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Jean-Yves Cendrey
Interview
Écrire avec les poings


Jean-Yves Cendrey

par Jean Laurenti



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travers une plongée dans les entrailles d'une sordide histoire de pédophilie, rendue possible par l'omerta des braves gens et des institutions, Jean-Yves Cendrey revient sur le combat mené pour terrasser l'adversaire. Combat porté par une colère ancienne, héritée de l'enfance.

Jean-Yves Cendrey a publié une dizaine de romans, la plupart chez P.O.L et L'Olivier. Des livres où on côtoie des êtres meurtris dont les blessures affleurent dans les comportements brutaux, une langue comme des coulées de lave, et le désir d'en découdre avec un monde qui ne leur a pas fait de cadeaux. Derrière cette tension omniprésente, le rire jaillit quelquefois, au milieu d'une scène douloureuse et cocasse ou face aux gesticulations de personnages aux abois qui marchent crânement vers l'abîme.

On devinait que cette manière de peindre l'humanité devait quelque chose à la vie de l'écrivain Cendrey. Que cet alliage de férocité et de drôlerie s'était élaboré dans la connaissance du chaos des vies brisées. La lecture des Jouets vivants confirme tout cela et apporte des éclairages parfois violents. Nulle fiction ici pour travestir la réalité. Il y est question d'un crime dont on a forcément entendu parler il y a quelques années et plus récemment à l'occasion du procès pour pédophilie qu'il a occasionné. L'histoire se passe à Cormeilles, un village de Normandie. Le criminel est un instituteur nommé Marcel Lechien. Ses victimes sont les enfants de sa classe de cours préparatoire. Il agit dans l'impunité depuis de nombreuses années, grâce à la complicité passive de membres irréprochables des institutions de la République. Jean-Yves Cendrey habite alors ce village avec sa famille. Il sait trop ce qu'est une enfance dévastée pour rester inactif. Tout autant que l'histoire d'un combat pour arracher des gamins à leur bourreau, Les Jouets vivants introduit le lecteur dans la genèse d'un livre qui puise sa possibilité aux sources même de la vie de son auteur.
Tout au long de cet entretien, Jean-Yves Cendrey revisite son parcours d'homme et d'écrivain. Il revient aussi sur le matériau singulier de son dernier livre qui d'emblée prend place au coeur d'une oeuvre en mouvement.

Les Jouets vivants, bien que très différent dans sa forme et son objet de vos livres précédents, est comme eux porté par quelque chose qui semble venir de très loin, une révolte toujours prête à éclater.
Il m'est arrivé de dire que la haine était une sorte de carburant de ma littérature, qu'elle ne me faisait pas peur, et que contrairement aux prudences que beaucoup ont avec elle, elle ne me gênait pas...Là en revanche, la provocation qui m'a été lancée par l'existence, les circonstances, avait un lien avec les violences dont j'ai été victime enfant, toute l'histoire un peu insurrectionnelle de ma jeunesse. Ainsi s'est très vite imposé le fait que ma propre violence, ma haine ne seraient pas efficaces. Ce qui était indispensable, tant au moment des événements, qu'à celui de la rédaction du livre, c'était une extrême détermination. Le projet était complexe du fait que ma propre famille y était mêlée, que je l'écrivais depuis un endroit presque d'exil, puisque j'avais quitté le lieu où je vivais... On n'en avait pas été chassé, contrairement à ce qui a été dit ou écrit ici ou là, mais il était hors de question de rester là où les choses s'étaient passées. Ce livre a mis pratiquement trois ans à se construire, à trouver cette forme particulière. Moi qui d'habitude ai plutôt tendance à en rajouter, je voulais montrer qu'à mon âge, avec un certain nombre de livres derrière moi, j'étais aussi capable d'autre chose. Il y avait là un défi littéraire...

Dans les premières pages, vous dites votre réticence à voir votre nom s'inscrire de nouveau sur la couverture d'un livre...
Je ne voulais pas m'atteler à la rédaction d'un témoignage. Je ne méprise pas ce genre de littérature, qui peut donner lieu à des choses passionnantes, mais l'affaire avait été déjà amplement commentée, on allait au procès... D'autre part, dans l'intervalle, j'avais publié une petite plaquette pour un ami qui démarrait sa maison d'édition (L'Arbre vengeur), Conférence alimentaire. Le titre est éloquent : il s'agissait de gagner cinq cents francs de l'époque en prononçant un texte lors d'un colloque universitaire autour de Kafka, auquel Marie et moi avions été invités. L'oeuvre de Marie NDiaye était jugée suffisamment kafkaïenne pour qu'on se contentât d'en lire un extrait. Mais la mienne en étant fort éloignée, il a fallu que je bûche. Alors juste avant d'y aller, j'ai écrit d'un jet ma propre lettre au père. Je ne suis pas un amoureux de l'oeuvre de Kafka, mais sa lettre à son père est quelque chose qui me touche, me bouleverse... Ma " lettre " n'avait bien sûr aucune vocation à être lue par mon père, qui avait fini par échouer dans une maison de retraite, et depuis quinze ans j'ignorais à quoi il ressemblait. Mais il se trouve qu'il est mort deux semaines après la publication du texte. Ce qui pouvait amener à penser que la littérature avait une dangerosité que beaucoup ne lui prêtent plus. Les mots pouvaient tuer... D'un seul coup, ce nom de Cendrey qui était le nom de mon bourreau, je me retrouvais libre de le porter de façon plus légère. Alors que dans un premier temps j'avais pensé écrire ce livre sous un pseudonyme que j'aurais gardé pour les livres à venir...

Un nom que vous avez cherché en un lieu des plus singuliers, un cimetière ...
Oui, plutôt que de me rendre à l'enterrement de mon père, j'ai accompagné à Cadillac une sortie ping-pong de l'école. Comme j'avais du temps, je suis allé me promener dans le village de Cadillac, et là, je passe devant un cimetière. Je trouvais amusant d'en franchir la porte. Je découvre alors que l'un des murs est effondré et qu'il communique avec un lieu épouvantable situé en contrebas : le cimetière des fous de l'asile tout proche. Un endroit oublié, sans fleurs, sans pierres, juste des croix de fer sur du gravier. Mais au moment où tu vas t'emparer du nom d'un mort d'un cimetière de fous, vient la question de qui tu vas ressusciter : un criminel, un tortionnaire comme ton propre père ? Peut-être quelqu'un qui était là parce qu'il avait massacré sa propre famille...

Mais ce narrateur aurait seulement la responsabilité du récit central du triptyque que constitue Les Jouets vivants : " Sa vérité, par Raoul Rose " ?
Non, au départ, il devait prendre en charge la totalité du livre. J'ai d'ailleurs remis une première mouture quasi-définitive du livre signée Raoul Rose. Auparavant, j'avais écrit une toute première version brute de l'affaire, au cas où elle ne serait pas allée au bout, où les enfants seraient floués, où les non-lieux se multiplieraient... un témoignage qui m'aurait servi à dénoncer le pur scandale qu'aurait constitué une telle situation.

" Je ne vais pas donner de leçon de comportement. Reste que le pédophile qui passe à l'acte aliène, il aliène la liberté de l'enfant. Moi, la question que je me pose alors est comment mettre fin à leur aliénation, leur esclavage. "

Pourquoi avez-vous finalement décidé de signer le livre de votre propre nom ?
La mort de mon père me permettait de répondre à une question que beaucoup se posaient à propos de mon rôle dans cette affaire : pourquoi avoir fait ce que personne n'avait fait pendant trente ans ? Chez certains c'était bienveillant : ils supposaient que mon histoire douloureuse me donnait une sensibilité particulière à ces questions. Pour d'autres c'était plus suspicieux : qu'est-ce qui peut l'amener, lui, à prendre de tels risques pour aller au bout de cette histoire ? Conférence alimentaire, qui pouvait apporter un éclairage sur mes motivations, figurant dans le premier tiers du livre, il me fallait assumer toute cette partie en tant que Jean-Yves Cendrey. Ensuite je redevenais Raoul Rose, le narrateur et l'écrivain de la partie centrale... Et puis est arrivé le procès : je me suis trouvé face à d'autres visions de l'affaire... La confrontation de ma vérité (celle de Raoul Rose) avec ce monde-là, cette vérité publique, devenait passionnante du point de vue rhétorique et stratégique.

Cependant, vous ne chargez pas beaucoup les parents qui ont parfois eu une attitude ambiguë.
La haine, la colère justement auraient pu me faire écrire des choses très violentes sur ce sujet. Selon moi, un certain nombre de ces enfants ne se sauveront que s'ils sont capables de détester leurs parents, d'admettre qu'ils n'ont pas eu des parents estimables, aimables au sens premier du terme. Ce qui était frappant, lors du procès, c'est que ces enfants protégeaient leurs parents, atténuaient dans leur récit la connaissance qu'ils avaient des choses... À la fin, quand le verdict est tombé, enfants et parents étaient plutôt heureux des choses, alors j'estimais que je n'avais pas à casser tout ça, moi qui étais extérieur. Mais qu'on ne me demande quand même pas d'être dupe... À partir du moment où le coupable l'enseignant pervers a été trouvé, le rideau est tombé. Mais derrière il y a des choses épouvantables de la part des parents aussi. J'emploie cette image d'une cérémonie du fond des âges où tous les ans au mois de septembre, on emmènerait quelques jeunes victimes pour les sacrifier au dieu volcan. Certains témoignages de parents sont une accusation implacable pour eux-mêmes : pendant un an, on a pu constater sur le corps de l'enfant des atteintes sexuelles, des violences... Des enfants ont agité tous les signaux, ont décrit leur calvaire, mais ça n'a rien changé pour eux. Dans ce procès, on a découvert bien des choses dérangeantes : ce qui devait être tu a été dit. J'ai aimé entendre cela et je me suis dit qu'il fallait que ce soit écrit.

On trouve chez vous l'expression de " violence mercenaire ", de violence " utile " aux autres. Ressentez-vous le désir de donner ainsi un sens à ce que vous avez subi dans votre jeunesse, votre enfance abîmée ?
J'ai une propension au bonheur, à la gaîté, j'ai la prétention simplement d'être devenu celui que je devais devenir. On a mis dans ma jeunesse beaucoup d'obstacles, dont certains enflammés, sur ma route. Je n'ai pas été un jouet sexuel, mais un jouet qu'on a voulu casser, démantibuler. Et au bout, une fois ma violence domestiquée, le jouet fonctionne, le ressort de la joie de vivre est tendu à fond. Et en situation de conflit, j'ai des ressources pour d'autres. Des gens se sont demandé comment j'ai pu ne pas être paralysé d'horreur, deux de mes enfants étant passés dans la classe de ce type. D'expérience, on sait sur quel terrain on se trouve. Quand on a eu des terreurs enfantines, d'une certaine manière on n'a plus peur...
De façon générale, je me mêle le moins possible de la vie de mes semblables. Je suis une sorte de misanthrope convivial. J'ai toujours vécu dans un relatif retrait, j'ai fait en sorte de m'épargner le travail salarié. La vie d'artiste pour moi, c'était ça, s'abstenir de tout ce que la société impose à tous.

En écrivant ce livre vous devez cependant assumer un regard qui fait de vous celui qui a affronté des institutions corrompues, l'homme qui a permis que cesse cette violence infligée aux enfants...
Ce qui me gêne, c'est lorsque des gens très bienveillants me voient comme une sorte de chevalier blanc, le protecteur des enfants, etc. D'un autre côté, la haine qu'on a pu me porter, particulièrement dans cette circonstance, ça me vivifie...
D'une certaine manière, je suis taillé pour la guerre. Et ça va des fois jusqu'à des formes jubilatoires... On a des troupes maigres face à des armées plutôt bien organisées et l'idée c'est qu'on passera au travers. En face, ils ne savent pas comment qualifier mon intervention. Ma manière d'agir est la plus bête du monde : un type est en train de faire des choses que je trouve immondes et je lui demande fermement de m'accompagner dans une gendarmerie qui représente socialement l'autorité, la loi... À partir de là, il appartient aux autorités de voir qui de nous deux a un grain, n'est pas à sa place. Est-ce que la mienne est en hôpital psychiatrique ?

Vous évoquez dans votre dernier livre, à propos de votre propre enfance, ce que vous appelez " cette sotte idée du pardon ". Le pardon aurait selon vous un caractère nuisible ?
Quand tu es un enfant martyr et qu'en plus ton bourreau t'expédie à la messe et au catéchisme, là où on t'enseigne le respect de tes père et mère... L'Église a compris qu'elle a énormément de choses à se faire pardonner et le pardon est une notion qui lui tient à coeur. Dès le début de l'affaire, quand des journalistes ont cherché des témoignages, ils ont trouvé une religieuse de la petite école privée du village. On n'avait pas encore découvert toute l'ampleur des souffrances de ces enfants : abus sexuels, viols, pénétrations digitales, buccales, vaginales dans une classe de cours préparatoire... Et là, cette bonne soeur déclare que le plus important est que ces enfants arrivent à pardonner, n'aient pas la haine en eux ! Moi, je suis inquiet quand quelqu'un qui subit un affront épouvantable ne songe pas d'abord à se venger. Je suis intéressé quand, plutôt que de céder à la vengeance, il trouve d'autres moyens d'utiliser cette violence domestiquée, apprivoisée pour exorciser ce qu'il a subi. Je ne connais pas le pardon, je ne connais que l'oubli...
Le pardon est une sorte de commodité un peu lacrymale. Celui qui pardonne est tellement plus grand que celui qui a tenté de tuer. Tout ça est complètement pipeau.

Est-ce que la dimension pathologique des actes commis est une chose que vous prenez en compte dans votre approche ?
La chose qui chez moi reste ferme, stable, c'est ce qui touche à l'aliénation de la liberté d'autrui. Singulièrement quand cet être a 4, 5 ou 6 ans et plus. Je n'ai rien contre la pédophilie en soi, le fantasme pédophile, l'érotisation de toute chose, le scabreux, le ficelage, etc. J'ai été un lecteur ébloui du Marquis de Sade, je le trouve formateur, libérateur, réjouissant du fait de la langue qu'il emploie... Je ne vais pas donner de leçon de comportement. Reste que le pédophile qui passe à l'acte aliène, il aliène la liberté de l'enfant. Moi, la question que je me pose alors est comment mettre fin à leur aliénation, leur esclavage. Donc je ne me soucie pas trop de l'auteur de ces méfaits. Je ne me soucie que de sa mise hors d'état de nuire. Dire que c'est un pervers qui a trompé tout le monde, cela arrange la société dans son ensemble.
Bien sûr que ce type a des circonstances atténuantes, même si du point de vue judiciaire on ne les a pas trouvées. Il a été surpris en train de tripoter un gamin, mais la personne qui l'a vu a refermé la porte et n'en a jamais dit mot. Il pouvait donc, par cette attitude, se trouver encouragé... À partir du moment où il y a eu ces signalements sans conséquences, on a vu le nombre des agressions augmenter, jusqu'à devenir spectaculaire.

" L'institution judiciaire s'en est prise assez tôt à l'écrivain. À leurs yeux, un peu comme les saltimbanques, l'écrivain représente encore un danger pour la société. "

Le fait que vous soyez écrivain a évidemment compté dans cette affaire.
Je n'ai pas voulu faire un livre autour de la dimension publique, médiatique des événements. J'en ai fait une histoire privée. L'institution judiciaire s'en est prise assez tôt à l'écrivain. À leurs yeux, un peu comme les saltimbanques, l'écrivain représente encore un danger pour la société. Quand, lors du procès, je découvre qu'ils s'en prennent à l'écrivain " pornocrate ", j'avoue que ça m'intéresse. Qu'on lise un extrait de ton oeuvre pour en prouver l'immoralité dans un tribunal d'assises, c'est quand même savoureux. On a entendu parler pendant trois semaines d'anus, de vagin, de pénétration, etc. et celui qui était vraiment immonde, c'est celui qui avait écrit des textes où il était question de gaudrioles entre boutiquiers dans un village qui selon certains ressemblait étrangement à celui de l'affaire. (rires)
Dans votre livre, vous écrivez que vous confondez
" écrire et déchiqueter mon père et la terre entière ".
J'ai écrit déjà un certain nombre de livres. Le premier est publié en 1988, mais a été écrit avant. Je les ai rouverts de temps en temps, et dans l'un d'eux, Les Morts vont vite, j'ai été frappé d'une chose. Ce livre est une sorte d'autobiographie, intime et aussi littéraire de lecteur amoureux qui découvre très tardivement les livres... On m'avait caché qu'il y avait des bibliothèques de prêt jusqu'à l'âge de 16, 17 ans. En relisant ce livre, Les Morts vont vite, je retrouvais les ambitions de l'époque et aussi une énorme pudeur. L'aspect autobiographique ne devait jamais être perceptible. Une phrase limpide, à l'époque, devait paraître ratée. Beaucoup d'auteurs disent que leurs livres portent des messages, qu'ils veulent être compris. Moi, cela me paraissait d'une obscénité totale. Avec le temps, j'ai travaillé avec plus de sérénité, recourant davantage à l'ironie. Dans ces années, l'ironie pouvait aller jusqu'au sarcasme, j'étais encore dans la jeunesse du travail littéraire qui a le goût de la provocation, de l'insolence pour l'insolence. À un moment donné de ta vie, tu considères qu'à travers ton père qu'on a laissé faire, toute la société est ton ennemie.
Écrire, pour moi, c'était mal se comporter, presque systématiquement. Je réalise que j'ai désormais envie d'autre chose.

Mais toujours en écrivant " contre ", en attaquant le monde de front ?
Oui, ça je pense que ça ne changera pas. Le bonheur, cette maison où nous sommes pourrait peut-être l'inspirer. Il y a les enfants, le jardin, la campagne, le fleuve tout proche, les chats, le chien... On pourrait être dans un chromo, une jolie image et je suis très amateur de cela, bonheur, tendresse, etc. Je ne vais pas me fourrer dans les situations les plus violentes, les lieux les plus malsains par des atavismes qui me feraient sans cesse retourner aux origines. C'est le cas d'un certain nombre d'anciens malheureux qui redoutent de replonger dans la souffrance qu'ils ont connue. J'évoque ça aussi, à ma façon, dans ce livre en disant que lorsque je sentirai la fin venue, ce sera l'ancien enfant battu qui verra le terme de ses souffrances...

Il y a donc quelque chose dans ces blessures qui reste indélébile ?
Oui, je ne veux pas faire pleurer avec mon histoire mais... Le mouvement va vers la vitalité, la curiosité... Si je n'avais pas su quoi faire dans l'existence, je n'avais qu'à faire le contraire de ce qu'ont fait mes parents. Vivre ailleurs que dans les endroits où ils vivaient. Mais à un moment tu peux aussi ressentir qu'en agissant ainsi, tu es dans le reflet de ce qu'ils faisaient. Si tu as une personnalité, si vraiment tu n'es pas leur fils, alors tu deviens quelqu'un d'autre. Tu soupçonnes qu'il y a cet autre en toi, qui tombe amoureux et est aimé d'une femme qui s'appelle Marie. C'est une autre histoire, une autre vie, avec les livres. Tu es au défi aussi, tu as écrit un livre, tu en écris d'autres, il se passe des choses...

Compte tenu de vos origines, votre existence aurait pu basculer dans une tout autre direction que celle qui a été la vôtre...
Oui, ma vie est passée tout près d'autre chose. Il y a eu la délinquance qui a été une période de ma vie très amusante. Tu te lèves à 12 ou 14 h, tu vas au bistrot, on retrouve tout le monde à 16 h, on boit jusqu'au soir, on va en boîte et ensuite on va faire des cambriolages. On ne mange que des bonnes choses, etc. J'ai trouvé ça très exaltant. Deux choses me plaisaient alors : la littérature et cette vie-là. C'est la littérature qui s'est imposée et je ne le regrette pas... Il reste quand même une frustration, celle de ne jamais avoir véritablement tué quelqu'un. (rires) Cette idée que tu n'as pas tué ton père alors que tu fomentais sa destruction, que tu l'as épargné... Dans la délinquance, je crois que j'aurais été assez bon. L'illégalité me séduit énormément. Un itinéraire à la Mesrine, c'est séduisant quand tu as 20 ans. Et quand tu en as bientôt cinquante, reste l'idée qu'il y a là-dedans de sacrées belles histoires, de l'adrénaline, des choses vraiment excitantes.
Après avoir eu une enfance aussi triste, je ne comptais pas que ça dure, être un brave garçon courageux qui aurait pris la musette et aurait été embauché pour peindre des autocars à La Rochelle comme on me l'a proposé à une époque. Je ne suis pas un ennemi social, un écrivain engagé, quelqu'un de redoutable pour quiconque. Mais du seul fait que j'aurais pu le devenir, je garde une petite insolence, une petite capacité à défier ce monde-là...

Vous gardez un souvenir douloureux de l'école, qui ressurgit notamment lorsque vous y accompagnez vos enfants : vous parlez des " petites dépouilles " que sont leurs manteaux accrochés aux patères dans le couloir. Vous semblez avoir un vrai grief contre une institution qui fait mal aux enfants...
Marie, qui est un peu à l'origine de mon intervention puisqu'elle m'a donné le feu vert (et plus d'une fois elle m'en a refusé) pour attaquer sur cette affaire, a plutôt aimé l'école dont elle pressentait qu'elle offrait la grosse clef de la grosse porte vers des lectures fabuleuses, trouvait que cette image des dépouilles était un peu excessive... Moi, je me sens coupable d'emmener mon petit gamin le matin à l'école. Marie tient à ce que j'y aille, d'abord pour que je sois levé assez tôt et me maintienne dans un rythme, et aussi parce que me contenter d'aller le chercher serait me limiter à aller le délivrer. Il faut que j'assume ma lâcheté de père qui accepte que son fils aille à l'école... L'ordinaire de l'école, ce que vivent les enfants, c'est quand même une dureté, une violence au quotidien...

Par rapport à vos livres précédents, dans Les Jouets vivants vous adoptez une écriture plus apaisée, alors que le sujet est lui d'une grande violence.
C'est aussi le désir de ne pas refaire ce que je " sais " faire. Et surtout, avec un tel matériau, être moi-même c'était faire acte d'une sorte de redondance. Devais-je ajouter à tout ça ma colère folle, mon indignation ? C'est le livre sur lequel j'ai le plus travaillé, celui que j'ai le plus lu et relu. Je voulais m'effacer dans mon caractère, mon tempérament, pour montrer l'énormité de ce qui vient te percuter. C'est inédit une telle chose ! Tu es écrivain et tu n'es pas que cela. À un certain moment, la provocation n'est pas faite qu'à l'individu, elle est faite aussi à l'écrivain. Ce livre devait vraiment être le reflet de ce qui s'était passé. Dans une telle affaire, il y a en moi un petit bonhomme qui va se réfugier dans un bunker aménagé depuis l'enfance à l'intérieur de la boîte crânienne... Là-bas, l'épouvantable souffrance des autres ne traverse pas les murs, ne peut pas t'anéantir. Tu sais qu'elle est là, qu'elle te touche, mais que tu n'en mourras pas.

Pour parler du mal fait à ces enfants, vous récusez le terme de " souillure ", une tache qui ne s'efface pas, au profit de celui de " blessure ", c'est-à-dire ce qu'on peut réparer...
Oui, il reste la cicatrice que l'on garde. Parfois dans le visage, dans les yeux, tu repères les gamins qui ont pris des coups. J'arrivais dans une cité, un centre social, une école et je les voyais tout de suite, je ne me trompais pas. Ça ne donne pas forcément des solidarités parmi les enfants martyrs. Certains, parfois, luttent pour être le moins mal-aimé du père ou de la mère. Même s'ils en ramassent autant sinon plus que les autres, ils vont chercher à être aimés, caressés. Ils vont essayer de séduire, d'être estimés.

Dans la première partie du livre, au moment de l'annonce de la mort de votre père, vous avez recours à une forme très particulière : vous alternez des réminiscences de votre enfance, des souvenirs de la violence et de la folie de votre père avec des saynètes de votre vie d'aujourd'hui autour des enfants, des animaux, de la maison...
Je ne crois pas à la notion d'inspiration, plutôt au travail, aux activités du corps : marche, activités manuelles diverses qui permettent à l'esprit de se préparer à l'écriture. Mais quand je me suis attaqué à cette partie, je l'ai fait de cette façon-là : le début est pratiquement resté inchangé. Je vois les choses comme une sorte de balancier d'horloge ancienne : est-ce que je vais ou non aller à l'enterrement de mon père ? Le temps alors s'écoule, chaque seconde compte. J'égrène le temps et me rapproche du moment où il sera trop tard pour y aller. Je ne voulais pas m'offrir à l'évocation du passé... Je ne savais pas ce que physiquement mon père était devenu. Il n'a jamais vu mes enfants, ça a été une rupture totale. Imaginer une petite morgue de maison de retraite dans une ville de province m'ennuyait. Je ne voulais pas tendre mon écriture vers ça. J'existais ici et je voulais considérer les petites choses quotidiennes d'un type qui n'est pas un si brave garçon : quelqu'un qui est capable de battre son chien et qui n'en ressent pas une culpabilité extrême, qui se livre à des petites stratégies pas très glorieuses. Et puis tu as l'idée qu'il faut mettre un peu d'ordre dans la confusion : si tu dois enterrer ton père, il faut aussi enterrer un certain nombre de cadavres d'animaux. Tu vois ton couple de pigeons qui ont laissé crever leurs petits et qui leur ont chié dessus. C'est une image qui prend un certain sens dans un livre comme celui-là...

Malgré la noirceur des faits relatés, on ressent parfois une vraie allégresse qui tient notamment à l'ironie dont vous usez pour rendre compte de cet épisode de votre vie.
Il faudrait considérer les choses d'une autre façon : j'ai essayé de mettre un peu de gravité dans ma perception presque toujours ironique des choses. J'arrive à être furieux dans cette histoire, il y a de grandes tensions. Mais ensuite, à travers les pensées qui me viennent, les observations que je fais, je ne peux m'empêcher de voir l'aspect bouffon de tout ça. Nous sommes tous assez grotesques, ridicules, il n'y a qu'à voir les attitudes simiesques des mâles sortant d'un bain de mer, surtout quand ils roulent un peu des mécaniques... Eh bien un avocat lors d'un procès, c'est un baigneur qui a mis une robe, qui fait des moulinets et qui là, en l'occurrence, t'attaque. Et il attaque l'écrivain. Comme il vient sur ton terrain, tu as la prétention de pouvoir riposter. Dans ce qu'il dit tu relèves surtout l'aspect ridicule : il est allé chercher une pseudo critique au fin fond de la campagne, une dame qui a lu un livre obscène de l'individu obscène que je suis... On sent qu'ils ont préparé leur numéro et ils s'enfoncent. Alors, dans cette salle de tribunal où on jugeait des faits de pédophilie particulièrement scabreux on a tous bien ri. Et la présidente nous a laissés aller au bout de nos rires. Le rire est très efficace, très destructeur. Ce n'est pas un rire qui soulage, qui fait du bien. C'est un rire de combat.

Vous éprouvez une vraie jouissance à stigmatiser les médiocrités de la province, à l'instar de Flaubert à qui Parties fines, un de vos textes récents, fait clairement allusion...
Je me moque de choses que je connais... Il y a longtemps que je vis en province, la maison où nous sommes est située dans une province qui est presque caricaturale, le chien qui aboie, le coq qui chante, tout est à sa place... Je ne vois pas les gens comme des animaux de laboratoire que j'observerais en ricanant pour ensuite les épingler dans un livre et m'en aller... Je fais partie de ces gens, j'habite au milieu des choses.

Dans tous vos livres, la sexualité est très présente, et revêt des formes très violentes.
C'est que le machisme est formidablement à l'oeuvre dans notre société. Quand on a été élevé dans une telle brutalité, même si elle n'est pas sexuée... On peut avoir des difficultés à devenir un petit mâle lorsqu'on a été démoli par un gros mâle. Quand tu es tellement attiré par les filles, par l'amour, tu te demandes si ça doit absolument être dégueulasse... Je crois qu'il y a, sous-jacente dans la mentalité du mâle, cette tentation de s'emparer des choses par la violence, de détruire ce qui est beau, de souiller, de dégrader... Il suffit parfois de quelques circonstances pour que des mecs paisibles et respectueux deviennent les pires salopards.

Les jouets vivants
Jean-Yves cendrey
Éditions de L'Olivier
317 pages, 20 e

Photos : Rodolphe Escher

Jean Laurenti

   

Revue n° 066
(Septembre 2005).
Commander.

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