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Jean-Paul Barbe
Interview
Larguez les amarres


Jean-Paul Barbe

par Thierry Guichard



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Jean-Paul Barbe n'aime pas les trains. Il sait d'où ils partent et où ils vont. Il leur préfère un improbable rafiot, caréné à la fantaisie et au baroque pour accoster en Babylonie joyeuse...

C'était à craindre. Champion hors normes de la digression dans Admiraal Tromp, Jean-Paul Barbe file d'une idée l'autre sans laisser le temps à son interlocuteur de regarder sa boussole. Passant allégrement de l'archipel des langues à celui des écrivains, faisant escale du côté de l'Auvergne, le romancier et poète dresse, en parlant, la carte d'une Europe des Lumières à laquelle il contribue. Cet Européen convaincu a créé il y a onze ans à Nantes le Centre culturel allemand, puis le Centre culturel italien et encore le Centre culturel espagnol avant de fonder le Centre européen, qui les regroupe tous et dont il est le président.

Traducteur de Brecht, Marx, Engels, de la poétesse Sarah Kirsch, des romanciers Christoph Peters et Rudolf Fries (dont on retrouve le côté picaresque et cosmopolite dans Admiraal Tromp), il se définit comme " un démonteur d'horloge ". Et précise : " En traduisant, on trouve les trucs et les tics d'un auteur. Traduire a complété mon noviciat. " Professeur d'université à la retraite, Jean-Paul Barbe a longtemps commenté les textes des autres. Du coup, écrire à son tour lui apparaît comme une juste éthique : " j'avais envie de fournir un texte primaire et non plus secondaire (un écrit sur un écrit) et de m'exposer un peu, par morale personnelle. " Impossible de ne pas comparer l'écriture à un voyage, à un périple initiatique : " fréquenter les langues étrangères permet un grand retour vers sa propre langue et jouir de chaque mot, et faire fondre les mots sous la langue. " Un plaisir lexical qui faisait le bonheur des lecteurs de son premier roman, Villa ker enfance (Joca Seria, 2002).
On a envie de l'arrêter là, à l'aube de la découverte du français telle qu'elle est évoquée dans ce premier opus, mais le voilà déjà en Indonésie : " l'indonésien m'a beaucoup intéressé pour sa douceur, sa musicalité. Cent cinquante millions de personnes parlent cette langue, sorte de tâche aveugle du français. C'est une langue facile : un mot peut prendre toutes les fonctions (verbe, adjectif, etc.) comme dans le chinois, sauf que l'indonésien n'est pas une langue à tons. " Puisque l'indonésien est en soi un personnage d'Admiraal Tromp, tentons de saisir l'occasion pour définir et maintenir un cap à l'entretien. En vain : notre homme évoque maintenant le hongrois, " langue de miel ". On fait mine de se noyer dans cette déferlante de langues étrangères pour l'appeler à ralentir l'allure, on commande une forte bière belge pour amadouer le marin polyglotte (il parle sept langues dont l'auvergnat) et on prend la barre :

Jean-Paul Barbe, comment vous est venu un roman aussi fou ?
L'idée s'est imposée petit à petit. L'idée d'un rapatriement ou plutôt d'un " maratriement " dans la façon d'un Diderot ou d'un Sterne. Le père, lui n'a pas très envie de retrouver sa femme, la mère donc du jeune narrateur... Un roman picaresque du XVIIe siècle, Les Aventures de Simplicius Simplicissimus (de von Grimmelshausen, ndlr), m'a beaucoup influencé.
Depuis toujours je suis amoureux des Atlas. Le subcontinent me semble délaissé, la Malaisie, ces régions... Quand j'étais en sixième, avec Narcejac comme professeur, j'ai écrit un roman qui se déroulait sur le Mékong. Les jeunes garçons des années 40 étaient encore dans l'idéologie des héros coloniaux. Moi, j'hésitais entre devenir soit missionnaire soit administrateur colonial. L'un et l'autre étaient tout : démiurge, médecin, agronome, etc. J'avais le fantasme démiurgique.

Pourtant, vos engagements politiques à gauche ne devraient pas s'accommoder de cette passion coloniale, si ?
Je suis venu à la politique avec la décolonisation. Je travaillais en Allemagne avec des représentants du FLN. Je fais référence à la décolonisation dans Admiraal Tromp. Une variante de la décolonisation avec la fuite des Occidentaux. En Indonésie, il y a un islam syncrétique qui se mélange à l'animisme : les coutumes viennent des montagnes, la religion de la mer.

Vous y avez vécu ?
Je n'y suis jamais allé.

Votre roman tourne complètement le dos à une littérature française intimiste et sérieuse. Vous avez voulu montrer qu'on pouvait écrire dans le registre de la fantaisie à l'échelle du globe ?
Cette fantaisie est une chose presque naturelle en allemand. Günter Grass peut être complètement dingue aussi, ça peut partir dans tous les sens. Je n'ai pas écrit ça contre une certaine littérature de la mesure, je l'ai fait sans elle. Avec surtout la volonté d'ouvrir plein de fenêtres pour que les gens puissent s'inventer des suites. Il y a beaucoup de débuts de romans dans ce livre. Je voudrais que le lecteur se sente légitimé à écrire d'autres histoires, qu'il soit pris dans une sorte d'ivresse. De mes précédents livres, ce qui m'a le plus apporté, ce sont les rencontres avec les lecteurs.
Je vois ça comme un passage de relais très jouissif. J'aime ne pas aller au bout de l'histoire comme le fait Jean-Paul Richter dans La Vie du joyeux maître d'école Maria Wuz à Auenthal (1790) où son héros s'achète le catalogue des livres parus et, à partir des titres, invente lui-même chaque histoire. J'aimerais que les lecteurs fassent ça avec Admiraal Tromp à partir de tous les romans qui s'y trouvent. Je n'aime pas la sacralisation de l'oeuvre, le côté définitif d'un roman.
Comment je me situe par rapport aux écoles ou aux tendances de la critique, je m'en fous. Le fait que j'écrive sur le tard me libère. Je ne vais pas en faire un métier. Je n'ai pas conscience d'un paysage littéraire français.
Et puis ma mère me l'a dit : " compliqué comme tu es, personne ne te lira ".

Toutefois, dans son aspect roman familial, dans les rapports que le fils entretient avec le père, l'absence de la mère, la personnalité de la grand-mère, on se dit que vous avez peut-être semé dans Admiraal Tromp des bribes d'autobiographie. Est-ce le cas ?
Je n'ai jamais eu à connaître la psychiatrie de près. Le fait que le père et le fils se partagent la bonne javanaise est peut-être une manière de mettre en scène l'héritage colonial...
Je vais retourner à un parcours plus autobiographique. Après Villa ker enfance, ce sera le temps du lycée dans une ville méphitique de l'ouest comme Brest, Rouen. J'ai aussi un polar : une sorte de Maigret en RDA. L'histoire d'un ami de Maigret qui se fait passer pour lui en Allemagne de l'Est... Ce roman risque de poser des problèmes de droits...

Revenons à Admiraal Tromp qui évoque un pays mythique : l'Illyrie. Quel est-il ?
C'est une sorte d'idéal où le père est apaisé. C'est un pays qui m'a toujours intrigué. On sait très peu de chose sur lui du temps de l'Empire romain. C'est un pays très important pourtant. On le retrouve ensuite dans Shakespeare, son nom sera interdit par François Joseph et Nodier inventera un faux poète illyrien... J'ai écrit une sociologie de l'Illyrie, que j'ai en manuscrit : sorte de lieu géométrique où se condenserait toute la Méditerranée. C'est une fiction unificatrice, une utopie charnelle.

Le roman fourmille d'érudition. Pensez-vous pouvoir être lu de beaucoup de lecteurs ?
(rires) Oui, à condition que la première lecture soit acceptée comme une lecture où on laisse des plumes. La première lecture doit se faire au galop. Si on veut y trouver quelque chose d'univoque, on aura beaucoup de mal. Il y a sans cesse des chocs de tonalités : du réalisme au fantastique, de l'absurde. J'utilise parfois des phrases entières prises dans la méthode assimil du néerlandais...
C'est vrai qu'on peut passer à côté de beaucoup de choses dans le livre, mais c'est aussi le cas lorsqu'on voyage : on ne voit pas tout.

Thierry Guichard

   

Revue n° 049
(Janvier 2004).
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