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William Olivier Desmond
Interview
Hell's angel


William Olivier Desmond

par Benoît Broyart



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Sur les traces de Stephen King, dont il est l'un des traducteurs, et en reprenant le rythme de la " Divine Comédie ", William Olivier Desmond plonge son lecteur dans un monde inédit. Un enchantement.

À 75 ans, William Olivier Desmond publie un presque premier roman, après une parodie de polar (L'Encombrant) sortie au Seuil en 2000. Il aura fallu près de trente ans à ce traducteur très actif (plus de 170 traductions et un large éventail de voix, de Stephen King à Robert O. Paxton) pour concevoir un texte d'une belle originalité, dans lequel on voit un motocycliste partir pour un voyage hors de la réalité au guidon de sa Harley. Difficile aujourd'hui, pour un auteur français, de célébrer avec autant de conviction et de ferveur la fiction et le rêve. Accueilli au sein de la collection " Merveilleux " des éditions Corti, qui mêle avec bonheur de nombreux classiques et quelques contemporains, Desmond trouve une place plus que légitime parmi les conteurs d'histoires.

Le narrateur effectue son voyage en Nouvelle-Angleterre. Bangor n'est-il pas un village situé à Belle-Île-en-Mer ? Pourquoi ce titre ?

Bangor est également la capitale de l'État américain du Maine. C'est là qu'habite Stephen King. Ce dernier est la personne que le narrateur cherche à aller voir, comme beaucoup de fans de cet auteur. Sa destination est Bangor, tout simplement.

Existe-t-il une logique du merveilleux, des codes propres à ce genre littéraire ? Ou pensez-vous évoluer dans un espace narratif où tout serait permis ?
Il ne peut pas y avoir d'espace narratif où tout est permis. Dans la science-fiction, comme dans le merveilleux, on invente un monde. Mais il faut qu'il possède sa logique interne, même si cette dernière n'a aucun rapport avec celle que nous connaissons dans notre quotidien. Il faut une cohérence. Le merveilleux a besoin de cette cohérence pour fonctionner. Sans cela, le récit devient illisible. Je m'appuie, dans Voyage à Bangor, sur un mythe ancien de notre culture. Celui de la division du monde d'après la vie en enfer, purgatoire et paradis. Division chrétienne employée par Dante dans la Divine Comédie. Le narrateur parle à la première personne et visite ses enfers. En ce sens, on peut dire que j'ai copié Dante mais cela s'arrête là. D'abord, je n'ai pas la même vision que lui de ces trois royaumes du fantastique. De plus, je les situe dans un contexte contemporain, celui que je connais. Un écrivain doit appuyer son monde sur des choses qu'il a connues, vécues, pour lui donner un réalisme, au fond. Le lecteur de fantastique, au moins le temps de sa lecture, croit à l'histoire. Elle doit lui paraître authentique. Il faut qu'il puisse se mettre à la place du narrateur.
Mon narrateur se présentait d'abord comme le traducteur de King, ce que je suis. Je me suis aperçu que cela manquait de distance. C'est pourquoi j'ai rapidement créé un narrateur qui est un simple fan de Stephen King. Ce que je ne suis pas, d'ailleurs.

Vous multipliez les climats. Le lecteur a la sensation de faire sans cesse des allers-retours entre le cauchemar, le rêve et la réalité. Ces ruptures rythment le récit et captent l'attention du lecteur. Existe-t-il une notion d'efficacité du roman ? Quelles en sont les manifestations à l'intérieur de votre texte ?
Ce sont des questions qu'un auteur n'a pas à se poser. Elles sont paralysantes. Le livre risquerait de perdre sa spontanéité. Je n'ai pas de plan lorsque je travaille. C'est pour cette raison que l'écriture de ce roman m'a demandé tant de temps. J'avais différents éléments, c'était un peu épars. Que les critiques littéraires ou ceux qui s'intéressent à la structure narrative s'amusent à déceler des choses qui sont probablement vraies, en plus, très bien. Mais pour moi, ce serait complètement paralysant d'écrire en ayant à l'esprit qu'il faut une pause ou une accélération à tel ou tel moment. Cela se fait naturellement.

C'était une simple impression de lecture...
J'en suis ravi. J'ai essayé de la vivre, cette aventure. Qu'est-ce qui se passerait si... ? J'aurais eu des moments de fatigue... Je ne pouvais pas créer un personnage vivant à cent à l'heure comme dans certains films de karaté. Pour moi, ce genre de films est beaucoup moins réaliste que mon roman. Les types qui passent leur temps à se battre sans être fatigués et n'ont jamais envie de pisser, je trouve cela irréaliste. Cette alternance de plages de calme, d'accélérations puis de moments de délire, cela m'est venu spontanément. C'est un rythme biologique, en fait.

Cette fonction de traducteur influe-t-elle sur votre travail d'écrivain. Y a-t-il une porosité entre vos deux univers ?
Un traducteur qui a 175 traductions derrière lui, signées et publiées, développe une technique d'écriture qui lui permet de faire un peu ce qu'il veut. Je m'en sers. De là à parler de porosité, non. Quand je traduis, je me mets à la disposition d'un écrivain, dans le rôle d'un acteur qui endosse un personnage, à cette différence importante près que c'est bien plus compliqué pour un traducteur parce qu'il est également l'auteur. En effet, il faut utiliser le regard de l'écrivain d'origine et, en même temps, essayer de comprendre les personnages. Ce sont des choses qu'il faut sentir. Quand je traduis, je joue des rôles tout en sachant que je reste moi. Quand j'écris, je n'ai pas le fantôme de l'auteur par-dessus mon épaule. Pour la traduction, il faut aussi être critique. L'auteur peut placer dans son ouvrage des éléments dont il n'a pas conscience. Les grands ouvrages se nourrissent de cela.
Quand vous êtes traducteur, vous ne devez pas expliciter ces choses-là. Il faut les traduire de telle sorte que le lecteur puisse les deviner sans qu'elles soient dites. La bonne traduction, c'est quand on a rendu le texte et le contexte.

On se pose forcément la question du rapport entre vos deux univers puisque vous placez King dans votre roman.
J'ai traduit quinze ou seize de ses livres, probablement quelques-uns de ses meilleurs : Coeurs perdus en Atlantide, Bazaar ou Ça sont des ouvrages majeurs de sa production. Je pense aussi à Rose Madder ou à Sac d'os. Je suis assez critique vis-à-vis de King. Par moments, comme tous les traducteurs, je suis dans la situation du valet qui vide les pots de chambre. À force de rentrer dans le texte, le traducteur en voit les ficelles. Et il y en a toujours.
Un livre, c'est un montage, du théâtre, une scène. Il y a un décor mais il est en carton. En même temps, tout l'art de la mise en scène est de rendre cela crédible. Il existe donc des ficelles. Le problème est que ces dernières sont plus ou moins astucieuses, plus ou moins bien dissimulées. Ce sont des choses que le lecteur ne voit pas forcément. S'il s'agit d'un bon livre, il est emporté par le récit. L'une des qualités de King est de savoir raconter une histoire qui vous prend en haleine. On peut le critiquer mais là-dessus, il fait partie des champions. C'est un conteur. Parfois, il n'est pas assez styliste. Entre les deux extrêmes que sont le conteur et le styliste, il y a une large gamme de possibilités. On n'est jamais tout à fait conteur ou tout à fait styliste. On tomberait dans l'impossibilité de lire dans les deux cas. Par moments, je trouve son écriture un peu relâchée. C'est un graphomane, un type qui écrit convulsivement. Il a peut-être parfois écrit un peu trop vite mais il a tellement de talent que tout cela passe. Le traducteur voit ce genre de défaut. Mais il faut essayer de voir uniquement le type qui a su vous raconter des histoires invraisemblables et vous les faire croire. J'ai traduit un certain nombre de ses textes, dont deux recueils de nouvelles. Cette capacité à concevoir des nouvelles remarquables est d'ailleurs étonnante chez un type qui écrit des pavés.
Puisque King est un auteur de fantastique, je me suis servi de ce prétexte pour envoyer le narrateur de Voyage à Bangor dans un univers parallèle, merveilleux via les histoires de Stephen King. Ce voyage pour aller rencontrer celui qu'il nomme le maître dans le livre commence par des dérapages dans des histoires de King. En ce sens, il s'agit d'un roman à clés puisqu'il contient des allusions à un certain nombre de romans ou à des nouvelles de King. Au début du livre, avec l'histoire des crapauds, j'envoie directement le personnage dans un village inventé par l'auteur américain. Et comme le narrateur connaît bien l'écrivain, il reste sur ses gardes. Il réussit à éviter les pièges que lui tendent ces histoires parce qu'il est averti. Il les connaît déjà.

Votre motocycliste rencontre Ambrose Bierce, Cyrano de Bergerac. Il évolue dans un univers rempli de références littéraires ou mythiques. Peut-on considérer aussi ce voyage comme un recyclage de vos propres lectures ?
Je n'aime pas le terme de recyclage. Et il ne s'agit pas uniquement de mes lectures mais plutôt des différents univers avec lesquels j'ai été en contact et qui m'ont marqué. Dans Voyage à Bangor, je fais allusion à très peu de textes. J'évoque Ambrose Bierce et Cyrano de Bergerac. Il y a également une allusion à Borges.
Tout cela est venu spontanément. J'ai créé des passerelles plus ou moins souterraines. Mais ce que j'espère, c'est qu'on peut lire ce roman avec beaucoup de plaisir sans prendre conscience de la moitié de ces trucs.

Une écriture qui s'étale sur trente ans. Pouvez-vous donner quelques grandes étapes ?
Mon projet remonte à 1975. J'ai trouvé qu'on pouvait faire un parallèle fantastique c'était extrêmement excitant comme idée entre un voyage enfer-purgatoire-paradis et les éléments de la matière : la terre, l'eau, l'air et le feu. Superposer le cycle matériel des alchimistes et le grand mythe chrétien de l'au-delà. Ce que j'ai volé à Dante, c'est l'idée du guide. Même si ce n'est pas le même genre de guide. J'ai choisi un des écrivains américains les plus iconoclastes que l'on puisse imaginer et un écrivain français, ensuite, qui n'est ni Hugo, ni Racine. En même temps, Cyrano de Bergerac est un personnage attachant. Très honnêtement, je trouve qu'il y a trop de règlements de comptes liés à l'histoire de Florence dans la Divine Comédie. Je ne peux pas dire que ce livre m'enchante. Dans son enfer, Dante met les gens qu'il détestait. Je n'ai pas la même démarche.
Le premier texte qui m'est venu à l'esprit est le passage dans le boyau souterrain. Je pense que cela relève de l'inconscient. J'ai fait très longtemps des rêves d'enfermement dans un boyau, dans un endroit sombre. Je pense que nous avons de vrais souvenirs de notre vie intra-utérine. C'est un des passages les plus forts du livre, à mon avis.

Vous faites aussi souvent preuve d'humour, d'autodérision. C'est assez rare dans ce type de romans.
Mon personnage ne se prend à aucun moment au sérieux. Nous sommes tous poussés à la folie car nous savons que nous allons mourir. C'est insupportable. Alors on crée des subterfuges. On se raconte des histoires constamment. Certaines personnes se racontent des histoires qui cadrent bien avec la vie ; c'est pourquoi ils sont doués pour la vie. Mon personnage est très réaliste. Il lui arrive des choses invraisemblables mais il les vit en réaliste. C'est pourquoi il ne peut s'empêcher parfois d'avoir une réaction d'humour. C'est un ingrédient indispensable. Une façon de résister à la folie. Je ne me considère pas comme un humoriste mais cela fait partie de mon arsenal.

Voyage à Bangor
William Olivier Desmond
José Corti
312 pages, 18 e

Benoît Broyart

   

Revue n° 056
(Septembre 2004).
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