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Velibor Colic
Interview
Les boucles de l'errance


Velibor Colic

par Franck Mannoni



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De ses premiers témoignages de guerre en ex-Yougoslavie,
à son nouveau livre, " Perdido ", sur le jazzman Ben Webster, Velibor Colic explore la condition d'étranger, ces destins d'hommes venus de nulle part.

De sa Bosnie natale, Velibor Colic a gardé un accent rocailleux. De son existence meurtrie par la guerre dans les Balkans, un pessimisme solide, toujours accompagné d'un sourire. Réfugié en France, cet ancien soldat bosniaque, devenu déserteur après avoir constaté les atrocités commises par l'armée, ne garde plus aucune illusion sur ses contemporains et leur capacité à sombrer dans la barbarie. Il martèle dans ses romans un seul et unique message : l'être humain doit être respecté.

Ses premiers écrits de guerre (Les Bosniaques, Chronique des oubliés...), pour certains couchés sur le papier au coeur même des tranchées, étaient portés par une écriture incisive, soumise à l'obligation de transmettre l'indicible. Avec Perdido, qui raconte le parcours du saxophoniste de jazz Ben Webster, l'auteur se laisse aller à la volupté. Il offre à son personnage la fraîcheur de la chair et décrit le spleen du soliste. Alcool, bars : la ligne de vie du musicien fait des volutes. Ses rêves de jeunesse partent en fumée. Et sur le registre de la variation, Velibor Colic donne corps à son périple apatride, dans un livre qui se lit comme on écoute du blues.

Votre biographie s'éloigne d'un travail académique classique. Quelle est la part de la réalité dans Perdido ?
Je suis parti de deux articles de dictionnaires sur le jazz. J'ai pris le nom de Ben Webster et j'ai lu son nom dans un miroir. Il est devenu Neb Webster. J'ai gardé les lieux : Kansas City où il est né, Amsterdam et Copenhague où il s'était réfugié, exilé et tous ses amis jazzmen, Duke Ellington et Miles Davis, qui ont réellement existé dans son parcours. Mais j'ai inventé toutes les femmes. J'ai aussi inventé certaines photographies que je décris. En fait, j'aime beaucoup partir de la vie d'un homme pour me lancer dans l'invention. Je trouve que dans les biographies chronologiques, il y a beaucoup d'espaces vides entre les faits. C'est là que se situe la littérature.

La vie de Ben Webster a-t-elle été aussi sombre que vous la décrivez ?
Ben Webster est né aux États-Unis, au début du XXe siècle. Son père voulait l'inscrire au conservatoire de musique, il a été refusé parce qu'il était noir. Assez jeune, il commence à travailler avec Duke Ellington au piano, mais ça ne marche pas. Il part alors en Europe. Il évolue dans l'alcool, la drogue. C'est le jazz de l'époque... Il meurt à 56 ans à Amsterdam. Pas vraiment d'overdose, pas vraiment de l'excès d'alcool, c'est le corps qui lâche. Il a toujours été un exilé, un étranger.
J'ai respecté les grands traits de sa vie. Je ne voulais pas faire un livre sur le jazz, mais un livre à partir du jazz. Je m'arrête sur les détails, sans respecter une écriture linéaire. Il y a un thème, des variations, même s'il n'y a pas de hasard dans l'écriture. J'ai mis huit mois à construire l'histoire, et un an et demi à la déconstruire. J'ai parfois laissé un peu de hasard dans la construction. Le problème que je voulais développer et qui m'est proche, c'est la difficulté d'être étranger. Quant au titre, Perdido, c'est un standard que tout le monde a joué.

Neb Webster est un personnage extrêmement dense. Comment avez-vous travaillé pour lui donner cette présence ?
J'ai très peu utilisé la documentation écrite. Je me suis basé sur quelques vidéos rares. Je me suis attardé sur sa manière de marcher, sa manière d'allumer une cigarette. Je voulais voir comment il remplissait l'espace. J'ai également remarqué qu'il faisait toujours un geste de la main, comme s'il était en quête du swing. Je voulais qu'il soit réel, mais déconnecté des faits. Par exemple en pensant sa mort, j'avais d'abord écrit cinq à six pages qui racontaient son agonie. Jusqu'au moment où j'ai pris conscience que la seule chose qui compte pour un saxophoniste, ce qui rythme sa vie, c'est le souffle. Mourir pour lui, c'est tout simplement arrêter de jouer et arrêter de respirer. Il meurt finalement en quelques phrases.

Neb Webster va de ville en ville, de femme en femme, de bar en bar. Il n'est jamais vraiment en contact avec la société. Il évolue dans un univers clos, sombre et sans espoir...
Pour moi, être étranger, ce n'est pas seulement avoir une carte de séjour. Je l'ai imaginé comme un homme qui sait que les destins sont scellés. Il vit son blues, c'est un étranger absolu. J'espère toutefois qu'il n'est pas complètement désespéré. C'est pourquoi j'ai parsemé son histoire de femmes. Il y a la pute, la princesse, la mère. Je ne voulais pas mettre tout ça sur le dos d'un seul personnage féminin. J'ai aussi voulu rechercher la poésie dans la banalité. La différence entre la biographie académique et la pseudo biographie qu'est Perdido, c'est que le biographe sait ce qui est important, le romancier, lui ne sait pas. Boire un verre avec un très bon ami, c'est peut-être ça qui est important. Là est la poésie.

Il y a dans votre écriture une certaine pudeur, comme si vous souhaitiez éviter un ton trop tragique ?
L'ennemi de la littérature, c'est le pathos. Lorsque j'ai écrit sur Modigliani (La Vie fantasmagoriquement brève et étrange d'Amadeo Modigliani, 1998) la vérité dépassait tout ce qu'on pouvait écrire. Lorsque sa compagne apprend sa mort, elle se suicide en se jetant du haut d'un toit. Elle était enceinte de huit mois. C'est absolument horrible. J'ai relaté cet épisode par une note presque journalistique. De la même manière, à une époque de sa vie, Ben Webster a vendu son saxophone à Amsterdam pour acheter de la drogue. C'est un événement qui s'est réellement produit, mais que j'ai écarté du livre parce qu'il était trop pathétique. Il ne faut pas se complaire dans le sur effet. Il n'y rien à broder.

Modigliani puis Ben Webster. Ce sont les deux premiers volets d'une trilogie ?
Il y a un livre que j'ai terminé il y a une dizaine d'années sur le peintre russe Andrey Rublyov. Tarkovsky a fait un superbe film sur lui. C'est un peintre du XVe siècle qui a beaucoup voyagé en Russie. Il a peint de magnifiques icônes orthodoxes. Chez moi, ce n'est pas du tout cette spiritualité-là qui fonctionne, mais je voulais écrire un roman slave, dans cet univers-là. Il est rattaché aux deux autres livres par son thème : qu'est-ce qu'être étranger ? Cette fois, la question se pose ainsi : comment être étranger dans son propre pays ? C'est une trilogie très dispersée dans le temps, de 1995 à 2002. Les trois artistes illustrent, chacun à leur manière, une question majeure dans mes oeuvres.
J'aimerais écrire un livre intemporel. Dans cette histoire, j'écarterai tout ce qui peut être moderne. C'est le destin qui m'intéresse. On écrit sur les hommes ou on n'écrit pas. Sur Ben Webster par exemple, je rappelle simplement qu'il est noir, parce que ça conditionne son histoire. Je laisse le contexte aux autres.

Comment se situe Perdido dans votre parcours littéraire, notamment par rapport à vos premiers livres, qui ont admirablement décrit la guerre de Yougoslavie ?
J'ai écrit Les Bosniaques en temps réel. J'étais soldat, j'écrivais sur une feuille placée sur mes genoux. Chaque fois que je partais dans les tranchées, je me disais que je n'en reviendrais pas. C'était une écriture incisive. Je n'ai presque pas retouché ce texte. J'évoluais dans des choses horribles. J'évoque notamment un sniper qui tire sur une fille de 5 ans. Quand on relate ce genre de choses, on se dit que le métier d'écrivain s'arrête là. Est-ce qu'on peut se lancer dans un long discours ? Non. Les Bosniaques, c'était en live.
Perdido
, j'ai pris le temps de travailler sur la forme, sur l'habillage. Heureusement, treize ans ont passé. Dans mon approche, je suis beaucoup plus serein. J'attaque les mêmes problèmes, mais différemment. À 18 ans, on est rebelle, à 41 ans, on est mécontent. A 18 ans, j'étais dans les groupes punks, il fallait tout changer, on ne savait pas trop comment. Une chanson d'une minute trente suffisait. Maintenant, j'ai plus de maturité.

Quelle a été l'utilité de ce témoignage ?
Quand je suis arrivé en France, je suis allé dans un journal télévisé sur TF1. Le journaliste qui présentait la grand-messe du 20 heures a dit alors : "Sarajevo, 35 morts, 15 blessés", et il est passé à autre chose. J'ai trouvé qu'avec cette manière anonyme de présenter les choses, l'oubli était facile. On oublie moins facilement les choses si elles sont racontées au travers d'une histoire. Si je ne parle pas de cette fillette tuée par un sniper, personne ne saura qu'elle a existé.

Bien que vos livres soient toujours très engagés, ils sont exempts de message politique...
La politique ne m'intéresse pas. Il faut avant tout respecter l'homme. Même si je suis pessimiste et un peu dur. Je me méfie beaucoup des écrivains qui font de la politique. Je préfère me concentrer sur un travail purement littéraire. Je m'intéresse à ce qui est actuel. Être triste, être amoureux, être en relation avec les autres c'est toujours d'actualité. Une société qui se politise trop, cela donne l'ancienne Yougoslavie. On découvre la différence, la mosaïque des peuples, l'héritage culturel et par des moyens politiques aux mains de l'extrême droite, on détourne tout cela vers la guerre. Je me souviens qu'avant le déclenchement de la guerre, des kalachnikovs ont été distribuées gratuitement à des milliers de personnes dans les villes. Les balles se payaient en marks. Faites la même chose dans n'importe quel pays et vous aurez une guerre civile.

L'espace du roman suffit-il à votre travail ?
Je pense qu'il faut travailler sur la forme, tout en respectant un minimum la narration. La forme prime sur l'histoire. Elle est un nouveau souffle pour le genre un peu fatigué qu'est le roman. Il faut aller vers des sensations qui ne sont pas toujours littéraires. J'aime capter la musique. C'est sans doute pour cela que j'aime beaucoup Jack Kerouac. Quel que soit le sujet qu'on aborde, on peut y adapter la forme que l'on a choisie. J'ai composé un roman mosaïque avec La Vie fantasmagoriquement brève d'Amedeo Modigliani, un roman roulette avec Perdido. Le troisième évoluera dans l'espace. Je veux jouer avec les dimensions, la polyphonie, procéder par petites touches.
D'une certaine manière, cela rejoint la grande tradition des romans picaresques. Regarder le monde à travers les yeux d'un personnage. C'est aussi une forme de poésie. Si j'écris des romans, c'est que je suis en quelque sorte un poète raté. Je suis trop bavard pour cela (rire). Mais tout cela doit rester fragile. S'il n'y a pas de fragilité dans l'art, où y en a-t-il ?

Perdido
Velibor Colic
Traduit du serbo-croate
par Mireille Robin
Le Serpent à plumes
235 pages, 19,90 e

Franck Mannoni

   

Revue n° 067
(Octobre 2005).
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