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Horacio Castellanos Moya
Interview
De guerre sale


Horacio Castellanos Moya

par Eric Naulleau



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Troisième monologue traduit en français d'Horacio Castellanos Moya, chroniqueur inspiré des années sombres du Salvador. Rencontre avec un auteur qui entend des voix.

Après avoir servi au sein des escadrons de la mort contre les " terroristes ", l'ancien mercenaire se trouva fort dépourvu quand le temps de la paix fut venu au Salvador. Qu'à cela ne tienne, les exécuteurs des basses oeuvres ne pointent jamais longtemps au chômage. Celui qui n'était qu'une vague et fugitive silhouette dans le précédent livre d'Horacio Castellanos Moya (La Mort d'Olga Maria, Les Allusifs, 2004) a pris consistance : " Dans la caserne San Carlos, après des tests et des examens, quand l'officier a constaté que je mesurais un mètre quatre-vingt-dix et pesais quatre-vingt-quinze kilos, il a donné l'ordre de m'affecter au bataillon Acahuapa.

" Juan Alberto Garcia mérite bien son surnom de Robocop, et ce n'est pas le moindre mérite de l'auteur que de parvenir à se glisser dans la peau et surtout dans les mots d'un être pour qui l'existence se résume à tuer et ne pas être tué. À peine démobilisée, la machine à flinguer entreprend à nouveau d'éparpiller du subversif sous les ordres d'un certain Linares : " Les gars des services secrets avaient découvert que les terroristes n'avaient pas démantelé toutes leurs structures de commandos urbains, qu'ils en conservaient deux en sommeil, croyant qu'ils pouvaient nous tromper ; c'est pourquoi le haut commandement avait autorisé la création d'une unité dont la mission était de détecter et de détruire ces cellules clandestines. " Même au tarif paramilitaire, le crime ne paye plus que médiocrement : histoire de mettre un peu de beurre dans la pupusa (le plat national), notre Terminator local (Terminador ?) braque une banque, dévalise le vieillard et terrorise l'orpheline en laissant chaque fois une traînée sanglante derrière lui. Mais les règles du jeu ont changé depuis le bon vieux temps des missions spéciales. Trahi par ses anciens camarades de combat, qui poursuivent d'autres buts et servent des intérêts fort éloignés de la lutte politique, l'ancien chasseur doit un temps lâcher la proie pour l'ombre d'une lointaine jungle il apparaît toutefois qu'en Amérique centrale comme ailleurs, un méfait n'est jamais perdu : la conclusion de ses aventures brille par un franc cynisme.
À l'occasion de ce nouveau roman, Horacio Castellanos Moya a lui aussi changé son fusil d'épaule. Loin des grandes orgues du Dégoût (Les Allusifs, 2003), torrent d'imprécations à l'endroit de tout ce qui vit, respire, marche, court, rampe ou nage dans " un pays où personne ne lit de la littérature, un pays où le peu de gens qui lisent ne liraient jamais un livre de littérature ", autrement dit le Salvador, loin de l'étourdissant babillage d'une pipelette nommée Laura, qui éclairait bien malgré elle les coulisses d'un régime corrompu jusqu'à l'âme, dans La Mort d'Olga Maria, l'auteur livre avec L'Homme en arme une impeccable parabole, au sens géométrique du terme, dans un style aussi efficace et aussi froid qu'un procès-verbal. Aussi froid que la mort dans son pays.

Pourquoi avez-vous choisi, du moins dans vos trois livres traduits en français, ce format peu usité de la novella, du roman court ? A- Parce que vous voulez faire plaisir à Brigitte Bouchard, la directrice des éditions Les Allusifs, qui ne publie que des textes brefs. B- Parce que vous êtes un écrivain paresseux. C- Pour une autre raison.
Cela pourrait être toutes ces raisons à la fois. Mais pour vous dire la vérité, il se trouve que je suis à la fois journaliste et écrivain et que je ne peux pas pratiquer les deux écritures en même temps. Lorsque je commence un livre, je dois me mettre en congé ce que je ne puis me permettre trop longtemps pour des raisons financières. Durant toute cette période, je mobilise au maximum mon énergie et mes capacités. Si je disposais de plus de temps, j'écrirais des romans plus longs.
Est-ce vraiment la seule raison ?

En plus de cet élément pratique, chaque livre crée bien entendu son propre style, ses propres règles, son propre format. Dans le cas du Dégoût, qui est une imitation de Thomas Bernhard, j'aurais pu écrire encore de nombreuses pages dans le même style, mais il m'a semblé avoir dit tout ce que j'avais à dire.

Le sous-titre du Dégoût est " Thomas Bernhard au Salvador " et on vous présente comme un écrivain salvadorien, mais vous êtes né au Honduras...
Ma mère est hondurienne. J'avais 3 ans quand mon père est retourné avec ma mère au Salvador, où je suis resté jusqu'à l'âge de 21 ou 22 ans. Je suis ensuite allé étudier l'histoire à Toronto mais je suis revenu au bout d'un an et demi parce que la guerre civile avait commencé dans mon pays. La situation est alors devenue difficile pour moi, quelques mois plus tard, je suis allé au Costa Rica puis au Mexique où j'ai commencé une carrière de journalisme.

Quand avez-vous débuté en littérature ?
En réalité, j'ai commencé par la poésie vers 17 ans j'ai même publié deux plaquettes dont il ne reste grâce à Dieu plus trace aujourd'hui. Je suis un peu plus tard passé à la nouvelle et dans chacun de mes quatre premiers recueils figurait un texte nettement plus long que les autres, comme un appel du roman. Je voulais être romancier dans un petit pays qui n'a pas de grande tradition littéraire, au contraire de l'Argentine, du Mexique ou de la Colombie. Dans un tout petit pays où être écrivain ne signifie rien, ne vous confère aucun prestige, aucune valeur ajoutée. C'est un drôle de tour du destin si je le suis devenu en définitive, car je ne venais pas du bon coin de la planète pour ça.

Et le passage au roman s'est effectué à quelle date ?
En 1979, avec La Diaspora, inédit en français. Un roman politique.

Mais est-ce que tous vos romans ne sont pas politiques ? Ils apparaissent en tout cas liés à la situation politique de votre pays.
Je ne me définirais pas comme un écrivain politique à proprement parler, parce que mes textes ne sont pas animés par une volonté politique. Est-ce que Malraux est un auteur politique à vos yeux ? Je fais mon travail d'écrivain sans me préoccuper d'autres objectifs.

Mais comment vos livres sont-ils perçus au Salvador ?
Comme des livres politiques, cela va sans dire ! C'est ce qui me vaut quelques ennuis de temps à autre. Je vous répète que nous ne disposons pas de tradition littéraire. Les gens achètent mes livres pour savoir ce que je pense de tel ou tel dirigeant politique qu'ils leur semblent reconnaître sous les traits d'un tueur par exemple. Une grille de lecture assez commune dans presque toute l'Amérique centrale, qui correspond à une littérature de témoignage. Mais moi, j'écris des fictions, pas des documents.

De quel genre d'ennuis voulez-vous parler ?
Des menaces de mort. Mes quatre derniers romans n'ont d'ailleurs pas été publiés au Salvador, mais au Mexique et en Espagne.

Vous évoquiez une imitation de Thomas Bernhard à propos du Dégoût. Comment est né ce projet d'écriture ?
Je lisais pas mal Thomas Bernhard en ce temps-là, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, et l'influence de certains de ses livres, Maîtres anciens plus particulièrement, s'est combinée avec la haine que j'éprouvais à l'époque pour mon pays. J'ai alors commencé à entendre la voix du livre et c'est ça qui m'importait, de capter la bonne fréquence grâce à Thomas Bernhard, beaucoup plus que le thème ou le plan de ses romans.

On peut dire que vous avez changé de fréquence avec La Mort d'Olga Maria.
Thomas Bernhard m'a servi de prétexte pour un moment, mais pour un moment seulement. Pour La Mort d'Olga Maria, j'ai utilisé toutes les voix de femmes qui tournaient dans ma tête, celle de ma mère, de ma grand-mère j'ai toujours été entouré par des femmes à la forte présence. Qui ne pouvaient pas s'arrêter de parler, on a envie de leur crier de se taire, bref, il fallait que je m'en débarrasse.

Vous y êtes parvenu ?
Non. En fait, les voix de femmes se font plus obsédantes encore dans mon prochain roman. Des voix dures, des voix cruelles qui racontent des histoires de famille. Mes livres sont toujours des histoires de voix.

Troisième roman, troisième fréquence : L'Homme en arme. Soutiendriez-vous le paradoxe que Robocop est lui aussi une victime de la guerre civile au Salvador ?
En tout cas, c'est un homme formé, créé, éduqué par la guerre. Il sait tout de celle-ci du point de vue du combat, mais il ne voit pas plus loin. Le point essentiel, c'est qu'il ne partage aucune des émotions qu'ont en commun la plupart des êtres humains. C'était le plus grand défi pour moi en tant qu'écrivain, de passer de personnages qui ne font que parler, comme le narrateur dans Le Dégoût ou Laura dans La Mort d'Olga Maria, à quelqu'un de presque muet, qui ne s'exprime qu'au travers de ses actes. Et pourtant, deuxième défi d'importance, le livre se présente comme un monologue, le monologue d'un homme qui n'est qu'une machine à agir, qu'il s'agisse de tuer, de faire l'amour, etc. Ce n'est pas le genre de personnage romanesque qui lutte contre le destin, il se contente de l'accomplir.

Comment la période de la guerre civile, sur laquelle vous revenez dans vos romans, est-elle perçue aujourd'hui au Salvador ?
Comme quelque chose de très lointain. Le Salvador est un pays qui vit dans l'urgence, qui n'a pas grand sens de l'histoire. Le narrateur du Dégoût dit que ce pays n'est pas doué de plus de mémoire qu'une mouche qui vient se cogner encore et encore contre une vitre fermée.

Quelle est aujourd'hui la situation politique au Salvador ?
Au bout de dix années et de cent mille morts, la guerre civile a pris fin en 1992 sur un accord que l'on peut qualifier de satisfaisant sur un plan politique, puisque ni la guérilla, soutenue par certains pays communistes, ni le gouvernement, soutenu par les États-Unis, n'étaient en mesure de l'emporter. Et le pays fonctionne aujourd'hui comme une démocratie le Congrès est à majorité de gauche, le président et l'exécutif sont de droite, les élections se tiennent normalement. Mais il y a toujours plus de violence, toujours plus de pauvreté. Je n'en connais pas la raison, je ne suis ni sociologue, ni économiste.

Quelle est la différence, pour le peuple, avec le temps de la guerre civile ?
Du temps de la guerre civile, même si vous n'étiez d'aucun camp, vous pouviez être tué par accident. Mais vous saviez que cela venait soit du gouvernement, soit de la guérilla. Aujourd'hui, c'est le règne des gangs et vous pouvez perdre la vie pour une bricole qu'on veut vous voler. Il y a un rapport avec la guerre civile dans la mesure où s'est durablement installée une culture de la violence à l'intérieur des gens.

Horacio Castellanos Moya
L'Homme en arme

Les Allusifs, 128 pages, 13 e
Le DégoÛt

10/18, 104 pages, 6 e
Traduits de l'espagnol (Salvador) par Robert Amutio

Eric Naulleau

   

Revue n° 065
(Juillet-Août 2005).
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