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Philippe Renonçay
Interview
Le dernier des assassins


Philippe Renonçay

par Eric Naulleau



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Avec " Le Coeur de la lutte ", Philippe Renonçay conclut en noire beauté un triptyque sur la violence politique. Le terroriste vu comme porte-flingue de causes douteuses, mais aussi comme porte-drapeau de l'individu contemporain près de rendre les armes devant l'opacité du monde. Un appel à la révolte ? Non, sire, à la révolution.

Peut-on devenir un ex-terroriste ? C'est une des questions que se pose Raphael Cardoso, tueur en semi-retraite et principal protagoniste du Coeur de la lutte. Et aussi : que faire des idéaux révolutionnaires dans une société post-moderne, où la rébellion n'est plus qu'élément du spectacle du monde/élément du monde du spectacle ? Les livres de Philippe Renonçay se situent dans cet entre deux entre " ex " et " post ".

Ex/post, comme un écho déformé d'" époque ". À temps incertains, stratégies obliques. Celles de l'écrivain tout d'abord : des emprunts revendiqués aux techniques et aux atmosphères du polar. Mais ici, plus besoin de chercher la femme. Son cadavre éviscéré par le scalpel d'un maniaque gît sur une table de torture dans Le Coeur de la lutte, tout comme il gisait à fond de cale dans le précédent roman (Dans la ville basse, Climats, 2003). Pas plus le boucher que le médecin légiste, pas plus la folie furieuse de l'un que la froide raison de l'autre, ne parviennent à résoudre le mystère tapi au fond de chaque être. Celles du personnage ensuite. Auquel un fil d'Ariane lumineux sert un temps à trouer la nuit du monde. Raphael Cardoso parie sur quatre lettres et quatre chiffres : mars 1993, soit le mois et l'année où il a commis son premier meurtre politique et aussi la date qui figure sur certain calendrier pornographique. Et l'ancien exécuteur de traquer les éléments du crime dans une de ces villes sud-américaines dont l'auteur excelle à planter le décor mouvant en quelques traits de plume, de prouver décidément que tout se niche dans le détail Dieu, le diable et la solution de l'énigme : " Cardoso observa l'image. Il s'agissait de l'agrandissement d'un détail du calendrier. Le portrait encadré au-dessus du canapé (...). Je me suis dit que l'homme abattu dans le sex-shop ne regardait pas la fille, mais le portrait... Et que si je parvenais à l'identifier alors, peut-être, la fille ne serait plus très loin... " La fille, c'est Malena Effendi, le portrait, c'est celui de Sabbataï Tsevi, Messie juif apostat du XVIIe siècle. Une seule pièce manque encore au puzzle, mais tandis que Cardoso s'efforce de cerner la part manquante, grande affaire de tous les anti-héros de Philippe Renonçay, la police, les services spéciaux et ses anciens compagnons d'armes cernent Raphael Cardoso. Le temps presse. Les temps pressent.

Un quatrième livre en librairie. Treize années écoulées depuis la parution du premier (Violet permanent, Calmann-Lévy, 1992). Au fait, comment est-ce que tout cela a commencé ?
Pas mal en fait. Rentrée de septembre 1992. Photo du bal des débutants sur le pont des Arts qui paraît dans Le Figaro littéraire. À côté d'une jeune romancière appelée au succès une certaine Amélie Nothomb et son Hygiène de l'assassin. On l'a vue arriver sur le pont en distribuant à tout le monde son livre. À l'époque, je ne comprenais pas bien pourquoi elle faisait ça. Je n'ai pas tardé à saisir.

Un mot vient à l'esprit au sujet de votre nouveau roman : achèvement. Dans le sens classique du terme vous paraissez franchir un palier littéraire. Dans le sens moderne aussi on a l'impression d'assister à la fin d'un cycle.
Je ne boude pas mon plaisir quant au premier sens, mais je vous en laisse la responsabilité. Quant au second, il s'agit en effet du dernier volet d'un triptyque qui n'était pas pensé comme tel à l'origine. Quand j'ai terminé La Mécanique de la rupture (Denoël, 1999), il s'est ouvert un espace inattendu, qui appelait non pas une suite mais demandait que je continue à creuser. Dès le début de Dans la ville basse, j'ai su qu'un troisième volume serait nécessaire et j'ai su aussi que ce serait le dernier. Impression confirmée avec la parution de Le Coeur de la lutte, ce qui est à la fois plaisant, en raison de l'unité entre les trois livres, unité de cauchemar, pourrait-on dire, unité de préoccupation essentiellement, puisque les personnages ne reviennent pas, par exemple, mais qui me laisse du même coup un peu nu devant ce qui va venir. Tout ce que je sais de mon avenir littéraire, c'est que m'attend un renouvellement des thèmes comme de l'écriture proprement dite.

Parlons justement de l'écriture. On retrouve dans Le Coeur de la lutte cette manière si caractéristique de traiter les situations, les personnages et les décors de manière allusive, sans jamais forcer le trait. Est-ce un résultat que vous obtenez rapidement ou êtes-vous adepte de la rature ?
Je me dis parfois qu'il faudrait être plus explicite sur certaines choses, j'essaye de l'être, ça donne quatre pages, je les relis, il en reste trois, que je reprends, et il en reste deux, etc. Et quand le résultat ne me déplaît plus trop, il se trouve que j'en suis revenu à quelque chose d'allusif, pour reprendre votre adjectif. J'ai l'impression paradoxale de perdre quelque chose lorsque je développe. Pour résumer : ce à quoi j'ai l'impression de faire référence ne s'énonce pas directement. Il me faut le contourner, recourir à l'analogie, procéder par échos successifs qui approfondissent sans expliquer.

À propos du décor, on retrouve ici celui d'une ville d'allure sud-américaine, sans plus de précision, même si on pense à Buenos Aires. Pourquoi ne jamais la nommer ?
Mon premier roman, celui qui précède le triptyque, se situait à Paris. D'où, du moins dans mon esprit, un certain nombre de blocages et de contraintes liés au fait que la ville existait réellement. Le déplacement a représenté une libération. Pour ne pas retomber dans les mêmes problèmes de référence à la réalité, j'ai bâti une ville qui ressemble plutôt à un continent, l'Amérique du Sud. Un habitant de Buenos Aires y retrouverait sans doute un ou deux éléments mais n'y reconnaîtrait pas vraiment sa ville.

Pas non plus de références trop précises au récent passé de violence politique dans ce continent en général, et en Argentine plus particulièrement...
Trente mille disparus pour la seule Argentine, des dictatures avec du sang jusqu'aux coudes dans tout le continent... les faits sont suffisamment connus pour qu'on puisse se contenter d'allusions. Ce qui m'arrange bien.

Mais n'auriez-vous pas envie, dans un registre plus explicite, de consacrer un roman à l'Argentine, à cette partie de son histoire ?
Je verrais plutôt un essai sur ce sujet un roman risquerait de tomber rapidement dans le démonstratif. Dans le même ordre d'idées, j'ai eu aussi l'idée d'une enquête sur les femmes terroristes, en Argentine, au Pays basque ou en Italie.

Autre fondamental à l'oeuvre dans votre nouveau livre, thématique celui-ci : le terrorisme précisément. Est-ce que les évolutions récentes de ce phénomène, devenu résiduel dans sa pratique occidentale et quotidien dans d'autres régions du monde, vous ont influencé ?
De manière souterraine, parce que je réfléchis sur le terrorisme uniquement à travers le roman et non pas de manière théorique c'est d'ailleurs un sujet qui me paraît rapidement s'épuiser sur le plan théorique. Sans jamais en parler, il m'a bien fallu tenir compte du 11 septembre par exemple. Je vois d'ailleurs cet événement moins comme une nouvelle étape que comme un aboutissement des penchants naturels du terrorisme : le spectaculaire, le terrifiant, le télévisuel... Le Coeur de la lutte et Raphael Cardoso se situent au moment où cette forme de lutte est arrivée à son terme même si, dans les faits, elle peut encore perdurer très longtemps.

En quoi consiste cet " après " du terrorisme où évolue désormais Cardoso après en avoir connu d'autres formes ?
Il faut se figurer un homme qui se mettrait aujourd'hui sérieusement dans la tête de se lancer dans l'action terroriste, avec non seulement l'idée de changer le monde, mais en refusant véritablement les fondements de celui-ci, ce qui, à mon avis, n'est pas le cas des terrorismes religieux, lesquels utilisent beaucoup la télévision et d'autres éléments de la modernité. Comment s'y prendrait-il ? De manière désespérée.

Ce côté désespéré du combat de Cardoso fait naître une autre image de désespoir : la récente libération pour cause de maladie en phase terminale, de Nathalie Ménigon, ancienne d'Action Directe, avec keffieh sur la tête et comité d'accueil qui chante L'Internationale en choeur. Est-ce que vous validez ce rapprochement ?
Action Directe est en effet un cas intéressant de ce point de vue. Comme fin du terrorisme occidental, non pas que ce groupe en achève l'histoire, mais parce que l'histoire en était achevée avant eux. Six personnes complètement isolées, sans appuis sur le terrain, qui s'en prennent à des cibles improbables. On était déjà dans un contexte profondément crépusculaire. Qu'on fasse sortir Nathalie Ménigon de prison, c'est la moindre des choses quand on pense à ceux qui ont bénéficié par le passé de semblables mesures de clémence, mais je n'éprouve aucune sympathie pour les actions de son groupe. S'il a existé des gens au sujet desquels j'ai pu m'interroger, ce sont peut-être les représentants originels du terrorisme italien à leurs tout débuts une phase qui n'a pas dépassé un an et demi. Le problème de la lutte armée est qu'elle développe rapidement une logique sectaire les attentats ciblés deviennent des attentats aveugles.

Nathalie Ménigon, une icône de plus pour votre galerie virtuelle des femmes terroristes...
Pas sûr qu'elle m'intéresse tant que ça. J'aime les gens qui ont parcouru un chemin. Et elle me paraît être sortie hélas aussi détruite physiquement qu'intacte dans ses convictions. On dirait que son discours est resté en dehors du temps. Je trouve ça inquiétant. Non pas que je demande qu'on renie ses convictions ou ses actions passées, mais être fidèle à soi-même, c'est aussi évoluer. Le côté crépusculaire du terrorisme qui se développe au sein de démocraties, aussi poussives soient-elles, n'en est dans son cas que plus accentué.

Dans Le Coeur de la lutte, le terrorisme serait plutôt post-crépusculaire.
Très juste. Mais il m'intéresse en ce qu'il entretient un lien tragique et en même temps touchant avec un rêve d'enfant. De croire qu'on va changer le monde en faisant péter trois bombes, ce n'est pas très sérieux, c'est enfantin précisément. Mais il s'agit d'enfants dangereux, qui croient à leurs jeux et sont prêts à tuer l'autre s'il veut les empêcher de jouer.
Retour à l'enfance de l'homme qu'on peut aussi interpréter comme un retour à l'enfance de l'humanité, quand existait la conviction plus affirmée d'avoir prise sur le monde.
Le rêve ou plutôt l'illusion que tout n'est pas perdu, qu'il existe encore quelqu'un, quelque part, qui tiendrait les rênes, qui pourrait constituer un objectif, une cible. La grande illusion. C'est aussi ce que comprend Cardoso dans le livre, que tout ça ne fait qu'entretenir le jeu. Mais il cherche tout de même une issue, il reste au fond de lui une lueur, certes terrifiante, qui le guide et qui l'égare.

Mais cette lueur naît d'une réflexion sur le monde, il est l'un des seuls personnages à réfléchir par exemple sur le fait que les mots d'ordre révolutionnaires sont devenus, au mot près, des slogans publicitaires.
C'est le côté terrible de l'affaire. Après le post-modernisme, qu'est-ce qu'on fait ? Même le nihilisme paraît dépassé. Qu'est-ce qui s'ouvre alors ?

" Si on veut aujourd'hui garder un minimum d'intégrité en tant qu'écrivain, il faut se tenir en retrait. "

Le mysticisme, peut-être. Une veine qui affleurait déjà dans Dans la ville basse, et qui réapparaît ici avec la figure de Sabbataï Tsevi, le Messie juif apostat du XVIIe siècle auquel aboutit l'enquête de Cardoso...
Un mysticisme sans Dieu alors. Au stade d'aspiration. Même si son influence n'est sans doute pas évidente, j'ai été très marqué par un auteur comme Paul Valéry et par son personnage de Monsieur Teste. Une dimension religieuse avec tout de même une absence fâcheuse celle de Dieu. La mort de Dieu est certes devenue un cliché. N'empêche que restent posées deux questions, qui l'étaient d'ailleurs plus nettement dans le précédent roman : où est le cadavre ? Et, subsidiairement, que fait-on de ce cadavre ?

Le cadavre en question se confond dans les deux derniers romans avec celui d'une femme, aussi atrocement qu'interminablement disséqué. Afin de trouver quel grand secret ?
Il n'existe justement aucun grand secret à trouver. Et Cardoso ne peut se résoudre à cette absence. Moi non plus. Je ne voulais pas faire un livre sur cette impasse. Alors Cardoso s'efforce de trouver un chemin. Et disons qu'il en trouve un.

Sans dévoiler la fin du livre, il faut préciser que la solution trouvée par Cardoso relève davantage du beau geste que de l'efficacité politique. Est-ce que c'est en cela que consiste votre contre-proposition : une forme de dandysme ?
Son véritable nom est peut-être littérature. Je garde le vague espoir, quoique sans doute pas dans les conditions actuelles du marché de l'édition, que quelque chose reste possible dans le fait même de lire et d'écrire. Qu'il existe là un des derniers bastions où l'on peut penser sans répéter ce qui a déjà été pensé, sans dire et se dire que tout est fini. Tout en sachant que ça ne va pas être simple.

Et pourtant, vous ne développez aucune réflexion spécifique sur la littérature dans ce roman. Était-ce par crainte de ne pouvoir rester dans le registre de l'épure ?
Sûrement. Par ailleurs, en dépit de contre-exemples très réussis comme Paludes de Gide, je ne suis pas certain des vertus du roman prenant pour objet la littérature même. Je voulais quelqu'un qui cherche ailleurs l'auteur parvient peut-être à se sauver par la littérature, mais pas le personnage.
Le livre se clôt cependant sur le mot " Révolution ", mais sans point final...

J'ai beaucoup hésité sur la ponctuation. Sans rien mettre pour finir. Comme un retour à la case départ.

Et si vous aviez eu l'obligation d'inclure un chapitre sur la situation contemporaine de la littérature, qu'y auriez-vous exprimé ?
La conviction que la surproduction actuelle masque de manière dramatique des auteurs de valeur dont certains tireront tout de même leur épingle du jeu. L'importance pour moi d'écrivains comme Claude Simon ou Pierre Michon. D'autres encore, qui suivent leur chemin et dont on trouve les livres en librairie à condition de bien fouiller dans les coins, tout au fond, du côté des ouvrages présents en un seul exemplaire. Ceux qui se perdent dans la masse et ne peuvent se passer de la médiation, devenue problématique, pour rester modéré, des libraires et de la critique.

Mais vous faites dire au terroriste Cardoso : " Ce qu'il faut comprendre, c'est que la clandestinité n'est pas une vicissitude de la lutte armée ; elle est la réalité de cette lutte, le seul espace libéré. " Il en a rêvé, la république des lettres l'a fait !
C'est juste, mais ça n'en est pas rassurant pour autant. Si on veut aujourd'hui garder un minimum d'intégrité en tant qu'écrivain, ne pas verser en permanence dans le triple ou quadruple discours, il faut en effet se tenir en retrait, non pas entendu comme une pause, mais comme un impératif. La clandestinité est liée à notre situation minoritaire du moment Cardoso en fait plutôt une valeur en soi. J'y vois pour ma part une réaction à l'époque.

Peut-il y avoir rencontre entre la clandestinité et le système ?
Je crois au quiproquo. Je crois à l'erreur d'interprétation d'une oeuvre par le système, qui la place soudain au premier plan pour de mauvaises raisons et la sort de la clandestinité. Hors du quiproquo, pas de salut. Ou alors, mais ce qui participe du même caractère improbable et hasardeux, le critique en vue qui s'emballe un beau matin et défend un livre en marge.

Une question pour le terroriste Cardoso et pour l'écrivain Renonçay : est-ce que vous croyez à l'idée de groupe ?
Certainement pas pour Cardoso, que ses propres amis veulent liquider. Quant à moi, pendant longtemps je n'y ai pas cru, ce qui est un peu paradoxal puisque j'enseigne la théorie des groupes dans une de mes autres vies. J'y crois davantage aujourd'hui. Mais pas au sens d'école ou pire de secte en tout cas, peut-être dans le sens plus ouvert d'une constellation de personnes unies par des préoccupations communes. Une autre forme de clandestinité qui résistera mal à la pression du système. Il suffira qu'un des membres en soit distingué pour que des tensions apparaissent. Il faut avoir traversé ce système jusqu'au dégoût pour subir sans trop de dommages les formes de reconnaissance qu'il vous accorde.

À quoi croyez-vous encore ?
À l'écriture, au fait qu'un écrivain est là pour écrire des livres. Et non pas, comme cela se généralise, pour les présenter, en faire un spectacle et mettre en branle des réseaux. Du coup, sous prétexte de renvois d'ascenseur et de luttes de pouvoir, on se préoccupe de livres qui ne sont même pas ratés, car un livre raté peut être très intéressant, mais se situent en-deça même de la possibilité d'être ratés ou réussis.

Le Coeur de la lutte
Philippe Renonçay
Climats
216 pages, 15 e

Eric Naulleau

   

Revue n° 061
(Mars 2005).
Commander.

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Dans la ville basse    
Le Cœur de la lutte    
Le Défaut du ciel

 

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