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Jacques Chauviré
Interview
Ombre et lumière


Jacques Chauviré

par Philippe Savary



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Injustement oubliée, l'oeuvre de Jacques Chauviré dévoile un humanisme sombre et lucide en témoigne la réédition de Passage des émigrants. À 88 ans, et après un long silence, l'ancien médecin découvre aujourd'hui le sentiment amoureux avec son scintillant Élisa.

Deux décennies après avoir rangé ses ordonnances et treize ans " d'inactivité littéraire ", Jacques Chauviré, 88 ans, goûte avec humilité aux plaisirs d'une reconnaissance tardive. Il la doit à Élisa. Porté par la parole cristalline d'un " enfant-vieillard ", ce mince récit lumineux et malicieux a les propriétés curatives d'une eau de jouvence. L'histoire d'un premier amour, vécu par un petit bonhomme dans la fraîcheur de son innocence, alors que l'ombre de la Grande Guerre ne cesse de raviver les feux de la détresse père " inconnu " tombé au champ d'honneur, mère inconsolable et exclusive. La fluidité de l'écriture, conjuguée à l'ardeur des sentiments, confinent au miracle lorsque la belle Élisa resurgira en fin de volume, et consentira, quelques marguerites sur les mains, à passer aux aveux.

Curieux destin que celui de Jacques Chauviré. Promu en littérature par Albert Camus (Partage de la soif, 1958), il publia six livres chez Gallimard puis sombra dans l'oubli. Son travail est pourtant d'une haute exigence. En bon praticien, Chauviré (et son double le docteur Desportes) ausculte l'âme de ses semblables, particulièrement ceux qui sont au bout du rouleau. Guettés par la mort ou la folie, rincés par la vie, esquintés par la nature, le diagnostic est sans appel : ils se débattent en silence puis coulent à pic. Il y a comme " un défaut d'aération " dans ces existences si ordinaires. L'ennui prospère à cet étage de l'humanité où Dieu a fait ses valises depuis belle lurette : décor jaune paille, " relents de linoléum vieilli ", lumière blême. Écrivain de la précarité existentielle (songeons à Bove ou à Hyvernaud deux autres plumes d'une modestie exemplaire), Chauviré décrit avec compassion la fragilité de l'être humain et examine avec une froide sobriété " le sentiment du périssable ".
" Attention. Vieillards " prévient un panneau de signalisation page 20 dans Passage des émigrants que réédite Le Dilettante (après Partage de la soif et Les Passants). Aux bons soins de leur fils, Maria, 70 ans, et Joseph, 71 ans, rejoignent au bord de l'océan leur dernière demeure, la résidence des Cèdres, et sa grande soeur mitoyenne, un sinistre hospice. L'interminable temps invalide se met à l'oeuvre. Il y a celles qui tricotent sans savoir trop pour qui, il y a ceux qui attendent un hypothétique débarquement militaire. La monotonie gangrène le vivant, avant que se déploie l'impitoyable ballet des corps qui flanchent. Comment vivre ? Comment surtout mourir ? Radiologue de la vieillesse, Chauviré décrypte le naufrage du grand âge. Et s'attache, avec dignité mais non sans colère, à accorder une mort décente à ses deux personnages, devenus des " asociaux de notre temps ".

Dans quelles conditions avez-vous écrit et publié Élisa ?
J'ai écrit Élisa il y a deux ans. Initialement le texte était plus ample, il faisait 120 pages. La partie qui traitait du rôle de ma mère ainsi que mes rapports avec elle était plus longue. Mais nous sommes tombés d'accord avec Gilles Ortlieb (le dédicataire du livre, ndlr) : ce n'était pas là l'essentiel.
Toute ma vie j'ai été préoccupé par le célèbre " vert paradis des amours enfantines " de Baudelaire. J'ai cherché depuis mon adolescence ce que cela pouvait représenter. Ainsi, il m'est venu à l'esprit de concrétiser quel pouvait être le sentiment d'un enfant de 5 ans, amoureux d'une jeune fille. Élisa était une bonne, c'était en 1920, qui est restée une année dans notre maison familiale et avec qui j'étais toujours fourré. J'ai forcé le trait jusqu'à suggérer un sentiment amoureux, mais en préservant une double ambiguïté. Est-ce que l'enfant recherche dans Élisa une autre mère ou un premier amour ? Élisa est-elle sensible à un sentiment amoureux ou à un refuge maternel ? Il fallait trouver quelque chose qui soit acceptable, que les dialogues aient une certaine vraisemblance.
J'ai peu le sentiment de la nostalgie, parce que j'ai une mémoire fidèle et précise. Je ne rêve pas de ce qui aurait pu exister. Tout ce qui est écrit dans Élisa est vrai.
J'ai présenté en début d'année Élisa à mon éditeur Dominique Gaultier (Le Dilettante) qui a trouvé le texte trop court. Par l'intermédiaire de Gilles Ortlieb, j'ai aussi fait la connaissance d'Isabelle et Olivier Giroud, animateurs de " Lettres sur cour " à Vienne, une petite manifestation qui rassemble en juillet quelques auteurs pendant le festival de jazz. Le texte a été proposé à Georges Monti du Temps qu'il fait. Il a accepté de le publier sans connaître un seul de mes livres.

On a le sentiment qu'Élisa ressuscite l'écrivain Chauviré.
Je suis très content de la petite effervescence autour d'Élisa. Je prends ce que l'on me donne. C'est un drôle de destin d'avoir une légère reconnaissance à 88 ans. Du reste, depuis quatre ans, à Lyon, brusquement, des gens commencent à se souvenir de moi.

Comment êtes-vous venu à la littérature ?
Je me suis installé comme médecin généraliste à Neuville-sur-Saône à la fin de l'hiver 1942. J'avais été interne des hôpitaux de Lyon en pédiatrie. Quand la clientèle est arrivée petit à petit, je me suis aperçu que l'exercice de la médecine n'avait aucun rapport avec ce que l'on nous enseignait à Lyon. On est confronté seul à la mort, à la maladie, à la souffrance. J'avoue avoir eu de la peine à supporter ça. Le métier était alors inconfortable psychologiquement. La joie des guérisons n'a jamais dépassé le désespoir que m'inspire la mort. C'est là que j'ai commencé à vouloir écrire, pour essayer de m'échapper de ce métier inquiétant.
En 1951, j'ai adressé une lettre à Albert Camus que j'admirais beaucoup. Puis une autre, un jour de cafard, accompagnée d'un texte de deux pages : un enfant de l'un de mes amis venait de se noyer dans la Saône. J'étais effondré. J'éprouvais vis-à-vis de la rivière un sentiment de trahison. Ce texte s'intitulait Recherche et perte du fleuve. Camus m'a incité à continuer d'écrire.

Vous avez publié six livres chez Gallimard entre 1958 et 1980.
J'ai eu comme lecteur Albert Camus, Jean Blanzat, Jacques Lemarchand, Claude Roy avec qui j'ai eu des relations amicales, puis Jean Grenier. Gallimard est le seul éditeur à qui j'ai envoyé des manuscrits. Si le texte n'était pas retenu j'ai le souvenir que c'est arrivé une ou deux fois je le jetais.
Une maison comme Gallimard n'était pas une maison pour moi. Je ne me suis jamais préoccupé du sort de mes livres. En outre, je n'ai pas un caractère très expansif. Je n'ai jamais fait de signatures. La première date de novembre 2001, c'était dans un café à Lyon.
À chaque nouvelle parution, Gallimard me donnait une pile de livres à dédicacer pour la presse. Je ne connaissais pas un seul nom... J'étais à la fois impressionné et étonné d'être là. Un jour, Claude Roy m'a entrouvert la porte d'un comité de lecture. Ces messieurs-là piochaient des petits fours dans une boîte en fer et buvait du vin rouge.
Je n'étais pas un écrivain de profession. Je gagnais ma croûte en tant que médecin. J'étais très isolé. Je n'ai pas eu d'" amitiés " littéraires, hormis avec Jean Reverzy. Nous avons entrepris des études de médecine la même année. On se voyait souvent. Je commençais à écrire lorsqu'il a obtenu le prix Renaudot pour Le Passage. Mais il a eu une vie plus tourmentée que la mienne...

Le Dilettante réédite aujourd'hui Passage des émigrants, publié en 1977. Comment ce livre avait-il été reçu ?
Comme tous les autres : dans une relative indifférence. Claude Roy avait pourtant trouvé le livre épatant. Il m'avait adressé une lettre enthousiaste. Ma femme et moi avions bu le champagne pour fêter ça.
J'ai été invité par Bernard Pivot dans " Apostrophes ". Mon passage à la télé n'a eu aucune influence sur les ventes. Le thème de l'émission était l'angoisse. J'étais comme un figurant. Personne n'avait lu mon livre même Pivot lui-même je crois. " Je vais vous raconter une histoire d'amour ", avait-il lancé avant mon intervention.

On est loin d'un roman à l'eau de rose. C'est un texte très dur sur le vieillissement, la chute des corps...
J'ai mis cinq ans à écrire ce livre. C'est le récit d'une expérience que j'ai connue. Dans les années 60, il y avait une Maison départementale de retraite dans les environs de Neuville. Cette maison était immense et était occupée par sept cents pensionnaires jugés indésirables dans le département : alcooliques, mendiants, fous, bossus... Il fallait faire évoluer les choses. J'ai participé à la mutation de l'établissement en maison de convalescence jusqu'en 1985.

Vous parliez d'indifférence à l'égard de vos livres. À quoi l'attribuez-vous ?
Que voulez-vous : ce que j'écris est gris ou noir. Mes livres sont tristes et sévères. Et les gens ne recherchent malheureusement pas ça. Le personnage du docteur Desportes est intrigant, son caractère n'est pas très défini. Il est révolté par ce qu'il voit. Le métier de médecin m'a rendu pessimiste. Et la qualité primordiale d'un médecin, c'est le doute.
Lorsque j'ai quitté la médecine libérale en 1980, je n'ai jamais pu écrire, jusqu'au moment où Le Dilettante m'a demandé deux nouvelles (Fins de journées, 1990). Je me sentais inutile, inoccupé. Mon esprit était vide. Pour écrire, il fallait que je sois dans mon bureau, la Saône à mes côtés. J'écrivais beaucoup la nuit. Finalement, je n'avais plus ma nourriture quotidienne de révolte.

Qu'est-ce qui vous intéresse dans l'étude du vieillissement ?
Ce sont les corps. Dans la vieillesse, il y a une chose qui précède la mort, c'est la désincarnation des corps. Ça m'a toujours frappé. Quand je pense aux gens disparus, que j'ai soignés, ce qui me manque, ce n'est pas leurs qualités intellectuelles, leurs paroles, leurs actes ; ce qui me manque c'est ce qu'ils étaient physiquement, comment ils marchaient, comment ils parlaient. L'atteinte à l'intégrité physique m'est insupportable. La mort est un fait d'expérience, mais reste incompréhensible. Pour le médecin, la mort est un échec.

Qu'apporte le médecin à l'écrivain ?
À mon sens, la possibilité de l'observation. Le cabinet est un lieu privilégié de la connaissance d'autrui et de la société en général. À mon époque, la littérature et la médecine étaient soeurs parce qu'il n'y avait que l'observation qui comptait. Les médecins des hôpitaux étaient des gens lettrés. Ils étaient soucieux de ce qu'on décrivait. La médecine était une discipline littéraire, et non scientifique : il fallait écouter, entendre, voir.

Quelle place accordez-vous à Élisa ?
Une place tout à fait exceptionnelle. On est plutôt dans le registre de l'amour. J'ai éprouvé un certain plaisir à décrire une belle fille.

Quels auteurs contemporains vous semblent importants ?
Quelques-uns ont beaucoup compté : Jacques Borel, Henri Thomas, Le Clézio et Cioran pour son ironie et sa prestidigitation.

N'est-ce pas dangereux un médecin qui fréquente Cioran ?
C'est terrible mais ça m'amuse.

Jacques Chauviré
Élisa

Le Temps qu'il fait/Lettres sur cour
76 pages, 12 e
Passage des émigrants

Le Dilettante
352 pages, 18,50 e

Philippe Savary

   

Revue n° 049
(Janvier 2004).
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Partage de la soif    
Élisa     
Passage des émigrants    
Fins de journée
Les Passants
Les Mouettes sur la Saône
Journal d'un médecin de campagne
Massacre en septembre    
La Confession de l'hiver
La Terre et la guerre    

 

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