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Pierre Mari
Interview
Ressources humaines


Pierre Mari

par Marc Blanchet



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Le monde de l'entreprise envisagé à travers un roman initiatique : Pierre Mari raconte avec une grande justesse l'éveil d'une conscience devant les impasses d'un système.

Après un premier essai remarqué (Kleist, un jour d'orgueil, PUF), livre essentiel pour comprendre l'avènement d'une nouvelle conscience artistique dans le monde d'aujourd'hui, Pierre Mari ne quitte pas les territoires d'une écriture exigeante avec un roman au sujet a priori sans séduction. Que peut-on dire du monde du travail qu'on ne sache ou ne devine pas, quand il nous installe dans un département des ressources humaines et raconte les maladresses fatales d'une entreprise autrefois publique ? Dans un univers proche des films de Laurent Cantet (Ressources humaines, L'Emploi du temps), Pierre Mari parvient à installer un climat particulier, tenu par l'intelligence d'une écriture à la fois dense et subtile, sachant suggérer sans souligner. Cette justesse permet de suivre un personnage principal anonyme en proie à un lent vertige de doutes, fascine progressivement le lecteur, l'inquiète tout en le faisant réagir comme ce personnage central : pas de jugements hâtifs, pas de repli factice, l'observation raisonnée de l'évolution d'une société avant toute décision, toute résolution.

Dans ce roman tendu en miroir, les êtres ne se diffèrent pas de nous par leurs activités professionnelles : ils subissent avant de réagir, quand ils le peuvent, et lorsqu'ils le choisissent, c'est déjà blessés de toutes parts, peu enclins à rejeter le système dans son entier. C'est là une des pertinences de ce roman : l'honnêteté et l'écoute ne peuvent pas toujours triompher du mensonge et de l'ambition, surtout quand ceux-ci virent à l'absurde. Le rapport entre l'anonyme du roman et " V. ", en retraite anticipée, dessine alors les paysages d'une complicité humaine qui est la fraternité à laquelle nous pouvons prétendre. Plutôt que de dénoncer avec didactisme le système capitaliste, se faire le porte-parole d'un altermondialisme douteux, Pierre Mari montre les perversités d'un univers marchand quand il devient un monstre se dévorant lui-même, et nous dépose au final sur le beau rivage de nos propres résolutions.

Dès le début de votre roman, le lecteur est emporté dans un vertige : celui du monde économique contemporain. Malgré la présence d'un personnage principal, on a l'impression de traverser un monde de théories, de chiffres et de projets. Vouliez-vous dans ce " magma " faire émerger un individu précis, une conscience en décalage avec la froideur de cet univers ?
J'avoue que l'un des premiers défis que j'ai eu envie de relever, c'était d'orchestrer de manière narrative un matériau qui est tout sauf romanesque : les fusions et acquisitions d'entreprises, les plans sociaux, l'évolution des métiers, la langue de bois managériale. Non pas pour faire oeuvre de réalisme socio-économique, bien sûr, mais pour montrer comment tous ces éléments pouvaient s'articuler et progressivement se déplacer dans la conscience d'un cadre moyen. J'ai tenu à ce que le monde économique n'ait jamais une présence brutalement " objective ", mais qu'il soit toujours réfracté, passé au crible de la sensibilité intellectuelle et morale du personnage. Ce qui m'intéresse au-delà de ce livre, d'ailleurs , c'est la manière dont une conscience peut accueillir un certain état du réel, en faire tenir ensemble les composantes, y trouver ses marques... jusqu'au moment où tout cela n'est plus tenable, où les cohérences établies à grand renfort d'aveuglements vous explosent au visage.
Au fond, je me rends compte maintenant que dans mon livre précédent, consacré à Kleist, je me suis posé rigoureusement la même question : celle du seuil de rupture. Dans les deux cas Allemagne livrée à la tourmente napoléonienne, sociétés occidentales post-industrielles vouées à la globalisation , la réalité est un " magma ", avec lequel il faut forger des compromis qui s'effondrent l'un après l'autre.

Le lecteur s'interrogera sur votre lien avec l'univers économique décrit. Est-ce celui d'un homme impliqué qui a pris ses distances, ou celui d'un observateur extérieur bien informé ?
L'observateur extérieur bien informé, c'est une position qui non seulement ne m'intéresse pas, mais dont je me suis toujours méfié : le " regard objectif ", à mi-chemin entre psychologie et sociologie, est une fiction, à la fois improductive et moralement gênante. Ce livre, à mes yeux, ne tire son sens que de l'implication qui est la mienne depuis des années : celle du formateur qui anime des séminaires dans les entreprises les plus diverses. Situation très particulière, au fond, puisqu'on vit au jour le jour avec les stagiaires, qu'on partage leurs interrogations, leurs inquiétudes, leurs angoisses, tout en restant à distance de l'entreprise, en ayant une compréhension de ses mécanismes qui ne recoupe pas forcément celle qu'en ont les salariés. On est à la fois dedans et dehors, au point que le fameux monde de l'entreprise devient simultanément de plus en plus familier et de plus en plus énigmatique. C'est cet entre-deux qui pour moi a été fécond : la nécessité d'écrire s'est sans doute imposée à partir de là.

Une tension s'installe très vite dans votre roman, comme dans un thriller, comme si secrètement le lecteur souhaitait que ces journées si millimétrées connaissent une faille. Or, c'est par la présentation de V. que le doute s'immisce. Ce personnage en retraite anticipée n'incarne t-il pas une culture politique et sociale qu'exclut l'entreprise d'aujourd'hui ?
À aucun moment je n'ai envisagé cette histoire sans un point de vue " extérieur " à la quotidienneté du travail. Mais une extériorité toute relative, car le personnage de V. connaît bien cette entreprise, où il a travaillé pendant des décennies. En un sens, il en est encore partie prenante !
Avant même d'incarner une culture politique et sociale, V. est à mes yeux une voix, une sensibilité et un corps. Une parole lestée de chair, si vous voulez. Toutes choses que l'entreprise a marginalisées, neutralisées ou expulsées au fil des dernières années. Il m'a paru intéressant d'indiquer qu'au moment où V. prend sa retraite, ce n'est pas seulement un individu qui s'en va, ce sont les conditions de possibilité d'une présence charnelle, frémissante, interrogatrice, qui ont été subrepticement anéanties. Après lui, il n'y a plus de " scène " dans l'entreprise, plus d'espace où puisse évoluer ce type de personnage : le règne des simulacres commence, la parole est mise en coupe réglée, les velléités de critiques s'abîment dans l'invocation de la performance...

Le rapport entre V. et le personnage principal n'établit-il pas un des aspects du roman, qui en ferait partiellement un " roman initiatique " ?
Même si elle est galvaudée et qu'on ne l'utilise guère qu'avec des guillemets, l'expression de " roman initiatique " ne me gêne pas. Je parlerais aussi volontiers de " roman maïeutique ", si ces mots n'avaient une allure un peu cuistre. Ce qui m'importe, en tout cas, c'est que le personnage principal ait à la fois besoin de son aîné et qu'il entretienne avec celui-ci une relation souvent agacée, voire exaspérée. Une allégeance problématique, si l'on veut. La pensée de V. est un filtre qui permet au protagoniste de comprendre et d'analyser bien des phénomènes que ses collègues ne voient même pas, mais cette pensée, par son intransigeance, le gêne lorsqu'il lui faut sacrifier à la " normalité " de son rôle de cadre. Tout se passe comme si l'initiateur avait lumineusement raison, mais que cette raison, prise comme ligne de conduite, conduisait à des impasses ou à des situations intolérables. Cette tension, j'ai tenu à la faire apparaître dès le premier chapitre. C'est un peu le " programme " du roman : un principe de déséquilibre, un facteur de relance, une promesse de devenir.
Au début, le personnage ne parvient pas trop mal à maintenir l'équilibre. Dans les meilleurs moments, il met en place une espèce de dialectique entre pensée critique et exercice social. Dans les moments moins favorables, il se contente d'une coexistence pacifique : soumission à l'idéologie de la productivité cinq jours par semaine, dialogue socratique le week-end... Mais il y a en lui trop d'acuité pour que ce genre de bricolage tienne très longtemps. À un moment donné, sa volonté de compréhension du monde qui l'entoure l'a poussé trop loin pour qu'il se satisfasse de ces petits montages boiteux. J'ai préféré laisser en blanc la décision finale du personnage, mais il n'est pas impossible, après tout, que le maître socratique ne soit pas épargné par cette liberté toute neuve.

Un questionnement continu parcourt votre livre, qui n'en fait pas un roman social, mais en effet une sorte d'initiation, où la question principale posée au personnage principal serait : " quelle est ta place ? " Aussi fait-il l'expérience du monde du travail, mais cette histoire le pousse plus loin, en dehors des normes et d'un " devoir " social...
Il me semble, en effet, que la question de la place qu'occupe le personnage est essentielle, et que toutes les situations qu'il traverse ne cessent, sous une forme ou sous une autre, de lui renvoyer cette question. Qu'il participe à un séminaire de cadres, qu'il assiste à une réunion de direction ou qu'il se promène avec son ami V. dans la campagne, il est toujours confronté à cette nécessité : trouver sa place, son lieu propre par rapport à des langages dont il ne sait s'il les partage ou les réprouve. Au fond et j'ai essayé de creuser aussi loin que possible ce paradoxe , il n'a pas de langage constitué, pas de place assignée dans la grande parade sociale des discours, tout en ayant un usage des mots bien plus fin, plus aigu et plus subtil que n'importe lequel de ses interlocuteurs.
Je tiens profondément, presque charnellement, à cet aspect du personnage : c'est son exigence même qui fait glisser le sol sous ses pieds, qui le rend souvent muet ou démuni. Ses mots prennent leur temps, ses mots se cherchent et tâtonnent, alors que les mots des autres s'empressent de se raidir en slogans, en formules ou en emblèmes. Pour reprendre la très belle formule de Max Weber, il ne veut pas " être l'imprésario de lui-même ". Et c'est peut-être ce refus qui lui permet, comme vous dites, d'aller " plus loin ", d'imaginer des lignes de fuite qui lui permettront de s'affranchir des simulacres de l'entreprise, d'inventer enfin sa propre histoire. Une histoire où il ne soit plus écartelé entre l'obligation de se préserver et celle de donner des gages toujours plus exorbitants à la mécanique sociale.

Marc Blanchet

   

Revue n° 060
(Février 2005).
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