination. Tu vois des braves gars, tu sens qu'ils l'ont été. Quelqu'un comme Joseph, qui a managé la tuerie de cinquante mille personnes, il est en face de toi, jovial, bon enfant, parlant de choses et d'autres parce qu'il est assez instruit. Tu as en face de toi un gars normal et tu te dis qu'il y a un monstre en dessous. On peut passer des heures à le regarder sans le comprendre.

Par rapport aux rescapés, quelle est la nature du lien qui s'établit entre vous durant ces entretiens ?
Là, il n'y a pas d'ambiguïté possible. À aucun moment on peut avoir de la sympathie pour ces gens-là, à aucun moment. On peut avoir de l'étonnement, être sidéré par leur absence de conscience, l'énormité des choses qu'ils racontent, leur naïveté, on peut se représenter assez bien les braves gars qu'ils ont été avant d'être pris dans une tourmente qui les a dépassés, ce qui n'enlève pas leur responsabilité, mais à aucun moment on arrive à avoir de l'empathie. Du début à la fin, eux se méfient de moi et je me méfie d'eux.

Pour les rescapés, lors de vos entretiens, vous décriviez une " langue qui s'invente ", une prise de risque constante ; pour les tueurs, c'est le contraire.
Les rescapés et les tueurs ne parlent pas du tout de la même façon. Avec les rescapés, on parle du génocide et puis on parle d'autres choses, et on reparle de ça. À un moment donné, ils disent certaines choses et très souvent, je ne le perçois même pas quand ils le disent. C'est de retour à Paris en travaillant sur ces entretiens que je vois certaines phrases qui me chavirent. Ce sont de très belles phrases, de belles métaphores, très profondes... je sens une blessure qui apparaît au grand jour dans ces mots. Une des personnes dit par exemple " alors il a bien fallu suivre la vie puisqu'elle en avait décidé ainsi ", c'est ce que j'appelle inventer une langue. Un autre dit " certains souvenirs sont polis et d'autres négligés et ils disparaissent dans le creux de la mémoire ".

D'où viennent ces " inventions " ?
Disons qu'il y a des élans d'ordre poétique ou philosophique que des cultivateurs ou des cultivatrices, ou des intellos, n'auraient pas s'ils n'avaient pas traversé cette épreuve. Il y a cette profondeur, cette limpidité. Quand on parle, ces personnes fatiguent très vite, je vois que je leur fais mal. Et, contrairement aux victimes des guerres normales, ils ont toujours l'obsession de ne pas être compris ou pas crus.

Et les tueurs ?
Eux, jamais de fatigue, aucun signe d'énervement. La lassitude et surtout le dégoût viennent d'Innocent, mon traducteur, ou de moi. Mais le tueur est presque déçu, il était bien, assis, à parler... Ils utilisent la même langue que les rescapés, le kinirwanda, c'est une langue extrêmement précise et imagée. Mais quand ils parlent, ce sont des gens qui ne se laissent jamais submerger par leurs émotions, pour la bonne raison qu'ils n'en ont pas. C'est stupéfiant, ils ont un ton monocorde et monotone, une tranquillité. Contrairement à des tortionnaires qui sont revenus du Vietnam, d'Algérie ou de Bosnie, ils ne sont pas émus par ce qu'ils ont fait.

On a l'impression qu'ils sont quand même sincères.
Ils essaient de contrôler ce qu'ils disent tout en étant sincères et je crois, entre autres, que c'est parce qu'ils ont été mêlés à quelque chose qui les dépasse, à une forme d'absolu. S'ils essayaient de regarder en face la monstruosité de ce qu'ils ont fait, ils deviendraient fous, d'une manière ou d'une autre. Contrairement aux tueurs nazis revenus chez eux, à un moment donné ils acceptent de parler, ils décrivent de manière très précise et c'est ça l'expérience du livre. Ils se croient en prison pour longtemps, c'est la première fois qu'on leur pose des questions comme ça, ils voient un Blanc qui n'est pas là pour les accuser ou les culpabiliser... Ils ne savent pas très bien pourquoi ils parlent et moi je ne sais toujours pas pourquoi mais ils essaient.

C'est leur égocentrisme qui vous trouble ?
Oui, dans leur manière de raconter, de se plaindre. On s'aperçoit que quand pour le rescapé, c'est cauchemar sur cauchemar, eux ne rêvent quasiment jamais du génocide et quand ils y rêvent, c'est la parcelle où ils étaient, leurs femmes ou les camps du Zaïre, mais ils ne rêvent jamais des coups de machette.

C'est en contradiction complète avec ce que l'on a envie de lire, on espère le remords et la culpabilité...
Ça continue de m'étonner. Ça ramène justement à une des caractéristiques du génocide. Tout le monde a participé, la culpabilité est noyée. Leur manière de parler, très calme et méthodique, ramène à leur manière de tuer. Il y a ce lien qui explique que ces tueurs qui ne sont pas des professionnels arrivent à avoir ce comportement d'une telle placidité. Pendant le génocide, ils n'ont jamais prié pour leurs victimes ni pour être pardonnés, ils ont prié pour " après ", pour l'après-génocide. Ils tenaient à préserver une relation avec Dieu pour que quand tout serait fini elle redevienne normale. Ils tuent et ça ne leur pose pas trop de problèmes.

Une de ces personnes, Pancrace, dit : " Par exemple, quand l'encadreur te montre que l'acte sera total et sans conséquences fâcheuses pour personne de vivant, tu obéis encore plus facilement sans te préoccuper de rien. Tu oublies toutes les peurs et punitions consorts. Tu obéis librement ".
Ils pensent qu'ils vont tourner une page, le problème aura été résolu de façon totale, il n'y aura plus de Tutsis. La manière de parler, c'est pareil, ils disent tout de manière totale. Du fait que je suis en prison, je suis condamné, j'ai fait tout ça, je suis hors de quelque chose, je suis responsable de mes mots mais pas plus que ça.

Notre société est obsédée par le Mal, sa présence, ses raisons, on essaie toujours de se sauvegarder en croyant à la mauvaise conscience. Là, on est ailleurs.
C'est la particularité d'un génocide, ils ont franchi cette étape de la culpabilité. Ils sont convaincus qu'ils vont y arriver, comme Hitler était persuadé qu'il allait se débarrasser des Juifs. Puisque les Blancs sont partis, puisque le clergé est parti, puisque Dieu ne se prononce pas... Il y a un mécanisme qui précède, qui rappelle l'Holocauste à maintes étapes, c'est trente ans de préparation et à un moment, on arrive à transformer des gens non pas en bêtes sauvages mais en des personnes qui acceptent l'idée de l'extermination. Et ça ne répond à aucune question, ça ne fait qu'en poser plus. On se demande toujours comment l'Holocauste a pu avoir lieu et là de la même manière, on dit : voilà. Une première fois, ça a pu, une deuxième fois encore et une troisième pourquoi pas.

Innocent dit aussi que l'instruction et l'éducation rendent plus efficace dans l'usage du mal.
Il a une très belle phrase, il dit que l'instruction " ne rend pas l'homme meilleur, elle le rend plus efficace. Celui qui veut insuffler le mal, il sera avantagé s'il connaît les manies de l'homme, s'il apprend sa morale, s'il étudie la sociologie. L'homme instruit, si son coeur est mal conçu, s'il déborde de haine, il sera plus malfaisant ". C'est ce que l'on a pu vérifier en maintes occasions. La phrase d'Innocent est terriblement précise. Le courage et la rébellion sont des histoires d'individus ou de famille.

Comment s'est faite la construction de ce livre, par rapport à celui consacré aux rescapés ?
Pour le premier livre, j'ai su d'emblée qu'il aurait une construction assez simple, avec les monologues des quatorze personnages. Je devais enlever tout ce que je considérais comme pas intéressant. On me l'a reproché, on m'a dit que j'aurais dû mettre tous les entretiens in extenso. Mais je ne voulais pas que le livre soit ennuyeux, ou que les gens l'achètent par culpabilité sans le lire. C'était en fait un travail de construction littéraire, je devais faire un livre de ce monceau de textes.

Moralement, cela ne vous a pas gêné de couper ces entretiens ?
Non, parce que je suis habité depuis le début par l'idée du livre. Je suis pas là par devoir de mémoire, pour rendre service à des rescapés ou travailler pour le bien de l'humanité... je n'ai que le souci de construire un livre.

Mais pour les tueurs, ce ne sont plus des monologues, vous groupez des extraits d'entretiens par chapitres thématiques, là, il y a une intention morale ?
Oui parce que je les casse, j'empêche le lecteur, si tant est que ce soit possible, d'éprouver une empathie. Mais c'est aussi littéraire, je crois que ce serait fastidieux et écoeurant, c'est pour ça que je fais des chapitres thématiques. C'est le seul moyen de faire lire. C'est nécessaire pour pouvoir les comprendre et de partir de ce qu'ils disent pour en dégager des choses. Sur la façon dont ça s'est passé, pour faire entrer le lecteur dans le projet inouï qu'est l'extermination. Non pas de mieux nous la faire comprendre mais de mieux nous la décrire.

Est-ce que vous pourriez écrire une fiction comme vous l'avez fait dans La Guerre au bord du fleuve qui a comme cadre la guerre de Bosnie ?
Non. Ce n'est pas une question de morale mais d'écriture. Pour qu'il y ait une fiction, il faut qu'il y ait de la vie, une vie romanesque, sentimentale et intellectuelle qui continue. Ce qui est le cas dans la guerre. Comme à Sarajevo, des gens essaient d'en sauver d'autres, il y a des relations entre les deux côtés, les relations entre les gens changent, entre parents et enfants... tout ça est matière à fiction et à écriture. La guerre suscite de l'excitation, beaucoup de morts et beaucoup de vie. Le génocide, c'est le contraire de la guerre, c'est l'assèchement de la vie. Ceux qui tuent sont réduits au rôle de tueurs qui font une espèce de boulot et les victimes sont réduites à un rôle animalisé très bien décrit par Primo Levi mais aussi par les rescapés du Rwanda et par les tueurs. La guerre, c'est comme quand le fleuve déborde du lit et inonde tout, le génocide c'est quand le fleuve s'assèche. Il ne reste plus que la croûte, il n'y a plus d'eau qui coule. Pour moi, il n'y a plus de matière à fiction. Imaginer une histoire d'amour à Auschwitz, Primo Levi montre que ce n'est pas possible. C'est pareil dans les marais.

Vous êtes allé au Rwanda comme journaliste, en 1994 puis en 1998 et vous ne l'êtes plus, du moins pour le moment. Qu'est-ce qui a provoqué ce changement ?
Je suis allé au Rwanda au début de l'été 1994, après le génocide, pour accompagner le grand exode des Hutus qui vont au Zaïre et qui retiendront l'attention de tous les journalistes. Au retour, je sais que quelque chose ne va pas. On a oublié, moi comme les autres, un protagoniste : le rescapé. J'ai fait le rapprochement avec l'après-Seconde Guerre mondiale, ce que Primo Levi a raconté dans ses livres, l'effacement et l'oubli du rescapé. Quand j'y reviens en 1998, comme journaliste encore, ça ne se passe pas très bien car les journaux ont une mémoire très volatile des événements mais surtout, j'ai du mal à entrer en contact avec les rescapés. Il se passe toujours la même chose. On parle 30 ou 45 minutes, ils racontent ce qu'ils ont vécu et ça s'arrête là. C'est dur d'aller plus loin que ce qui suffirait pour un reportage. C'est à ce moment-là que j'ai le désir d'un livre.

Vous êtes forcé de changer.
Après, je n'ai plus du tout de réflexes journalistiques, je ne me pose plus de questions de temps... Je me laisse dépasser par ça. C'est devenu une obsession. J'étais très marqué par Primo Levi. Quand t'es journaliste, tu es l'intermédiaire entre un événement et des lecteurs. Tu essaies de te poser des questions de lecteurs et d'y répondre. C'est un travail d'écriture aussi, ce n'est pas une question de qualité mais de manière de penser. Pour moi, l'écriture journalistique ne pouvait plus accepter ça. Il fallait passer à autre chose. Quand tu fais ce travail-là, tu ne penses plus du tout au lecteur. Tu es en face de gens qui te posent des questions et tu essaies d'y répondre. Le lecteur ne vient que plus tard. Ta place n'est pas la même. À un moment, ta manière d'être journalistique se heurte à un mur, alors tu as une autre manière d'être, d'écrivain, pour éviter le mur.

Avec ces deux livres, qu'est-ce que vous avez rencontré ?
J'ai rencontré beaucoup de choses et d'abord des amis. D'une manière un peu terre-à-terre, j'ai rencontré deux livres. C'est différent de la guerre de Bosnie, j'étais plus partie prenante d'une certaine manière, les gens me ressemblaient, je vivais la guerre avec eux, j'ai été blessé, comme eux. Il y avait beaucoup de vie. Le Rwanda, tu entres dans un cauchemar, c'est pas le tien mais tu entres dans un cauchemar. Et puis c'est une histoire qui familialement... bon, tu t'en dépatouilles, c'est pour ça que je dis que j'ai rencontré deux livres parce que sans ces livres, je ne m'en sors pas. J'ai une bonne raison d'entrer dans ce cauchemar, d'y être. J'y laisse des plumes, sans aucun doute, ma vie est un peu devenue ça, je ne sais pas encore comment je m'en sortirai. Mais j'ai aussi rencontré un événement très rare dans l'histoire. J'y ai retrouvé toutes les questions de Primo Levi, son incompréhension, son désespoir, son souci passionnel d'essayer de comprendre et de passer outre sans y arriver. C'est une incompréhension. Comment ces hommes-là, un instituteur, un père de famille jovial, très sympathique, et d'autres, comment ils sont arrivés à tuer à la machette entre une et trente personnes par jour pendant six semaines ? À la fin du livre, on ne comprend pas plus, on a juste rencontré une incompréhension sur l'individu.

Jean Hatzfeld

1936 Naissance à Madagascar
1973
Entre à Libération. Crée puis dirige ensuite le service " sports " du quotidien
1992
Blessé à Sarajevo. Il est sauvé par ceux qui lui ont tiré dessus. Écrit son premier livre L'Air de la guerre
2000 Publie Dans le nu de la vie Reconduit depuis chaque année son congé sans solde à Libération

Christophe Dabitch

   

Revue n° 047
(15 octobre-15 novembre 2003).
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