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Jean-Hubert Gailliot
Interview
L'ère du chaos


Jean-Hubert Gailliot

par Emmanuel Favre



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Emboîtant le pas à ses précédents romans, Jean-Hubert Gailliot joue avec les limites de la narration pour signer un livre qui tient à la fois du roman noir et de l'essai politique.

Les Contrebandiers, le précédent roman de Jean-Hubert Gailliot, décrivait un monde où toutes les frontières semblaient s'être peu à peu déplacées. La fiction créait de toutes pièces une réalité au sein de laquelle les personnages devaient évoluer en tentant de ne pas perdre pied. Avec son nouveau livre, L'Hacienda, où l'on retrouve la plupart des protagonistes des Contrebandiers, la faillite semble désormais consommée. Tout se passe en effet comme si le monde réel était définitivement hors d'atteinte, probablement parce qu'il a cessé d'exister.

À la limite du Texas et du Nouveau-Mexique, un homme visionne en boucle des émissions de télévision où il croit déceler les signes avant-coureurs d'une future apocalypse : la déchéance d'une actrice de séries Z succède au vol d'une arme dans un club de tir ; d'étranges théories sur la clochardisation du monde occidental se concrétisent dans un musée-clinique où sont enfermées des personnalités... Autant de séquences qui confèrent au roman une dimension cinématographique et mettent en scène de manière radicale des thèmes plutôt rares dans la littérature française : l'ultra-violence, l'envahissement et la détérioration de la psyché individuelle par la technologie et les phénomènes médiatiques. L'occasion pour Gailliot de flirter avec l'Amérique et ces écrivains de la marge qu'il affectionne, William Burroughs, Don DeLillo et surtout J. G. Ballard, à qui le co-directeur des éditions Tristram rend ici hommage un an après avoir réédité La Foire aux atrocités.

Quel est le sens et l'origine de L'Hacienda ?
Cette notion apparaît pour la première fois à la fin des années 50 dans le N°1 de L'Internationale Situationniste. Un texte sur l'urbanisme montre la nécessité de concevoir des lieux différents, plus ludiques, qui ne fixent pas ou ne programment pas à l'avance la vie de ceux qui y résident. À un moment, on peut lire cette phrase : " Maintenant c'est joué. L'hacienda, tu ne la verras pas. Elle n'existe pas. Il faut construire l'hacienda. " En clair, il faut construire les lieux dont nous avons besoin pour vivre différemment.
Elle fait son retour au début des années 80, à Manchester, à travers le label de rock Factory. Des groupes comme Joy Division, New Order et surtout les Happy Mondays font la jonction entre la musique de club et un rock anglais traditionnellement plus dur. Ces personnes créent à Manchester l'Hacienda, qui deviendra la plus célèbre boîte de nuit au monde, en référence à la petite phrase perdue au milieu de l'article des situationnistes. Référence explicite et revendiquée. Tony Wilson, fondateur de la Factory et créateur de l'Hacienda, ne manquait pas une occasion de faire état de ses lectures des situs, bien avant qu'on connaisse les thèses de Greil Marcus sur le sujet. Ce qui est intéressant c'est que le voeu des situationnistes d'une révolution et d'une subversion globale finalement s'accomplit vingt-cinq ans plus tard, mais localement, dans le contexte de la contre-culture ou la sous-culture anglaise de ces années-là.

Dans votre roman, un nouveau glissement s'opère. L'Hacienda est à la fois une série télévisée et un parc d'attractions.
J'ai tenté à travers le roman de radicaliser l'intuition de Debord et ses amis et la petite révolution qui s'était produite en Angleterre. L'Hacienda est une série télévisée dont le livre présente les deux premiers épisodes. Dans cette série, l'Hacienda est un gigantesque parc à thèmes à l'intérieur duquel on trouve outre des hôtels, des boîtes de nuit et des restaurants, un musée et plus intrigant une clinique psychiatrique où séjournent plus ou moins durablement des vedettes anciennes ou naissantes du cinéma, de la musique et du divertissement. Le musée, sorte de musée de la contre-culture, présente tout un ensemble d'attractions, de grands faits d'armes de l'histoire du demi-siècle écoulé, qui vont du massacre de Sharon Tate et de ses amis par la bande de hippies de Charles Manson à une vue sur le Chelsea Hotel où Sid Vicious et Nancy Spungen se sont entretués, en passant par le suicide à la carabine de Guy Debord lui-même. Les milliers de visiteurs qui fréquentent le parc chaque jour peuvent également revoir certaines scènes cultes du cinéma, comme par exemple la scène du meurtre dans Body Double de Brian de Palma, en ayant la possibilité d'adopter le point de vue de la victime, celui du meurtrier, celui du voyeur.

N'est-ce pas un terrible constat d'échec de voir les principaux faits d'armes de la contre-culture relégués au rang d'attractions et certaines de ses figures emblématiques enfermées dans une clinique psychiatrique ?
On peut en effet se demander si les rêves liés à l'émergence des mouvements de la contre-culture n'ont pas tendance à se transformer en cauchemars quand ils deviennent réalité. Au départ, il s'agissait de changer le monde. Sauf que la transformation, par le culte de la mobilité et du changement, est devenue permanente, frénétique, impossible à endiguer. Si on avait voulu nous faire vivre toute notre existence dans un état second on ne s'y serait pas pris autrement. D'autre part comment ne pas reconnaître que les thèmes et les héros de la contre-culture sont devenus avec le temps les principaux agents du décervelage contemporain. Les médias actuels ne nous montrent rien d'autre.

Vous n'étiez pas né en 1958. Pourquoi cette attirance pour les situationnistes ?
Leur mot d'ordre, " réaliser le programme de la poésie moderne directement dans la vie ", m'a tenu lieu de viatique, comme à beaucoup d'autres. Le situationnisme fait partie de ces événements qui nous ont fait croire qu'une subversion générale pouvait être déclenchée comme la Beat Generation, le Pop Art ou les Beatles. Ceci dit, j'ai davantage été un lecteur de Debord que des situationnistes, il est vrai pour des raisons d'âge. J'ai vu In girum imus nocte de Debord à sa sortie et lu ses derniers grands livres lors de leur parution. Au-delà de ses écrits et de ses analyses, il y a cet exemple existentiel, cet exemple de vie libre.

L'Hacienda, comme d'autres émissions de télévision, est enregistrée et visionnée de manière compulsive et paranoïaque par un dénommé Benjy.
Quelques années auparavant Benjy a entrepris de disparaître de la circulation. Près de la frontière mexicaine, il est tombé sur un vieux type appelé le Colonel. Présenté comme un cadre à la retraite des services secrets américains, le Colonel est un personnage trouble qui passe le plus clair de son temps dans une cabane encore en fonction de l'armée américaine où se trouvent des appareils qui permettent de recevoir les programmes du monde entier. Là il enregistre, scrute et analyse à des fins qui ne sont jamais explicitées ce flux permanent d'images et de discours qui irriguent le monde. À sa mort, Benjy prend le relais et continue à faire ce que faisait le Colonel bien qu'il n'ait jamais su à quoi cela correspondait vraiment. Parmi les centaines de programmes télé qu'il enregistre et revisionne inlassablement on trouve aussi bien des téléfilms, des séries comme l'Hacienda, des émissions de télé-réalité, des publicités ou des bandes-annonces.

Que recherche t-il ?
Ce qu'il appelle l'information. Un jour, lors de l'énième diffusion de l'un des documents, son attention est attirée par un microscopique détail, un raccord dans un dialogue entre deux personnages, quelque chose qui a pu être rajouté. Persuadé que tous les documents sont manipulés, il tente de retrouver d'autres variantes de cette information dans le lot des émissions existantes et de raccorder tous les éléments entre eux. Cette sorte d'énigme où tout devient sujet à caution démultiplie de manière vertigineuse sa paranoïa.

Plus tôt il s'était essayé à l'écriture.
C'est un personnage qui apparemment plus jeune s'est gavé de littérature, cherchant une explication du monde et des raisons d'être dans ses lectures. Il a été notamment très influencé par un essai, Une nation de clochards, où est mis au jour un nouveau type de clochardisation qui atteint en priorité les gens riches et célèbres. Benjy a tenté en vain d'en produire un équivalent romanesque. C'est à la suite de cet échec comme écrivain qu'il a voulu disparaître et s'est retrouvé dans la cabane de Las Cruces.

Ce livre aurait dû s'intituler Encore plus de bruit. On pense bien entendu au Bruit et à la fureur de Faulkner dont l'un des personnages se prénomme Benjy. Pourquoi cette référence affichée ?
Bien au-delà du Bruit et la fureur il est surtout question de Faulkner comme écrivain. Sa raison d'être dans L'Hacienda est de considérer Faulkner comme un écrivain final, comme le romancier après lequel il est très difficile d'écrire. Il paraît en effet dérisoire d'avoir l'ambition d'aller plus loin. L'oeuvre de Faulkner est pour Benjy le signe de son échec comme écrivain.

Au délire paranoïaque de Benjy succèdent les différentes séquences qu'il visionne. Dans la première, " Où vas-tu avec cette arme à la main ", on retrouve Candy et Vince, deux des personnages de votre précédent roman, Les Contrebandiers.
Dans Les Contrebandiers, les personnages de Candy et Vince apparaissent après avoir purgé une peine de prison d'une vingtaine d'années pour une série de meurtres gratuits commis à Reims en 1977. Ce fait divers ayant suffisamment défrayé la chronique, des producteurs leur proposent d'acheter leur histoire dans le but d'en tirer un film. " Où vas-tu avec cette arme à la main ", l'un des documents préférés de Benjy dans sa collection, est ce film. Non pas leur histoire, mais le film qui aurait pu en être tiré vingt-cinq ans après.

Pourquoi ce lien avec Les Contrebandiers ?
Bien qu'il ne s'agisse pas d'un projet prémédité le fait est que mes trois romans, La Vie magnétique, Les Contrebandiers et L'Hacienda forment un seul roman dont tous les éléments s'emboîtent ou plus exactement se déboîtent les uns des autres. Après avoir terminé La Vie magnétique, j'ai éprouvé un très fort sentiment d'insatisfaction. Cette insatisfaction a été encore plus palpable et aiguë à la fin des Contrebandiers. Dans les deux cas, j'avais le sentiment de ne pas avoir réussi à écrire le roman que je désirais. Surtout, je découvrais que ce à quoi je m'étais intéressé était beaucoup plus riche, beaucoup plus vaste et beaucoup plus grave que je ne l'avais imaginé dans un premier temps.

Avez-vous connu cette frustration avec L'Hacienda ?
Non, parce qu'ayant déjà été échaudé deux fois et n'ayant pas l'intention d'entreprendre un cycle interminable de romans destinés à corriger, compléter ou améliorer le précédent, je m'étais donné pour mot d'ordre d'en finir une bonne fois pour toutes avec cette problématique, d'épuiser la sphère des médias et le territoire de la pop culture.

La deuxième séquence, " Same player shoots again ", est une évocation cruelle de la télé-réalité.
Chaque semaine des candidates dont le passé recèle suffisamment d'éléments dramatiques pour pouvoir faire une heure et demie d'émission sont testées et jugées par le public. Ce jour-là, l'actrice principale de Jetlag, un film de série Z réalisé au sud de l'Espagne l'été 1982 par une bande de cinéastes à mi-chemin entre l'action politique armée et le cinéma d'avant-garde de seconde zone, témoigne sur les sévices dont elle a été victime lors du tournage. Là aussi il y a un lien avec Les Contrebandiers. Lorsque Candy et Vince arrivent à Séville après leur libération de prison, ils visionnent ce film extrêmement inquiétant dont L'Hacienda offre de nombreux éclaircissements. Cela fait partie de ces déboîtages. Esthétiquement et littérairement c'est à la fois très grisant et très productif.

En quoi ?
Tout à coup on a le sentiment que chaque détail peut devenir un motif central dans un livre suivant. Ce n'est plus seulement la récurrence des personnages chez Balzac dans La Comédie humaine, mais une récurrence renouvelée, complétée par n'importe quel détail, même obscur, même secondaire, même quasiment subliminal d'un texte précédent. Avec Les Contrebandiers, j'ai l'impression d'avoir amélioré La Vie magnétique. J'espère qu'il en est de même pour L'Hacienda, qu'il améliore de manière décisive Les Contrebandiers, qui me semblait être un livre, sinon insuffisant, du moins incomplet et pas assez rigoureux dans ses développements.

Avec la troisième séquence, nous sommes au coeur des thèses de Gilbert Stein, l'auteur fictionnel d'Une nation de clochards.
Au départ il s'agit pour Stein de poursuivre un essai d'Hermann Broch sur la dégradation des valeurs. Ce texte, dont la particularité est d'être un essai par fragments disséminés à l'intérieur du grand roman de Broch, Les Somnanbules, dit en substance que la société se disloque et que l'élément ultime de cette dislocation est l'individu humain. Selon Stein, cette dégradation est la conséquence d'un accès immédiat et illimité à tout ce qui se passe et existe dans le monde qui, à terme, finit par entraîner une clochardisation mentale de l'individu occidental.

Cette " sophistication " de la clochardisation met en scène Howard Hugues, un des derniers nababs hollywoodiens. Qu'est-ce qui vous fascinait en lui au point d'en faire un personnage de roman ?
Tout. Hugues est la parfaite illustration de cette nouvelle clochardisation. Reclus dans un palace au sommet de Las Vegas, il finit sa vie couché sur un grabat, se laissant pousser les cheveux, la barbe et les ongles. De même si on accorde du crédit aux thèses paranoïaques de Benjy et qu'on cherche à identifier un producteur en chef de la fabrication de la réalité on tombe à nouveau sur le personnage de Hugues. Le roman aurait d'ailleurs pu s'intituler Howard Hugues présente.

Quel rapport entretenez-vous aux images ? Vous nourrissez-vous de ce que vous décrivez ?
Non pour la simple raison que je n'ai jamais eu de télévision et que je n'utilise pas internet. J'ai donc un accès relativement restreint à ce dont je parle. Je suis dans la position de l'auteur de romans d'aventures qui imagine une action dans un pays où il n'a jamais mis les pieds. Raymond Roussel, la véritable référence de L'Hacienda, disait en grand admirateur de Jules Verne que pour lui l'imagination était tout. D'ailleurs il voyageait toujours rideaux fermés pour ne pas être influencé par ce qu'il aurait pu voir.

Simultanément à L'Hacienda, vous publiez 30 minutes à Harlem, un texte bref d'une cinquantaine de pages. Comment le décririez-vous ?
Comme un élément de L'Hacienda. Quand j'ai commencé à rédiger L'Hacienda, j'avais un matériau de 600 à 650 chapitres. Il a donc fallu choisir. Dans un carnet j'avais établi la liste fictive des archives de Benjy. Le numéro 451 était 30 minutes à Harlem. Il aurait pu parfaitement figurer dans le roman comme d'autres émissions imaginaires. Cela aurait été la présence du reportage. Sauf que le livre ne pouvait pas recevoir la transcription de toutes les émissions et qu'il trouvait son équilibre dans la forme qui est finalement publiée.

Vous décrivez un Harlem envahi par la publicité. On a parfois l'impression d'être à l'intérieur d'un décor de carton-pâte.
Les surfaces publicitaires étant saturées, les promoteurs et les annonceurs se sont mis à créer de l'espace publicitaire à l'intérieur des constructions elles-mêmes. Après les galeries marchandes, ils se sont attaqués aux halls, aux couloirs d'immeubles et ainsi de suite. Cela a fini par donner une ville complètement dématérialisée, une structure vide duplicable partout ailleurs pour pouvoir y projeter en permanence la même animation publicitaire.

Vous explorez des thèmes relativement rares dans la littérature française, et ceci de manière radicale. Ne craignez-vous pas qu'on vous taxe de romancier post-moderne ?
Depuis un certain temps la représentation d'un monde réel disloqué est l'alibi de tous les registres de l'art contemporain. Si cela m'intéresse, c'est qu'il y a selon moi la possibilité de rassembler les morceaux, de retrouver une unité, pour qu'un certain nombre de choses puissent recommencer à faire sens, mais dans des formes nouvelles. Dans L'Hacienda, la séquence intitulée " Toboggans, hélices, étoiles " est une représentation de ce que l'esthétique post-moderne peut avoir de pire, une sorte de n'importe quoi très spectaculaire. J'espère que les lecteurs y discerneront une caricature du post-modernisme.

Jean-Hubert Gailliot
L'Hacianda
L'Olivier
336 pages, 21 e
30 minutes à Harlem
L'Olivier/" Petite bibliothèque "
64 pages, 8 e

Emmanuel Favre

   

Revue n° 056
(Septembre 2004).
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