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Fabrizio Mejia Madrid
Interview
Emporté par la ville


Fabrizio Mejia Madrid

par Lise Beninca



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Premier texte du Mexicain Fabrizio Mejía Madrid à être traduit en français, " Le Naufragé du Zócalo " est l'histoire loufoque et cuisante d'un homme en déroute, sous l'emprise d'une ville tentaculaire qui sans cesse renaît de ses cendres pour mieux s'effondrer.

À la veille de son trente et unième anniversaire, Pablo Urbina émet quelques amers constats. Il allume une cigarette et songe qu'il n'a ni femme, ni travail, ni cadeau à s'offrir. " Ma vie n'est pas pour autant bonne à jeter. La considérer comme un échec, c'est une façon de voir, l'autre étant de ne pas la considérer du tout. " En revanche, il a le sens de la formule : " De l'avenir je n'ai qu'une idée vague excepté la date de péremption du lait.

" Le jour où Urbina est né, il a paraît-il neigé sur Mexico. Depuis, il attend que le miracle se reproduise. Sa femme lui a offert le blouson qu'il traîne chaque jour, au cas où. Puis elle l'a quitté. " L'amour est comme ces serrures desquelles on veut avoir les clés. Tout finit quand on se souvient qu'elles sont fausses. " Engoncé dans son vieux blouson, Urbina traverse sa vie comme il traverse Mexico, nonchalant, blasé, désoeuvré. " On a beau dormir, il reste toujours une dizaine ou une douzaine d'heures par jour pendant lesquelles, houspillé par la honte ou par les regards fulminants des voisins, on peut se sentir forcé de vivre. " Aussi impassible face aux événements sordides que face aux merveilleux, Urbina savoure sa lente dérive. La Vierge de Guadalupe peut bien lui apparaître, cela ne lui fait ni chaud ni froid. Mexico est la ville où tout arrive, mouvante au gré des catastrophes sur lesquelles elle se repose, comme la structure du roman. À tout moment, un volcan peut entrer en éruption, un fleuve sortir de son lit, la démesure s'immiscer dans le quotidien. Urbina fait face par son inertie tranquille. Il ne demande rien d'autre que demeurer dans cette ville nourrie d'Histoire, de fantastique et de tragique, où " les marchands ne vendent pas du poisson mais leur parole d'honneur qu'il est frais ", où " le métro n'est qu'une strate géologique de plus " entre les os de dinosaures et la vaisselle aztèque.
Ce roman singulier, cynique et tendre, a valu à son auteur (né en 1968) le prix Antonin Artaud au Mexique.

Pourquoi avoir fait de la ville de Mexico le personnage principal de ce livre ?
Depuis La Plus Limpide Région, de Carlos Fuentes, les écrivains mexicains ne relèvent plus le défi de résumer la ville de Mexico en un seul livre. Il y a bien eu des romans sur certains quartiers ou certains lieux emblématiques, mais aucun embrassant la ville tout entière. Je voulais que mon narrateur soit immergé au coeur de cette ville, qu'il soit à la dérive, improvisant sa propre existence comme une survie jouissive. La génération d'écrivains nés entre la mienne et celle de Carlos Fuentes a perçu Mexico comme une menace, une chose monstrueuse et bizarre à laquelle il fallait échapper. Ils n'ont pas su voir en elle le futur de toute mégapole : un lieu au-delà de l'apocalypse, où existent la vie, l'amour, l'enracinement, la difficile cohabitation entre classes sociales, un lieu en perpétuelle mutation. C'est peut-être parce que nous formons la génération qui a mis, au sens propre, la main à la pâte pour rassembler les ruines après le tremblement de terre de 1985, que nous voyons en elle une ville dont la folie est de ne pas même savoir si elle compte 18 ou 20 millions d'habitants. Deux millions de plus ou de moins ? Une bagatelle ! Le personnage principal de mon roman est cette ville, décrite au lendemain d'une perte, à l'instant où elle se relève et reprend sa marche en avant.
Le nom du narrateur, Pablo Urbina, est-il lié au mot latin " urbi " désignant la ville, comme s'il en était le fruit, l'ombre ?

Oui, Urbina vient de urbi, le terme latin pour " ville ", par opposition au mot grec polis qui désigne plutôt une communauté d'hommes libres. La urbi latine correspond bien à l'identité du narrateur : un être noyé dans les dimensions d'une histoire où les catastrophes de sa ville sont aussi de petites catastrophes personnelles. Pablo Urbina n'est pas tant l'ombre de sa ville que quelqu'un qui est traversé par elle. C'est un personnage stoïque, si l'on veut, avec cette résignation face à la fatalité (typiquement mexicaine) qui veut que s'il se met à pleuvoir, on ne s'énerve pas, on considère cela comme un moindre mal par rapport aux inondations subies par la ville en 1629. Urbina est l'homme urbain qui se refuse au nomadisme. Il sait que rester dans une mégapole, c'est la comprendre. Il lui arrive des choses qui le secouent sur le plan émotionnel mais il refuse de bouger physiquement. Il reste, en dépit de tout.

C'est un anti-héros blasé, nonchalant. Est-il le reflet d'une génération entière ?
Je ne crois pas que le narrateur ait perdu ses illusions, parce qu'il n'en a jamais eu. Sa dérive est due à une perte : sa femme l'abandonne, l'amour lui échappe, il comprend que tout est passager. De là vient son regard résigné, stoïque comme je l'ai déjà dit, au sens philosophique du terme. On ne peut exister et coexister dans une ville de 18 ou 20 millions d'habitants qu'en prenant les choses comme elles sont, en se laissant porter par le courant. Dans les autres villes latino-américaines, la réaction face à un conflit relationnel est différente. Par exemple, à Buenos Aires, on dirait : " Qu'est-ce que j'en ai à foutre... " À Sao Paulo, ce serait plutôt : " Vous ne savez pas à qui vous avez affaire. " À Mexico, on dit " Le premier qui s'énerve a perdu ". Quand on est résigné, il n'y a aucune raison de se fâcher. La contrepartie de ce stoïcisme est la chance. On a tous un billet de loterie dans la poche.

Urbina et ses amis sont liés à leur ville par un rapport d'amour-haine. Chacun rêve d'un ailleurs, mais finit par rester à Mexico...
Nous croyons tous que le bonheur est ailleurs. Les gens mariés rêvent aux délices du célibat et les célibataires à la stabilité qu'ils imaginent dans le mariage. Ceux qui vivent dans une ville veulent aller dans une autre et, quand ils le font, éprouvent de la nostalgie. Urbina est celui qui reste, celui qui n'aspire jamais à partir et qui, lorsqu'il s'en va, vit son départ comme une expulsion. Ses deux amis sont les deux faces d'une même médaille : l'une s'en va puis revient, l'autre veut s'en aller mais n'est pas capable d'oublier. Urbina, lui, est obligé de partir pour un temps. À son retour, il éprouve le besoin de brûler ses malheurs (il brûle son blouson). Le Naufragé du Zócalo est aussi un roman sur la nécessité de l'oubli pour aller de l'avant dans la vie.

La structure de votre livre est très travaillée.
Le livre est divisé en quatre parties correspondant aux quatre éléments (terre, eau, air et feu) et subdivisé en quatre autres (les quatre dernières années du vingtième siècle) ainsi qu'en quatre catastrophes : le tremblement de terre de 1985, l'inondation de 1629, la pollution de l'air, et l'incendie de 1734. Chacune de ces catastrophes peut être associée à notre minuscule vie émotionnelle : ne pas avoir d'appartement, perdre l'amour, ne pas être celui qu'on rêvait d'être, devoir brûler le passé pour mieux redémarrer. Le roman fonctionne comme ces calendriers préhispaniques qui associaient la chance d'une personne à tout le cycle cosmique.
Vous procédez à un curieux mélange des genres (historique, fantastique...) Est-ce un choix qui s'est fait dès le départ ?

Ce livre est né d'un séjour à Berlin en 2003. J'étais en train de lire quelques pages de ce qui allait devenir ce roman, et il s'est mis à neiger. Une espèce d'euphorie m'a envahi, tandis que cette neige tombait derrière les vitres de la Maison des cultures de Berlin. C'était pour moi si inhabituel que cela m'a donné l'idée d'une ville où il ne neige jamais mais où tout le monde attend que cela se produise un jour. Cette attente a été le premier angle d'approche. Puis, j'ai eu l'idée d'un nuage qui entre dans un appartement pour faire pleuvoir à l'intérieur. Le ton du livre était donné. Le reste, comme le savent tous ceux qui écrivent, vient tout seul.

Votre écriture laisse aussi une belle place au loufoque. Peut-on dire qu'elle s'inscrit en cela dans la lignée de García Márquez ?
Contrairement à d'autres écrivains de ma génération (je pense à Alberto Fuguet au Chili ou Edmundo Paz en Bolivie), je n'ai pas une réaction de rejet envers le " réalisme magique " de García Márquez. Je suppose que le poids de Juan Rulfo nous a empêchés au Mexique de célébrer l'insolite comme quelque chose de plus qu'un cimetière au milieu du désert. Le " réel merveilleux " n'est pas un " genre ", mais un certain regard porté sur le réel. Frida Kahlo a découvert le surréalisme sans avoir besoin de connaître André Breton. Puis, quand elle l'a rencontré à Mexico, elle a confirmé l'idée de Breton que le Mexique était le pays surréaliste par excellence, parce que l'anomalie y est à portée de vue, à fleur de peau. Cela tient au fait que rien ne se perd au Mexique, tout ne fait que s'accumuler, se combiner, s'arranger avec le présent : la culture indigène aux côtés de la culture métisse, les deux ayant recours aux techniques modernes. Les zapatistes du Chiapas et les financiers de la bourse utilisent Internet pour des raisons différentes : les uns parce qu'ils se déplacent de montagne en montagne, et les autres de pays en pays.

On songe à Malcolm Lowry lorsque votre narrateur se trouve " au-dessous du volcan ". Est-ce un hommage?
J'adore la folie de Lowry, mais je ne me saoulerais jamais au point de rouler sous la table en jouant du ukulélé. La référence au volcan et aux peuples qui y vivent vient de mon travail journalistique. Ozolco existe : c'est un peuple délaissé qui croit pouvoir parler avec le volcan et contrôler la pluie avec une épée. Ozolco est au coeur du roman parce que c'est l'attitude d'Urbina portée à l'extrême : ces gens vivent au pied du volcan bien qu'il soit entré en éruption en l'an 2000. Ils n'ont pas voulu partir, parce qu'ils ont parlé au volcan et qu'il s'est engagé à ne pas leur faire de mal. Ils ont fait plus confiance au volcan qu'aux autorités, et ils continuent comme ça.

Que représente pour vous le prix Antonin Artaud, et le fait d'être traduit en français ?
Je n'aurais jamais cru obtenir ce prix, étant donné la concurrence, qui rassemblait des " poids lourds " Fernando Vallejo, Fabio Morábito. Lors de la remise du prix, j'ai été surpris de voir que non seulement les professeurs de l'Alliance française mais l'ambassadeur français lui-même avaient déjà lu mon roman. Et quand les cadres de Renault sont venus vers moi pour en discuter, les bras m'en sont tombés. Les vraies coïncidences sont arrivées plus tard : après la remise du prix, j'ai lu une lettre qu'Antonin Artaud avait écrite à bord d'un bateau qui le menait au Mexique. Elle était divisée en quatre parties eau, feu, air, terre , tout comme mon roman. Artaud était donc bien là, comme un billet de loterie dans ma poche.

Le Naufragé
du Zócalo

Fabrizio Mejía
Madrid
Traduit de l'espagnol (Mexique)
par Gabriel Iaculli
Les Allusifs
208 pages, 15 e

Lise Beninca

   

Revue n° 069
(Janvier 2006).
Commander.

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