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Enrique Serna
Interview
Mexique goyesque


Enrique Serna

par Dominique Aussenac



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Publié pour la première fois en France, Enrique Serna relate, à travers un recueil de " contes ", le décalage entre désirs et réalités de ses contemporains. Noir, tonique et sensible.

C'était à La Cita de Biarritz, le festival des cinémas et cultures de l'Amérique latine. Enrique Serna l'a séduite par " ses réponses mi-figue mi-raisin, son air introverti, son humour parfois cruel ". Marie-Ange Brillaud traduit alors Amours d'occasion, un de ses recueils non pas de nouvelles mais de " contes ". La nouvelle au sens où nous l'entendons n'existe pas au Mexique. Le conte se caractérise par sa concision, son unité de ton, de style, son suspense et sa chute. Toute l'oeuvre de Serna (qui contient également cinq romans) montre un humour très noir, une volonté de briser les frontières entre culture populaire et culture tout court, de dénoncer racisme et totalitarisme de sa société.

Né en 1959, il fut très tôt bercé par les lectures de sa mère, " lectrice omnivore ", écrivit son premier conte au lycée lors d'un ennuyeux cours de littérature, fut aussitôt publié dans le supplément culturel d'un périodique. Conscient d'appartenir à une nouvelle génération d'écrivains où chacun fait son chemin suivant ses propres critères, il refuse les étiquettes, éprouve du respect pour les anciens de Juan Rulfo, à Carlos Fuentes ou Octavio Paz en passant par José Emilio Pacheco, mais ne revendique pas leur influence. Il a appris le français pour lire les classiques dans leur langue d'origine. Dernièrement, Gabriel Garcia Marquez a choisi un de ses contes pour illustrer la richesse et la vitalité du genre.
Amours d'occasion
renferme onze histoires qui illustrent les problèmes liés à la sexualité, à la perte des valeurs et des identités culturelles, aux névroses contemporaines. " Homme avec minotaure " relate l'esclavage d'un personnage qui enfant a reçu un tatouage sur le torse exécuté par Picasso. Magistrale descente aux enfers, ce conte montre finement le rapport pervers qu'entretiennent l'art et l'argent. Serna dépeint de manière acerbe le grotesque de la société mexicaine, de ses classes moyennes qui ne sont finalement pas si différentes des nôtres. Derrière un humour et une moustache très noirs se cache un homme d'une extrême sensibilité et d'une grande lucidité.
L'amour, les relations humaines, la critique sociale semblent être la matière d'
Amours d'occasion.
C'est vrai, mais la colonne vertébrale du recueil, c'est l'humour noir. Nous autres, Mexicains, sommes baignés par une culture où l'humour noir permet de surmonter les très nombreuses difficultés de l'existence, nous aimons rire de ce qui fait mal pour pouvoir survivre. Plus qu'un outil littéraire, c'est pour moi, une philosophie. Tous mes personnages sont déchirés entre désir et réalité. Ma génération a vécu ces conflits que j'ai voulu refléter dans mes nouvelles surtout celles qui ont un caractère autobiographique (" La dernière visite ", " La gloire de la répétition ") où j'ai voulu me moquer de moi-même, de ma propre sexualité. La révolution sexuelle dans le cas du Mexique est très relative car il y a encore beaucoup de gens qui mènent une vie très conservatrice.

Deux de vos nouvelles posent la question de l'identité sexuelle, celle où un travesti rencontre l'actrice qu'il imite s'avère étourdissante.
Dans cette nouvelle, il y a une perte d'identité et confusion de personnalités entre l'actrice de la télévision mexicaine et le travesti qui l'imite. J'ai voulu l'écrire sans utiliser de ponctuation pour montrer qu'il n'y avait qu'une seule voix, une identification schizophrénique. L'autre nouvelle décrit un adolescent très naïf qui vient d'étudier les classiques du marxisme, c'est moi à 19 ans, elle conte mes propres expériences lorsque je désirai perdre ma virginité. C'était traumatisant parce que je me suis retrouvé par deux fois chez les flics comme dans les circonstances que je raconte.

Pourquoi le problème de l'identité est si important au Mexique ?
Le Mexique est un laboratoire intéressant de la perte de l'identité parce que nous sommes le produit d'une conquête. Les plaies du passé chez nous ne sont pas fermées. Il y a eu trois siècles de servitude, il est difficile de surmonter ce handicap. En résumé, je crois qu'en cette époque de globalisation, les identités régionales sont en train de disparaître. Cela peut amener un grand danger, les cultures populaires peuvent perdre leur singularité si l'uniformisation devenait universelle. Je crois que le travail de l'écrivain est aussi de s'opposer à l'uniformisation mentale mondiale.

Pourquoi cette férocité en même temps que cette empathie pour vos personnages ?
Je crois que l'écrivain doit s'identifier, intégrer ses personnages. J'éprouve un fort penchant pour la satire, mais ne suis pas un satiriste moralisateur car mes personnages portent quelque chose de moi. J'aime les comédies noires parce que la comédie est le seul genre capable de conjuguer le sentimentalisme, le cynisme, l'ironie destructrice, l'engagement émotionnel avec les personnages.

Vous dites aimer Michel Houellebecq parce qu'il centre le désarroi sexuel au coeur de ses romans. Il semble y avoir toutefois plus de frustration chez lui que chez vous ?
J'admire chez Houellebecq, la capacité de montrer les côtés obscurs de la libération sexuelle, la vie des gens qui ne peuvent obtenir la satisfaction de leurs désirs. Il y a des millions de personnes victimes de ces conflits. Mais si on doit vivre beaucoup de conflits pour assumer sa sexualité, je crois toutefois qu'on doit suivre la consigne des Rolling Stones : " I can't get no satisfaction. 'Cause I try and I try. " (rires)

La tonicité, l'énergie, le côté incisif de vos nouvelles vous viennent-elles de la culture rock ?
J'ai peut-être plus l'attitude d'un compositeur de blues. Je suis fan de rock, mais aussi de boléro mexicain. C'est un genre populaire qui exprime les passions amoureuses avec une beauté et une force expressive extraordinaire. Je souhaite que mes nouvelles aient la même intensité que le boléro mexicain ou cubain. Je crois que le boléro est une école d'éducation sentimentale.

Quel a été votre parcours littéraire ?
Je n'ai pas été un écrivain précoce. J'ai dû beaucoup travailler pour maîtriser mon style, pour trouver les mots justes. Je crois que ce que je ne comprenais pas c'était que les choses mal écrites étaient avant tout des choses mal pensées. Je crois que l'écriture nous sert aussi à améliorer la pensée, le raisonnement. Je travaille avec énormément de discipline. Pour moi, rien n'a été facile.

Pourquoi avoir écrit un roman sur le général Santa Ana, l'assiégeant de Fort Alamo ?
Parce que je pense que les peuples ont une responsabilité chaque fois qu'il y a un dictateur. Au Mexique, nous avons tendance à l'amnésie et à croire que les dictateurs sont des génies charismatiques au pouvoir presque diabolique. L'aristocratie, les grands propriétaires, les généraux (les Indiens et les peones, eux n'avaient pas le droit au chapitre) croyaient que ce dictateur était un mal nécessaire. Ils sont allés le supplier de prendre le pouvoir. C'est un épisode tragi-comique de notre histoire que j'ai voulu raconter.

Votre dernier roman ?
C'est un roman picaresque sur la vie d'une fausse béate qui feignait les extases mystiques pour pouvoir gagner sa vie, pour tromper les riches aristocrates. Elle a eu un grand succès au Mexique. On disait qu'elle était la favorite du Vice-Roi du Mexique représentant du Roi d'Espagne. Mais elle avait une double vie. Un Indien déguisé en servante qui rentrait chez elle, a été la cause de sa ruine. Je voulais que l'Indien ait un rôle important dans le roman. Dans tous les romans colonialistes mexicains, les Indiens ont toujours eu des rôles très secondaires. C'est une injustice mais aussi un mensonge historique puisqu'ils faisaient partie du groupe le plus important de la population.

Le Mexique à l'histoire fort riche, fort troublée n'a t-il pas été aussi un laboratoire idéologique ?

Dans ce pays, les politiciens ont voulu appliquer des idées qui étaient difficilement adaptables au pays sous-développé que nous étions. Toute l'histoire du XIXe siècle a été l'histoire de la lutte entre les libéraux et les conservateurs. Les conservateurs voulaient faire partie de l'Empire espagnol, avoir une société sans séparation entre l'Église et l'État. Tandis que les libéraux voulaient une société moderne inspirée par les modèles des États-Unis et de la Révolution française. Ensuite, le Parti Révolutionnaire Institutionnel s'est accroché pendant soixante-dix ans au pouvoir. Le nom de ce parti est un paradoxe puisque le principe de révolution ne peut s'institutionnaliser. Son fondateur admirait beaucoup Mussolini et a formé un appareil corporatiste incluant des syndicats. C'était une force implacable pour les partis d'opposition, qui a supprimé la liberté de la presse. Quand j'ai commencé à écrire dans les suppléments culturels de la presse mexicaine, j'ai voulu publier un poème satirique contre le président Salinas qui est arrivé au pouvoir après une fraude électorale. Le directeur du supplément a rejeté le poème. J'ai vécu la censure. Maintenant, nous avons une absolue liberté de presse. Mais le Parti Révolutionnaire Institutionnel peut revenir au pouvoir.

Il y a depuis quelques années une rébellion zapatiste au Mexique.
La rébellion se trouve au Chiapas, dans le sud du pays, à la frontière avec le Guatemala. C'est un phénomène régional qui n'a pas pu s'étendre à tout le pays qui vivait en même temps un processus vers la démocratie. Il y a une contradiction entre la rébellion zapatiste et la démocratie mexicaine qui vient de naître. Pour cette raison, je ne suis pas d'accord avec le Commandante Marcos. Même si son discours est humaniste, c'est un marxiste-léniniste qui veut suivre le chemin de Che Guevara sans avoir fait de réelle critique du régime de Fidel Castro à Cuba. Je crois que l'espoir de mon pays n'est pas dans une révolution, mais dans le fait que nous puissions réussir à bâtir une vraie et stable démocratie.

Est-ce difficile de vivre avec un voisin aussi encombrant que les États-Unis ?
Pendant de longues années, le gouvernement des États-Unis a préféré que nous soyons dominés par une dictature. Il ne voulait pas d'instabilité dans son arrière-cour. Je crois que le voisinage avec les États-Unis est fait d'interpénétrations culturelles. Il y a maintenant plus de vingt millions de Mexicains aux États-Unis. Ils n'ont pas pu pénétrer autant dans la nôtre. Je crois que les problèmes politiques du Mexique, nous devons les résoudre nous-mêmes.

Pour beaucoup d'écrivains nord-américains, Kerouac, Jim Harrison notamment, le Mexique correspond à un endroit où existerait la vraie vie, par opposition à celle, artificielle vécue aux États-Unis...
Oui, je crois qu'ils y ont trouvé une vitalité. Certains écrivains mexicains dénoncent aussi l'artificialité des villes des States. Pour les écrivains de la Beat Generation, le Mexique possédait l'attractivité d'un pays exotique, où on pouvait acheter facilement de la drogue du fait de la corruption policière. Pour André Breton, le Mexique était le pays surréaliste par excellence. Je crois qu'il continue à l'être mais le problème c'est que ce surréalisme fait partie de la vie de tous les jours. Je préférerais qu'il y ait moins d'exotisme et plus d'amélioration des conditions de vie.

Amours d'occasion
Enrique Serna
Traduit de l'espagnol (Mexique) par M.-A. Brillaud
L'Atelier du Gué
213 pages, 20 e

Dominique Aussenac

   

Revue n° 058
(Novembre-décembre 2004).
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