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Jean Maison
Interview
Éloge d'une consolatrice


Jean Maison

par Marc Blanchet



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Sensuelle, admirative, attentive : la poésie de Jean Maison invite à la méditation et nous fait même entrevoir Dieu au cas où l'on douterait de son absence...

Après la récente publication de Terrasses stoïques chez Farrago voici trois ans (qui suivait des parutions plus confidentielles si on excepte celles de L'Atelier de l'Agneau), Jean Maison impose avec Consolamentum un livre à part dans le paysage poétique. Cette poésie née au flanc de la nature ne cherche pas à en être le reflet. Elle affirme un amour des êtres, des plantes et des choses, et témoigne d'une quête de Dieu, ou, à défaut, d'un éveil digne de l'humain, qui finit presque par surprendre à force d'évidences salvatrices.

On y salue la nature, l'aimée, l'éternel féminin mais aussi la plante dans sa fragilité, l'arbre dans son dénuement ou le temps dans ses paradoxes. Jean Maison, tisanier de métier, accueille la parole poétique avec le même soin qu'il cueille la plante pour ses bienfaits tout en sachant sa propre finitude : " La terre essartée/ Chasse une âpre fumée./ Elle surprend à ton appel/ La médiocre flambée des hommes/ Eloignés des contrées besogneuses./ Les conforts sommaires font de bonnes combustions,/ Le grand champ nègre/ Fixe les urnes sous terre.// Se vaincre, s'abolir,/ Un gisement d'arc dans les mains./ Surgir pour une insurrection ultime. " C'est là la force de cette poésie : s'éveiller aux métamorphoses de la terre sans jamais y substituer un discours béat. Ces " feuilles de lucidité " invitent plutôt à remercier ce monde qui existe sous nos pas souvent entre indifférence et supplice, désir et oubli.

D'emblée vous convoquez la poésie dans votre recueil en en mêlant la présence à celle d'un éternel féminin consolateur. Est-ce en révéler l'essence ou témoigner d'une possible tradition ?
Consolamentum
est un hommage à " l'absente ". Dans le mouvement de la marche et de la mort, réalité et devenir s'incarnent dans la présence de la nature. Ce recueil prend sa source et son inspiration dans la tradition où effectivement se mêlent et s'accordent l'amour d'une Dame, les pas et les mots dans une recherche d'un sol commun.
Bien sûr, je suis incapable de révéler l'essence de la poésie puisque j'en suis ignorant, toute ma quête est traversée par cette interrogation. Je ne peux qu'explorer mon propre chemin, au rythme des mots, des saisons et des circonstances. La poésie est peut-être la métaphysique du verbe qui depuis l'origine traverse les êtres. Je ne cherche pas à exprimer ce qui serait supérieur, par définition, mais ce qui s'impose par évidence. En fait, je dirais plutôt que le verbe est intimement lié au rythme de la marche par la structuration du souffle et que ces pérégrinations volontaires ou ces réminiscences, de rencontres, de sensations sont d'un même allant. De ces choix naît un style, adapté à la nature profonde de l'être que l'on retrouve dans la communion avec les mondes animés ou inanimés.

Votre écriture se fait au pas. Vous décrivez une présence humaine, la vôtre, dont les mots ne sont pas supérieurs à une marche dans la nature. C'est de l'ironie ou de l'humilité ?
Cette ironie discrète est présente pour calmer le jeu sans troubler. La vanité possible de l'écrivain doit être appuyée aux lucides dérisions pour ne laisser place qu'à l'émotion première, presque impersonnelle, qui le traverse. Il me semble nécessaire de savoir se détacher d'un travail pour le rendre plus conséquent, plus autonome, l'humilité intervient alors pour donner la mesure à tout projet d'écriture et d'édition, le replacer dans son contexte et son histoire, en mesurer l'importance pour soi et sa réalité à l'échelle cosmique. Vu de Saturne ou vu de ma campagne, la perplexité est un état salvateur, l'humilité une nécessité.

Peut-on dire de Consolamentum que c'est un livre de foi ? Le doute n'en étant pas absent...
Le doute n'exclut pas la foi. Il en est le ferment. Et dans ce livre, elle est surtout fidélité, fidélité à l'enfance, à la culture qui m'a été transmise, elle est résurgence de ce qui s'accomplit de providentiel, elle est le nécessaire recul du " merci " quand on doit le dire. Le doute ne me confine pas dans l'acharnement à la résolution des sources de l'existence, mais plutôt me confirme dans une pensée ouverte aux sensations que le coeur fait naître.

Votre poésie n'est-elle pas aussi critique ? Critique des traditions perdues, des liens avec la nature bafoués, des perceptions réduites...
Je pense ici à " tout est sensible " de Gérard de Nerval. Ce que nous infligeons à l'arbre, au torrent, à la montagne, la mécanisation du monde et des êtres, l'utilitarisme de cette pseudo structuration définitive des choses, balançant entre la logique fiduciaire et la démagogie, privent ceux qui suivent aveuglément ou qui subissent ces doctrines d'une possibilité de découvrir un espace hors de tout préjugé. Plus que tout, c'est la liberté de conscience que je réclame.
Les souffrances infligées par les totalitarismes disparaissent la mémoire des crimes est fugace. L'engagement personnel est alors important. Nous sommes de ce temps, de cette époque. L'on pourrait, a contrario, dire que le temps ne passe pas, qu'il est une forme presque fictive d'un présent perpétuel traversé par des plantes, des hommes, des cailloux, des oiseaux, des astres... Mais qui ne réduit rien à la destination inconnue des carnages. Notre constant de la souffrance, de la dépossession ne doit pas être une source de simplification de notre pensée.
La critique des traditions perdues c'est d'abord à moi-même que je l'adresse, chaque être est dépositaire d'une histoire, d'une parole que l'on ne sait pas toujours conserver en soi pour les autres. Il ne s'agit pas là d'un conservatisme arc-bouté sur ses acquis ou geignant sur l'évolution du monde, mais un maintien du sens qui éveille en nous l'appel de la poésie. C'est aussi l'expression d'une volonté : ne plus détruire par distraction, par coutume ou par négligence.
Malgré tout, je ne suis pas inquiet pour l'avenir de la poésie, contrairement aux apparences et malgré les défoliations de nos langues, elle demeure indomptable, nul ne peut se l'approprier. La poésie n'est pas d'une nature servile et se revendiquer d'elle ne confère pas de qualité poétique.
Il n'en reste pas moins que la notion poétique est la constante de l'expression idéale humaine. En cherchant à maintenir une certaine tradition, je ne fais que suivre l'évidence. Elle structure une exigence qui construit un état du langage, une étape de l'élaboration du verbe. La poésie encourage à l'individualité et cette singularité n'a pas pour destination qu'un égotisme maniaque, bien au contraire.

La poésie peut-elle être alors un chemin d'éveil décisif ?
Oui, la poésie peut être un chemin d'éveil décisif, d'abord pour celui qui écrit, à sa mesure, à la hauteur de sa perception, avec les enjeux qui sont les siens. C'est pourquoi la grande diversité des modes d'écritures est un champ ouvert à toute personne libre. Cela laisse apprécier les grandes variations, qui marquent la fondation et l'évolution du langage, comme mise en perspective de la vocation humaine. Ceci dit, je n'ai pas une vision idolâtre et si elle est l'immanence incarnée de l'écriture, ou la projection de l'intériorité du verbe, elle est surtout à mes yeux la forme la plus libre de l'espérance.

Vous dites également : " Je vis dans la littérature/ Mais la littérature n'existe pas. " Est-ce là le paradoxe de votre écriture ?
C'est un de ses paradoxes, et je vis avec. Je ne cherche pas forcément à tout corriger (cela peut-être fertile). Ce serait à la fois dérisoire et contestable. Aussi, lorsque je dis vivre dans la littérature, dans la vie des livres, je ressens à la fois la fugacité, la précarité des civilisations et des langues. Cette vision pathétique permet de mesurer la chance de l'instant.

Un doute, qui est souvent une certitude, n'existe pas dans ce livre : l'absence de Dieu...
Pourquoi me passer de l'essentiel ? Je pourrais répondre ainsi. Je n'ai aucune intention de faire table rase du passé et je suis un adversaire résolu de la terreur. Nourri de Chateaubriand, de Descartes, de Montaigne, de Saint Augustin et de l'Apocalypse de Jean, je n'ai aucune bonne raison de rompre avec la tradition spirituelle. Je n'ai pas la prétention de me priver de l'espérance.

Avec une telle poésie née de la terre, et empreinte de spiritualité, on vous imagine bien lecteur de Char, Grosjean, Dupin ou Reverdy...
En effet, j'ai découvert très jeune ces poètes dont l'influence a structuré mon approche formelle de l'écriture. J'ai avancé sur ce chemin en partie grâce à l'image qu'ils me renvoyaient de la poésie. Je marchais dans leurs pas, émerveillé par les beautés naissantes, les fulgurances qui naissaient en moi à leur lecture. Ils incarnaient à mes yeux la liberté individuelle face aux idéologies, l'intense approche de l'inconnu, un certain comportement dans la vie. Par la variété de leurs styles, toutes les possibilités qu'offre l'écriture comme chemin d'exploration, de connaissance, et d'ouverture spirituelle. Avec les années, je ne me suis séparé d'aucun. Leur rencontre livresque ou amicale n'a fait que renforcer en moi cette joie des retrouvailles. Je n'ai pas versé dans le jugement de leur nature, mais j'ai appris à me construire, " à bâtir ma maison de mots ". Je reviens vers leurs livres pour faire une halte, pour y découvrir ce que je n'y avais pas vu, pour retrouver une pleine lumière, une bouffée de terre noire ou crayeuse, pour me ressouvenir des inspirations premières et des livres à venir.

Vos activités professionnelles procèdent-elles de la même aspiration que votre poésie ?
Je pense que oui. Cette aventure est menée conjointement et mes premiers écrits correspondent à mes premières inclinations botaniques. Mon travail est un grand privilège. C'est aussi une conquête. Je me sens pleinement acteur de mon temps. Cette recherche de cohérence m'a permis de mettre en oeuvre une certaine manière de vivre. Les privations endurées étaient autant de portes ouvertes pour une célébration de la vie à venir. La compagnie des plantes est un bonheur dont je mesure chaque jour la chance. Dans ma vie de travail, le verbe est au coeur des événements, l'écriture en est la constante, et je ne peux réduire la poésie à une définition, même si elle était une conscience muette.

Consolamentum
Jean Maison
Éditions Farrago/Léo Scheer
100 pages, 14 e

Marc Blanchet

   

Revue n° 052
(Avril 2004).
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