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Serge Joncour
Interview
Joncour en place publique


Serge Joncour

par Pascal Paillardet



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L'esprit le plus hermétique aux subtilités de l'anagramme en conviendra : cinq ans après la parution de Vu, le premier roman de Serge Joncour, U.V. apparaît comme un clin d'oeil. Au-delà, ce récit à suspense, remarquablement maîtrisé, est un étonnant polar psychologique. Rencontre avec un auteur qui a toujours vécu avec " l'arrière-pensée de l'écriture, avant même la littérature ".

Pour le quidam craintif, l'hypothèse d'un coquart imminent transpire de ce gabarit. Mais Serge Joncour est un Viking en acier trempé qui avoue des bleus à l'âme. D'autres que lui, abusant du privilège, profiteraient de cette catapulte corporelle pour déranger le monde, jouer des coudes et des épaules. Serge Joncour s'abstient.

C'est le genre d'homme qui ne fatigue guère la paille des chaises. " Je suis maladivement timide. J'ai toujours eu du mal à m'immiscer dans les conversations de table ; j'attends souvent que tous les sujets aient été épuisés pour intervenir. Dans le regard des gens, je devine l'incrédulité : Mais il parle donc celui-là ? " Une voix douce et amicale coule de cette falaise. " Je cherche ma place ", dit encore Serge Joncour. Dans la vie. Chez lui parfois. Et surtout dans les cafés, où il surprend ce matin-là son interlocuteur tout penaud, confronté à l'une de ces situations délicates qui (dé)posent un homme là où il ne veut pas, généralement à côté de ses pompes : un café craintivement commandé, sitôt oublié, puis présenté comme une récrimination par le serveur alors que l'on s'apprêtait à se défiler pour un tord-boyaux moins bruyant...
Une fièvre de cheval, un mal de gorge, quelques avaries administratives essuyées le matin même : Serge Joncour ébouillante d'emblée l'assiégeant, avant de l'accueillir avec une modestie inhabituelle dans une conversation qui trouve son rythme hors des agressions du monde. Et soudain, le quotidien qui braille alentour, ce quotidien mortifiant pour les irrésolus se cogne aux parois d'une parole qui connaît la tonalité des mots et la portée du silence. Le prétexte de la parution d'un récit surprenant, U.V. (Le Dilettante), un polar psychologique d'une rare intensité, où l'inquiétude se reflète sur la lame d'une écriture affilée, préside à cette rencontre. " À l'origine, le titre devait être Chaleur, ou Canicule... Finalement, U.V. me convient parfaitement. Le personnage principal, Boris, est comparable à un rayon ultra-violet ; au début, il est chaud et caressant, mais il brûle très vite. Il y a des gens comme ça... " Borné par les rivages de l'île de Bréhat, dans les Côtes-d'Armor, U.V. est un suspense qui utilise des armes psychologiques. Des armes invisibles qu'un intrus, Boris, pointe avec une perfide séduction sous la gorge de ses proies : une famille d'insulaires au sein de laquelle il s'installe comme " une blatte dans un lit de soie ". Serge Joncour : " J'avais envie que la dimension captivante de ce suspense, cette dimension de l'intrigue et de l'inconnu, s'installe sans aucune agressivité, sans arme ni choc. " À travers U.V., Serge Joncour dissèque les stratagèmes affectifs d'un imposteur, le fameux Boris, qui manoeuvre pour assiéger et assujettir une famille cernée. Après s'être présenté comme un ami d'internat du fils absent, Philip, il entreprend de soumettre tous les membres de cette fratrie fragile : les parents de Philip ; Julie et Vanessa, les soeurs rapidement conquises, André-Pierre, le beau-frère défiant. L'histoire d'une vipérine infiltration sur un territoire familial miné de rancoeurs et de non-dits. Avec U.V., cet écrivain hors-norme poursuit son périple en littérature. " Dans la littérature aussi, j'ai du mal à trouver ma place... " On le rassure : on lui accorde une place de choix.

U.V. n'est-il pas avant tout le portrait d'un manipulateur, Boris, observé dans l'accomplissement de sa stratégie ?
Le manipulateur, c'est aussi l'écrivain qui ouvre continuellement des fausses pistes. Ce livre, qui se déroule sur l'île de Bréhat est né d'une expérience vécue. Sa rédaction a été pour moi une sorte d'expiation, de vengeance sociale. Un jour, il y a dix ans, je me suis retrouvé sans aucune raison sur l'île de Bréhat, avec juste mon grand sac, sans hôtel ni camping où me réfugier. À une demi-heure de navette du continent, l'île de Bréhat est un univers exclusif, délimité, confiné. Sur ce bout de terre, je n'avais finalement aucun pouvoir sur les choses. Tout m'échappait. Peu à peu, j'ai découvert une porte d'entrée qui m'a permis de sympathiser avec certaines personnes, des marginaux comme moi. À partir du souvenir émotionnel de ce séjour sur l'île de Bréhat, j'ai développé, dès l'hiver suivant, une histoire qui n'était pas la mienne. J'ai écrit ce récit d'un jet. C'est un manuscrit que j'ai gardé longtemps dans mes tiroirs. Il me semblait trop fondamentalement classique ! Pour cette parution, j'ai effectué sur le texte un travail obsessionnel, qui se rapproche de la marqueterie : je l'ai peaufiné, j'ai soupesé la moindre virgule... J'ai toujours été intéressé par ces situations où, a priori, l'on n'a absolument pas sa place. Je crois qu'elles résument mon rapport presque permanent au monde.

Est-ce également une métaphore de votre rapport à la littérature ?
Tout à fait. J'ai toujours regardé la littérature comme un univers inenvisageable, mais en même temps totalement désiré. L'inquiétude est toujours présente... Je ne parviens pas à résoudre ce problème de légitimité. Ma vraie satisfaction, en fait, est d'avoir pu mettre en place ma vie de cette façon-là : être uniquement préoccupé par ce que j'ai envie de lire et ce que je vais écrire. Le reste, c'est du bonus...

Le lecteur ne peut s'empêcher de comparer l'assurance et l'aisance de Boris avec la gêne dont font preuve tous les personnages du recueil Situations délicates...
Boris, c'est celui qui ne connaît aucune situation délicate. Celui qui n'est jamais embarrassé. Plus encore : c'est celui qui est légitime partout. Ces gens-là existent, ils me fascinent. Je m'interroge souvent sur ma légitimité... Je peux parfois simuler, me composer une attitude, donner par moments l'apparence de l'aisance et de l'assurance... mais ça ne dure jamais très longtemps !

Boris ne joue-t-il pas, lui aussi, sur l'apparence ?
Je ne crois pas. Pour lui, tout est naturel. J'ai rencontré quelques personnes comme cela. Il est impossible de les mettre en porte-à-faux. J'aime les observer. J'étais dans un café ce matin, j'observais la façon dont les gens hésitaient ou non à l'instant si délicat de choisir une table. Je suis avant tout un spectateur des autres.
Ce pourrait être une définition de l'écrivain ?

Sans doute, mais chez moi, c'est systématique. C'est une vraie manie. Avoir été fils unique n'est sans doute pas étranger à cette attitude, à cette forme de mise à distance. J'ai été privé de l'alibi des frères et soeurs pour être en prise avec le reste du monde. Le fils unique est nécessairement spectateur.

Vous semblez être le spectateur de votre propre vie !
C'est incontestable. Cette forme de marginalité est profondément ancrée en moi. Mais je fais des efforts pourtant ! Grâce à mes livres, je me rends dans les salons, je rencontre des lecteurs ou des journalistes, j'en profite pour capter une sorte de sincérité, ou raconter n'importe quoi... Cinq ans après la parution de Vu, je demeure un spectateur de la littérature. Observer de temps à autre l'un de mes livres dans le panorama ne change rien. Lorsque je lis des articles sur moi, j'ai l'impression que l'on parle de quelqu'un d'autre. En même temps, cela me rassure durant un bref instant. L'écriture est le seul espace où je peux accéder à une sorte de cohérence. Je l'aborde comme une dimension refuge. Il n'y a jamais rien eu de cohérent en moi, sinon cette unique arrière-pensée : l'écriture. L'écriture, avant même la littérature.
Pendant des années, je n'ai pas su comment assumer cette prétention, résoudre cette exclusion. Mes grands-parents étaient journaliers dans les fermes. Mes parents, aujourd'hui à la retraite, étaient des employés. J'ai toujours éprouvé une sorte de culpabilité, corrigée par la rage. Baudelaire, Apollinaire ou Rimbaud m'ont accompagné dans ma révolte. Ils étaient des grands frères rassurants. Au-delà même de l'émotion poétique qu'ils me procuraient, ils validaient le bien-fondé de la marginalité. C'est pour cela peut-être que je ne parviens toujours pas à lire Proust... Quand je lis Proust, j'ai l'impression que l'on me donne des pantoufles en me demandant : " Qu'est-ce que vous faites là ? " Plus tard, après ces " grands frères ", il y a Huysmans, Calaferte, Céline et sa façon inépuisable de récréer la langue... Tous ces gens m'ont décomplexé. Ils sont toujours présents. J'ai l'impression de les entendre me dire : " Serge, vas-y ! "

Le refus d'une dizaine de manuscrits a précédé la parution de Vu en 1998... Comment réagit-on à ces rejets lorsque l'écriture est l'" unique arrière-pensée " ?
Mon seul choix était de m'entêter. C'était abominable, mais j'avais tellement envie de creuser une autre idée, d'amorcer une autre histoire. À un moment, j'ai ressenti de la haine. La haine du facteur même... J'ai surpris un matin mon facteur en train d'essayer de faire rentrer de force dans ma boîte aux lettres un manuscrit refusé et retourné !

Votre parcours est étonnant. Vous avez, paraît-il, songé à devenir nageur de combat...
Ça fait partie du n'importe quoi ! À un moment de mon existence, j'ai réellement entrevu la carrière militaire comme une façon absolue de ne pas me poser de questions. Après un ennui de santé, j'ai heureusement été détourné de cette voie. Je me suis retrouvé à vau-l'eau. J'ai entrepris des études de philosophie, mais je ne me sentais pas à ma place, là non plus, entouré de tous ces étudiants à l'esprit rigoureux. Pour résumer, j'ai toujours été un suiveur : j'ai longtemps suivi des histoires qui n'étaient pas les miennes.

À quel moment avez-vous rencontré l'écriture ?
J'ai appréhendé la dimension de l'écriture dans un univers scolaire très rigide. C'est à l'école que j'ai pris conscience de son pouvoir subversif. J'ai immédiatement remarqué l'impact que pouvaient avoir des petits papiers humoristiques que je faisais circuler dans la classe. Quand j'avais une dizaine d'années, j'ai même envoyé des poèmes à Seghers ! Vers 16 ou 17 ans, la rencontre avec une fille qui affirmait savoir taper à la machine m'a déterminé à écrire des poèmes : durant plusieurs semaines, je lui ai livré des sacs de manuscrits de poèmes. C'était un subterfuge pour pénétrer dans son univers, on écoutait Boris Vian à longueur de journées. Dans le lot, un ou deux poèmes étaient presque mignons. C'est à 30 ans que j'ai réalisé qu'il fallait concrétiser formellement un texte à travers un roman.

Le roman Vu, satire du pouvoir médiatique, appartenait au registre de la parodie. U.V. possède une profonde et troublante gravité. Ce sont deux univers très différents, presque contradictoires...
C'est vrai, et cela m'effraie presque. Il n'y a en réalité aucun calcul. Le ton du récit dépend de mon état d'âme. Je traverse des périodes d'une noirceur totale et d'autres d'une légèreté, d'une inconséquence royales. Je vis des périodes de grâce et d'autres où je tombe à l'eau et me noie. Je n'ai jamais eu une façon homogène d'aborder le monde. Je suis quelqu'un de complètement dispersé. On a toujours apprécié chez moi cette façon de ne pas être dans le système... En réalité, je suis quelqu'un qui n'est jamais arrivé à y entrer ! Je participe certes à des manifestations, mais toujours à contresens. Récemment, j'ai fait toutes les manifs pacifistes, mais en partant du point d'arrivée !

U.V.
Serge Joncour
Le Dilettante
215 pages, 15 e

Extrait

" À entendre les premiers accords d'une musique qui venait depuis le salon, à voir les deux soeurs faire signe à quelqu'un qui venait dans son dos, Boris se leva comme à l'imminence d'une nouvelle présentation. À nouveau il devrait faire bonne figure, combiner les indices de la première impression, s'appliquer à ce subtil enrobage qui fait que d'emblée on vous trouve plaisant, globalement bienvenu, à nouveau trouver les mots, affecter cet air embarrassé, pas trop tout de même, histoire de ne pas paraître confus, distiller assez de pertinence et d'humour pour détendre l'atmosphère... un prodigieux effort en somme. À force il maîtrisait ce savant dosage qui va de la timidité à la décontraction, de l'humilité à la suffisance ".
U.V.

Pascal Paillardet

   

Revue n° 048
(15 novembre-31 décembre 2003).
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