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Jean-Pierre Verheggen
Interview
Verheggen de Ah à Zut


Jean-Pierre Verheggen

par Valérie Rouzeau et Eric D



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Le tonitruant Wallon fait valdinguer le train-train du vocabulaire qu'il noie dans un flot de calembours et d'à-peu-près. Dans ses deux nouveaux opus, il dit son amour des
mots transfigurés, son amour pour Gisèle.

Jean-Pierre Verheggen c'est un flot, un tourbillon, un maëlstrom où les mots perdent le nord, si ce n'est leur caleçon. Dans la riche tradition du calembour et de l'à-peu-près dont Michel Laclos a établi la généalogie tout récemment (Nouveaux trucs et machins, Zulma, 2004), il rejoint la cohorte échevelée des Cros, Allais, Willy, André Frédérique ou Jean L'Anselme qui auraient pu eux aussi en période d'élection clamer " Votez verres, votez alcolos ! ". Mais Jean-Pierre Verheggen c'est aussi un enfant de Rimbaud qui ne se pousse pas du col et sait bien ce qu'il en est de la gloriole.

Et puis Verheggen, c'est une phénoménale bête de scène qui mieux que certain chanteur défunt sait boxer les mots. Si ce dernier avis n'est assumé que par la moitié des rédacteurs de cette page (devinez laquelle), il n'en va pas de même de ce qui suit. De fait, on peut tous les éventuels mauvais coucheurs iront voir chez Plumeau , s'accorder sur un point : la richesse et l'émotion de ses deux nouveaux livres consacrés pour l'un à la poésie (Du même auteur chez le même éditeur) où tonne son rire tempétueux et communicatif, pour l'autre à sa muse disparue. Dans un registre plus retenu, Gisella est une offrande à la belle, superbe femme de sa vie, un long poème aussi émouvant que vivant à travers lequel il lui adresse une brassée de souvenirs et de baisers. On y retrouve l'homme Verheggen profondément touchant, celui dont la générosité irradie. C'est un don qui n'a d'égal chez lui que la virtuosité et le sens de la littérature, de l'émotion et de l'amour. Rencontre au sommet de Paris.

On connaissait votre appétence pour les titres exorbitants. Vous teniez à surprendre à nouveau vos lecteurs ?
Cette fois mon titre original était La Poésie sera faite partouze. Il a été testé par André Velter et il passait mal dans la mesure où les gens ne faisaient pas le rapprochement avec Lautréamont. " La poésie sera faite par tous et non par un " est devenu " La poésie sera faite partouze et non parents ". Velter m'a demandé d'en trouver un autre. Je l'ai prévenu que j'en avais un complètement fou, Du même auteur chez le même éditeur, il a éclaté de rire. Bon, mais pour les compte-rendus critiques, ça ne va pas être simple.

Saviez-vous que Christian Laucou avait publié en 2002 un livre de monsieur Auteur intitulé Titre Livre ?
Non, mais j'ai appris après coup que Jean-Louis Bory avait donné aux Spectres familiers un petit livre, Du même auteur en 1999.

Vous n'avez jamais hésité : Ninietzsche peau d'chien, Divan le terrible...
Je trouve toujours le titre avant. Le titre fait écrire, c'est ce qui conditionne l'écriture pour moi. Avec mes livres, finalement, les gens retiendront plus les titres que les contenus. Il suffit de voir Le Degré zorro de l'écriture repris dans Libération. Mais avec ces titres il faut être attentif par rapport à la typographie. En 2002, j'ai fait un livre avec le peintre Claude Viallat et, en référence au fait qu'il peignait dans des grottes en soufflant la peinture de manière rupestre sur ses mains aux doigts écartés, comme les hommes primitifs, j'ai donné comme titre L'Homo Sapeins. Alors les gars ont rectifié en "Homo sapiens". Ça fait des dégâts quand on fait un emboîtage de livre à cinq cents francs ! Une erreur sur cinquante exemplaires de ce prix, ça peut être lourd. Ça veut dire que les jeux de mots ne sont pas gratuits...
Est-ce qu'ils ne vous coûtent pas cher, en effet, vos jeux de mots ?

Ils me coûtent cher parce qu'on m'a catalogué comme un joueur de mots sans voir que je ne joue pas qu'avec ça mais aussi avec l'angoisse, les fondements même de la vie, à savoir le côté lumière de la vie mais aussi sa face sombre, la mort, et que je passe toujours du rire au rictus, en faisant une danse macabre.

Cette méprise est le lot des humoristes. Voyez Allais, Georges Fourest. On a tendance à confondre l'humour et la légèreté...
De toute façon, j'étais qualifié de contrepéteur en quelque sorte. C'est très réducteur. Une seconde chose qui me poursuit est relative aux gens qui donnent des compte-rendus de mes textes. Souvent, les critiques font un mano a mano avec moi. Ils pensent qu'ils sont capables de faire des jeux de mots comme moi et ils en jettent des séries dans la cour. Les articles sont souvent des mimes. Mais Prigent a vu ce qu'était le calembour chez moi : la surenchère ou l'avalanche de calembours discrédite le calembour. Il change de statut. Je pense que Christian Prigent a été mon meilleur critique. Les reprises théoriques de mon travail montrent par ailleurs que la plupart des jeux de mots étaient aussi des balises pour avancer moi-même, c'est-à-dire pour me situer par rapport à la littérature. Ce sont ces jeux de mots " inouïversels ", la " décomposition française ", des balises qui nous ont tous fait avancer du côté de l'" imagimère " lorsque nous étions lacaniens. Des formules qui nous permettaient de réfléchir. L'autre aspect comprend les à-peu-près qui me font parfois rigoler moi-même parce que je suis bon public.

À propos de danse macabre, vous sentez-vous proche de l'oeuvre de Maurice Roche ?
J'ai bien connu Maurice. Il aimait ce que je faisais et moi plus encore. Maurice était un musicien, il travaillait comme sur une partition. Il allait beaucoup plus loin que moi. Je vais de rebondissement en rebondissement, lui il exploitait toutes les ressources possibles d'une expression. C'était son côté pongien musical. Et il travaillait sur des expressions tellement quotidiennes : Je ne vais pas bien mais il faut que j'y aille ! C'est vraiment un modèle pour nous. Et son livre Compact, ce travail sur la typographie, l'utilisation de la colonne de justification par des signes ou des corrections, c'est de la poésie à la fois concrète et visuelle.

Il était obnubilé par la mort ?
La mort le travaillait plus que moi, c'est sûr. Il avait une telle volonté de ne pas mourir qu'il parlait beaucoup de la mort. D'ailleurs, il est allé mourir dans un endroit qui s'appelle La Tombe, près d'Avignon. Tout cela l'a poursuivi.
Curieusement, si l'on reconnaît les talents de e.e. cummings ou d'Arno Schmidt, on néglige Maurice Roche...

Il est au purgatoire Maurice, parce que sans doute on n'a pas assez écrit sur lui. Pour moi, on saura dans les années à venir que c'est un grand.

Comment procédez-vous pour ne pas répéter telle ou telle trouvaille ?
D'abord je note beaucoup de choses. Pour vous expliquer, je vais prendre l'exemple des " Héros fatigués ". Je sors sur une liste toute l'effervescence synonymique, analogique relative à la fatigue, c'est-à-dire le sommeil, le harassement, etc. jusqu'au niveau le plus bas : vanné, foutu. À partir de là, je me demande quel personnage est un héros fatigué. Au début j'ai le " Roi Sommeil ", " Matelas Hari " puisque c'est la vraie madonne des sleepings. Puis voilà Mouludji, le chanteur, pourquoi pas ? Puis j'ai " vanné " avec lequel je fais " Vannessa Paradis ", un peu banal, ou bien " Don Giovanné ". Celui-ci a plus de chance de tenir parce que c'est un cliché. Quand il y a le plus de sens possibles, j'y vais. Je suis en train de faire des listes genre Éloge des grandes familles, des grands boxeurs...

Vous êtes donc un homme de liste ?
Oui, parce que je me défie moi-même. J'essaie de porter jusqu'au bout ce tourbillon, jusqu'à épuisement des deux adversaires, c'est-à-dire la liste et moi.

Vous devez posséder une belle collection de dictionnaires ?
Les rayonnages de ma bibliothèque sont quelque chose de curieux, vous avez raison. C'est fondamental, ça. Qu'est-ce que j'ai dans la bibliothèque ? Des plans de villes, Londres, New York, un livre sur Satie, des choses variées... pas la littérature habituelle, bien que j'aie ça aussi. La collection Belin et puis des vieux dictionnaires avec des illustrations, des étymologies obscures. Je suis un lecteur de dictionnaires depuis l'enfance. Chez nous, il y avait un dictionnaire aux chiottes et mon père disait pour un mot nouveau " Allez voir au dictionnaire " et on se levait même de table pour le consulter. C'est très formatif ça. Je me plais encore à feuilleter ce type d'ouvrages, plus que les romans. Je ne suis pas un lecteur de romans, ah non, ça me tombe des mains.

Qu'est-ce qui détermine le choix de votre sujet ?
Je suis en train de m'apercevoir d'une chose : ce qui fait rire dans ce que je fais, c'est la chute, très souvent. Je suis un engagé de la chute finale ! Le moment où on s'écrase, où on rate la dernière marche. Dès que j'ai un bon coup comme ça, je le monte en épingle et je tisse une histoire autour pour arriver à ménager la chute. Je me fais mon petit théâtre à moi.

À vous lire, on songe au monologue tel que pratiqué à la fin du XIXe par Charles Cros et les fumistes...
J'adore ça.

Ceux qui ont eu la chance de vous voir sur scène savent que vous brûlez les planches. Ce talent d'entertainer est-il inné ou travaillé au contraire ?
J'ai appris par moi-même. Je suis autodidacte de la diction, de l'interprétation, c'est évident. Mais c'est toute l'expérience des gens du festival Polyphonix. Avec Prigent, avec Bernard Heidsieck, on a été présents dès les débuts. On sentait que quelque chose se jouait là entre les gens du sens et du son et ceux qui sont uniquement dans le son. Si on réunit sens et son, on est beaucoup plus fort. La jonction s'est faite après les post-beatnicks et après Jean-Jacques Lebel. Nous nous sommes engouffrés dans cet espace, sur cette scène avec plaisir pour faire connaître nos textes. Prigent, Minière... Nous en sommes toujours mais ça commence à dater. Je pense qu'il va falloir trouver autre chose.

Que pensez-vous de la génération montante ?
J'ai soutenu les gens qui faisaient du rap mais j'ai fini par constater qu'à quatre-vingt-quinze pour cent, les textes ne sont pas bons. Les gens qui me semblent importants sont Pennequin c'est génial et Tarkos qui pouvait être très bien quand il improvisait.

Dans ce domaine, Ghérasim Luca vous a-t-il marqué ?
Oui, bien sûr. C'était un grand choc Ghérasim Luca, mais je suis un fana d'Heidsieck aussi, d'Oskar Pastior. Prigent reste très fort, extrêmement fort, impressionnant. Tout son corps est là qui pompe, son pied qui rythme...

Serge Pey ?
Ah oui, avec ses bâtons. Lui, c'est vraiment jusqu'à la transe. Il est évident que l'on ne peut pas se passer de lui. Il n'est pas dans la performance, il est dans la performance de l'énergie. La différence fondamentale par rapport aux performeurs du visuel, c'est qu'il y a une grande déferlante qui part et rend le texte inarrêtable.

En écrivant, pensez-vous à la lecture à haute voix ?
Non, pas à ce moment-là mais je sais qu'après je vais lire. Ce qui explique que ce que je lis n'est pas toujours ce qui est écrit. Je peux répéter un mot deux ou trois fois ou bien crier " Allez les vers ! " comme un putois. Cette part de théâtralisation se décide après.

Votre premier livre est bien La Grande Mitraque ?
La Grande Mitraque
sort en mai 1968. C'est en mai 68 que je vais devenir un détourneur. " Rodrigue as-tu du coeur ? " devient " Rotule, as-tu du genou ? " Petit Belge en touriste de la révolution à Paris, je vois une publicité pour les mouchoirs en papier kleenex au Châtelet. " Zut un rhume, chic un kleenex " détourné par une main de singe anonyme, le véritable écrivain, en " Zut un flic, chic un pavé ".

C'est dans un poème de Daniel Biga, ça...
Ah oui ? J'ai pensé que c'est ce qu'il fallait faire, avoir le rythme et la formule. " Je recherche le lieu et la formule ". Rimbaud quoi ! Toute la suite de mon programme. C'est devenu une espèce d'automatisme chez moi. Je détourne, à commencer par les titres, vers l'à-peu-près.

On ne peut pas s'empêcher de penser à la Belgique sauvage en vous lisant, et en vous écoutant.
La Belgique sauvage c'est mon héritage. Je ne tombe pas du ciel. Elle existe depuis Charles de Coster, passe par Joosten le dadaïste, un peu moins par les surréalistes, mais par Bar Nicanor, Clément Pansaers, Scutenaire, Marcel Mariën et puis le Daily Bul, Phantomas et André Blavier... Je paye mes dettes, oui. J'ai eu Raoul Vaneigem comme professeur quand j'étais à l'Ecole Normale. Aujourd'hui c'est un de mes grands copains. Il m'a écrit une lettre fabuleuse lorsque Gisèle est morte. Il y disait une chose étonnante : tu sais nous avons tant de mots pour dire le malheur et la mort et si peu de mots pour dire le jour qui se lève alors que le miracle c'est le jour qui se lève. Et c'est vrai qu'on macère vraiment dans un vocabulaire de la défaite. Il avait fait son mémoire universitaire sur Lautréamont, mais parce qu'il avait un point de vue qui déplaisait à l'université, il a dû faire une année supplémentaire. C'est un grand bonhomme. Sa femme est italienne aussi.

C'est votre première influence, le contact déclencheur ?
Non non, c'est Rimbaud. Je suis vraiment un fana de Rimbaud. À l'époque, je faisais déjà des petits poèmes d'imitation d'Arthur. Et puis j'ai eu la chance que vienne s'installer dans le patelin voisin du mien André Miguel. Il a joué le rôle qu'il devait jouer, m'a ouvert sa bibliothèque. Il m'a donné Jean L'Anselme par exemple ou Pierre Della Faille. Chez ce dernier, j'ai appris qu'on pouvait entrer dans un texte sans introduction. Ce que j'ai aussi appris très vite, c'est qu'il faut se dessaisir des lexiques qui passent d'un poète à l'autre, ces six à sept cents mots considérés comme poétiques et qu'on retrouve partout, dans toutes les revues. Il n'y a jamais une Vespa, jamais de dentifrice. Les textes sont interchangeables. Je lis des revues et je suis furieux. Comment ne comprennent-ils pas cela ? André Miguel me l'a appris et La Grande Mitraque vient peut-être des conversations que j'ai eues avec lui. Je lui en sais gré. Maintenant, je le vois encore parce qu'il est dans la même maison de retraite que ma mère. À propos de mes deux nouveaux livres, il m'a envoyé un mot encore alerte. C'était un de ces passeurs désintéressés...

Hubert Juin n'était pas comme cela lui aussi ?
Hubert Juin devait l'être aussi. Mais comme il était sur Paris je le voyais moins.

À quel moment rencontrez-vous Christian Prigent ? La grande époque maoïste ?
L'aventure maoïste que nous avons partagée, Christian Prigent et quelques autres, c'était le contexte des années 1970. En 1969, Prigent et Jean-Luc Steinmetz fondent TXT. Moi, depuis la Belgique je découvre un livre paru chez Guy Chambelland, La Belle Journée et j'en parle avec enthousiasme dans le Journal des Poètes dirigé par Miguel. De son côté, Prigent écrivait sur La Grande Mitraque. Un jour où j'étais chez Gaston Criel à Lille, j'apprends que Prigent s'intéresse à ce que je fais. C'est parti comme ça. À TXT, nous sommes entrés dans l'aventure maoïste sur cette base-ci : qu'est-ce que c'est que cette littérature qu'on nous fait, un peu élitiste, que les masses ne comprennent pas. Les gens qui vont à l'usine ne peuvent pas lire deux lignes de ce que l'on fait. Est-ce que nous ne sommes pas en train de représenter la bourgeoisie ? Passent quelques années et, en 1976, lorsque le camarade Mao Tse Toung meurt, le journal que je vends à la porte de l'usine portait ce titre : " Gloire éternelle au camarade Mao Tse Toung ". C'est-à-dire Gloriam in Excelsis Deo ! On était entrés en religion ! Sans le savoir, bien sûr. Dans une ère de culpabilisme. On a clos l'aventure pour cette raison, mais certains étaient complètement cassés, trompés, déçus à mort. Nous, on s'en est sortis avec humour, une sacrée dose d'humour qui s'est exercée contre nous. Avec l'autodérision. Pour moi, c'est devenu Vie et mort pornographiques de Madame Mao en 1981 et puis Pubères putains en 1985.

Et cette sacrée dose d'humour, c'est ce que vous détaillez dans Les Folies belgères (Le Seuil, 1990) ?
L'humour des Belges, tout à fait caractéristique, vient de la littérature aussi bien que de ce qu'Alechinsky avait remarqué, à savoir que les injures du capitaine Haddock étaient semblables à celles qu'utilisait James Ensor dans sa correspondance à l'égard des critiques de son temps. En ce qui concerne la littérature, les Belges sont bons en fantastique et en policier avec Jean Ray, Steeman, Simenon, en BD avec la " ligne claire " et avec des problèmes de langage, toujours. Si on regarde la BD, par exemple, on s'aperçoit que tous les héros satellites, c'est-à-dire le peuple belge, ont des problèmes de langage. Chez Hergé par exemple, Dupond et Dupont sont un pléonasme absolu, Tournesol est toujours un peu plus à l'Ouest, Haddock a une litanie d'injures, la Castafiore n'arrive pas à dire Haddock, mais ça va jusqu'à Spirou où le maire de Champignac parle comme Ponson du Terrail et jusqu'aux Schtroumpfs ! Tout le monde parle schtroumpf sauf le Grand Schtroumpf, c'est-à-dire le roi. Dans Jehan et Pirlouit, la biquette parle à sa façon, Pirlouit n'arrive pas à dire deux mots convenables. Seul Jehan, le héros principal, maîtrise le langage. Les autres sont les poètes, la Belgique sauvage. C'est moi, c'est l'incertitude linguistique, l'inquiétude qui devient forte à partir du moment où elle est assumée. Il faut noter une troisième chose : nous sommes aussi le pays des meilleurs grammairiens, par compensation. Grévisse par exemple. En fait, il y a deux écoles en Belgique, ceux qui miment les Parisiens et situent leurs romans en France et puis cette école qui se ressaisit et, sans en faire une oriflamme, prend en charge cette inquiétude-là.

Une autre particularité de la Belgique, ce Pays d'irréguliers (Labor, 1990), ce sont ses aphorismes ?
Les aphorismes sont typiquement belges. Chez vous, il y a La Rochefoucauld mais ça date. Chez nous, au XXe siècle, il y a Scut' [Scutenaire, ndr] qui devait paraître chez Gallimard. Mais on lui a fait comprendre qu'il fallait enlever certains aphorismes dont celui-ci " Saint-John Perse mais il y a mis le temps ". Il a refusé de le retrancher, son livre n'a pas paru. Ses aphorismes sont excellents : " L'autriche, l'homme aussi ".

1990 a été une année riche pour vous ?
En 1990, les choses ont changé en ce qui me concerne avec la sortie des Folies Belgères et d'Orthographe Ier, roi sans fautes qui était un pari avec moi-même. Je voulais expliquer la folie des mots qui m'habite à mes petits-enfants. Je n'en avais pas à l'époque. Ça les a fait naître.

Cette même année, vous publiez également Artaud Rimbur.
C'est un texte que j'ai écrit lentement en lisant beaucoup Rimbaud. Je pense que je devais faire dix lignes, quinze lignes par semaine, pas plus. Page par page j'ai couché ça. C'est le premier texte que j'ai écrit pour qu'il soit dit. Je lisais à haute voix en l'écrivant. Par la suite, j'ai fait Ridiculum vitae qui reste pour moi le bouquin marquant. Aujourd'hui, je m'en aperçois. Si j'ai l'occasion de le reprendre en public, ça fonctionne. Notamment le détournement des citations latines dans le prolongement de ce que Desproges faisait avec ses fausses traductions. Les miennes donnent : " Ipso facto : tout le monde a son fax aujourd'hui ". " Deo gratias : dieu se gratte aussi. "

Au fond, vous êtes un galopin !
Vous savez, il y a deux formes d'humour. Je ne supporte pas l'humour de la bourgeoisie qui use non pas de jeux de mots mais de mots d'esprit, du côté du sarcasme, du mépris, de l'autorité. Celui que je défends est un humour populaire, de la gouaille.

Vous avez ensuite initié la série des Zuteries avec On n'est pas sérieux quand on a 117 ans qui se prolonge aujourd'hui avec Du même auteur chez le même éditeur.

Trois ans plus tard, oui. Trois ans, c'est bien. Il faut vraiment éviter d'emmerder le monde avec un bouquin tous les ans. Quand vous avez fait trois mille pages dans une vie, c'est bien assez. Il faut savoir arrêter. Ça ne changera plus rien. D'un livre à l'autre, on a un coup de patte qui joue, une signature qui se retrouve. Ce qui m'ahurit dans ce livre-ci, c'est que j'ai pu écrire avec ce type d'humour décalé tout en étant au chevet d'une femme malade, atteinte de cancer. Je n'avais pas écrit une seule ligne depuis février 2001. Le livre est traversé par la mort tout le temps. J'invente madame Morta, je discute de la môme Néant avec Tardieu. Il y a aussi toutes ces bêtes, ce refus de Valéry, de Mallarmé, cet envol de La Fontaine puis ce dernier paragraphe où l'on imagine nos héros d'enfance dans un hospice aujourd'hui. C'est ce qui nous attend tous.

Le livre d'amour que vous adressez à votre femme Gisèle ne montre-t-il pas que vous refusez de vous résigner ?
Gisèle est morte en septembre. Samuel Brussell, l'éditeur d'Anatolia, qui est à mon avis une brillante collection, où ont paru de beaux textes de William Cliff, Samuel dont je suis le copain de longue date, n'a jamais vu Gisèle. Il l'a eue au téléphone, longuement. Quand elle est morte, il était présent et m'a dit de publier le texte que j'ai lu le jour de l'incinération. Un texte où il y a la haine du cancer, de l'euphémisme qui fait dire " une longue et terrible maladie ". J'ai dit oui, d'accord, en pensant tout le contraire. Je n'avais pas envie mais il m'a conduit dans les huit jours qui ont suivi à me lever à huit heures du matin et à m'y consacrer jusqu'au soir. Au bout d'une heure j'avais fini d'écrire et toute la journée je tournais autour du texte. Et puis j'allais le soir chez ma fille taper au computer.

Vous sollicitiez l'avis de votre fille ?
Oui, oui. Gisèle et moi nous sommes connus à 12 ans et j'explique que je portais et elle aussi, comme les enfants de la guerre, une petite chemisette Damart qu'on appelait notre Damour. J'explique ça. Je veux lui arracher un sourire. Un jour, boulevard Saint-Germain, Gisèle a reconnu Mastroianni. Elle qui était timide l'a suivi dans le bistrot où il allait prendre son café. Lorsque je suis entré elle m'a annoncé " Je vais te présenter Marcello Mastroianni ". Et lui m'a dit avec un sourire incroyable, " Je suppose que vous êtes le mari de madame. Vous êtes fortuné vous savez. "

Jean-Pierre Verheggen
Gisella

Le Rocher/Anatolia
84 pages, 9,94 e
Du même auteur chez
le même éditeur

Gallimard/L'Arbalète
202 pages, 14 e

1942 Naissance à Gembloux (Belgique wallonne)
1967
Aragon publie ses premiers récits dans les Lettres françaises
1969
Membre du groupe TXT
1994
Ridiculum vitae
1995
Grand Prix de l'Humour noir pourl'ensemble de son oeuvre

Valérie Rouzeau et Eric D

   

Revue n° 052
(Avril 2004).
Commander.

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Ridiculum vitae    
Artaud Rimbur    
Ridiculum vitae    
Artaud Rimbur    
Entre zut et zen
On n'est pas sérieux quand on a 117 ans    
Ridiculum vitae (précédé de) Artaud Rimbur    
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