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Emmanuelle Pireyre
Interview
Habiter le réel


Emmanuelle Pireyre

par Pierre Hild



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Comment participer au monde, lui-même en danger ? Le troisième livre d'Emmanuelle Pireyre s'affranchit des genres littéraires, en mêlant des données statistiques réelles ou fictives, et des aperçus sociologiques. Avec un humour mordant.

Depuis la parution de Congélations et décongélations (Maurice Nadeau, 2000), Emmanuelle Pireyre poursuit une oeuvre inclassable qui mêle poésie, prose, essai. Découpé en chapitres et séquences courtes, illustré de vignettes photographiques et schémas, son nouveau livre, Comment faire disparaître la terre ?, opère une sorte de radiographie du monde contemporain. Un monde sondé par une narratrice dont le " mental de raisonneuse " s'expose en labyrinthe : une femme de 30 ans au XXIe siècle.

Épicure croise " Du côté de chez nous ", émission bien de chez soi de TF1. On y invente de nouvelles planches de Rorschach destinées au propriétaire d'un habitat standard ou aux frères Grimm. Pensées et modes de vies occidentaux alimentent de nombreuses spéculations qui interrogent ce qui fait rire Nathalie Sarraute, la meilleure façon d'acheter un pull, les souvenirs de collège. C'est un laboratoire, une fabrique de concepts et d'objets farfelus mais jamais gratuits, tel le " barbecue ataraxique " ou le " stock d'imagination du propriétaire ".
Drôle, sensible, Comment faire disparaître la terre ? et ses questions d'espèces et d'espaces qu'il s'agit de penser/classer développent une autre " vie, mode d'emploi ".

La narratrice de votre livre évoque La Femme de 30 ans, roman de Balzac sur la femme de son temps. Ce texte entend-il actualiser cet objet d'étude ?
Dans l'écriture du livre, le personnage de La Femme de 30 ans n'est apparu que tardivement, un peu par hasard du fait que j'ai trouvé le livre de Balzac abandonné par quelqu'un dans ma voiture. Il est vrai que la femme de 30 ans était cependant déjà là depuis le début, en quelque sorte comme voix de narratrice qui réfléchit aux diverses entités sociales auxquelles elle appartient, et dont elle est à l'intersection : être du monde occidental, appartenir aux classes moyennes dont les familles exultaient d'ascension sociale durant les années 70... et, entre autres, être de genre féminin. La découverte du livre de Balzac a cristallisé ce dernier aspect ; il fallait de toute évidence procéder à des mises à jour sur le thème des conditions de vie des femmes. Et c'est ainsi que j'ai décidé de ne pas rendre le livre de Balzac à son vrai propriétaire.

Vous écrivez : " Nous, les femmes occidentales, avons égaré le dossier homme ".
Il faudrait lire la phrase dans son contexte, avec la liste introductive et explicative de dossiers qui la précède. Mais pour résumer les faits simplement, je suis toujours étonnée qu'après ce que la réputation des femmes a enduré et subi de grossières calomnies, particulièrement concernant les qualités de notre cerveau, nous soyons à présent si peu rancunières et pour tout dire aussi aimables !
Par chance, le dossier perdu est le dossier de la rancune.

Entre la femme faisant partie d'une " minorité humiliée " et la " joie dévastatrice ", perçue comme déprimante, " des femmes propriétaires de maison avec jardin ", le texte semble bien se garder de dresser un portrait univalent de la femme de 30 ans...
Justement, toute la complexité vient de ce que, bien qu'une haie de jardin soit un phénomène a priori déprimant, les femmes propriétaires de maison avec un jardin ne sont pas déprimées, elles sont franchement heureuses.

Dans Mes vêtements ne sont pas des draps de lit, vous évoquiez " l'impossibilité du je au féminin dans l'écriture ". Ce nouveau livre ne répond-il pas à cela ?
J'ai connu des débuts d'écriture difficiles, où rien ne semblait naturel, chaque aspect du métier étant sujet à gouffres d'interrogations. En particulier, lorsque j'accordais les verbes et adjectifs au féminin, j'avais l'impression de ne parler qu'au nom d'une moitié d'être humain, si bien que voulant au départ écrire au neutre, j'écrivais au masculin. C'est le travail de l'écriture qui avait alors permis de fabriquer une voix spécifique au féminin. Ceci est donc, pour ce qui me concerne, une question réglée depuis 2001. Le féminin qui m'intéresse maintenant se situe plutôt sur un plan social.

L'une des grandes questions du livre concerne les raisons et possibilités d'agir sans se laisser gagner par le désespoir. L'humour, le loufoque, si présents dans vos textes, viennent déjouer la pesanteur de cette gravité ?
Oui, l'humour et le loufoque sont une bénédiction, un tour de magie.

Ce texte joue, entre autres, avec le registre du manuel pratique. Plus profondément, n'est-ce pas un manuel pratique pour apprendre à respirer aujourd'hui ?
Oui, c'est très joliment dit. Le fil du texte n'est pour moi jamais un fil narratif, mais plutôt un fil de questionnements et de réflexions, comme lorsqu'on se demande dans la vie comment faire telle ou telle chose. Si bien que je suis très attirée, ainsi que la plupart des gens, par les manuels pratiques qui permettent de résoudre mille difficultés dans tous les domaines, bricolage, médecine et psychologie, entretiens d'embauche, philosophie... J'aime ces livres parce qu'au lieu de nous détourner de notre existence en nous racontant des histoires, ils l'éclairent d'un jour plus perçant. D'un autre côté, ils sont sans repos, sans évasion possible, sans répit, ce sont des livres d'insomniaques. D'où l'intérêt de ne jamais oublier de se procurer avant toute chose le livre intitulé Comment faire pour s'endormir ?

Congélations et décongélations, votre premier livre, évoquait la fatigue, les contrariétés, " notre douloureux amour des choses ". Ces expériences de " congélations " étaient des armes contre cela. Pourriez-vous définir ces " congélations " qui semblent se poursuivre, différemment, ici ?
Les congélations consistaient à prendre des éléments réels assez disparates et à les assembler en paysages imaginaires et scintillants sous le givre. C'était à la fois ravissant comme un début de monde et très risqué, surtout du point de vue de la décongélation qui ne doit jamais donner lieu à recongélation. Il s'agissait d'expériences d'apprenti sorcier qui ne domine pas toujours la recette. L'écriture, c'est bien cela de mon point de vue : un réassemblage dans le désordre des éléments connus avec un grand espoir d'apprenti sorcier, une pratique assez proche finalement de celle du monde industriel, mais transposée dans l'imaginaire, ce qui facilite quand même les manipulations.

Dans Comment faire disparaître la terre ?, la narratrice revendique un " mental de raisonneuse ". Une raisonneuse qui agit en sociologue, en philosophe, fine et foutraque. Ce mental n'a-t-il pas pris le pas sur les expériences plus poétiques des deux premiers textes ?
La raisonneuse était là depuis longtemps, et la poésie est encore présente, me semble-t-il, mais pour chaque livre de manière différente, chacun faisant comme il peut la courte échelle à celui qui vient ensuite. Peut-être les deux premiers livres semblent-ils plus poétiques parce qu'ils renfermaient une moins grande proportion d'éléments prosaïques du monde contemporain. Ils ont fabriqué la machine à moudre dans lequel j'ai ensuite incorporé plus massivement, dans ce troisième livre, des données entendues à la télé, et lues dans les journaux, sur internet, dans les prospectus...
Quant à la raisonneuse, elle va rarement au bout de ses raisonnements ; il se peut que la poésie réside à cet endroit-là : dans la manière qu'a un raisonnement de partir complètement de travers. Il y a de nombreuses manières d'aller de travers.

Vous parliez d'un " monde cruellement en manque de définitions " dans Congélations.... Écrire, c'est travailler à définir ?
Je me suis aperçue qu'on pouvait distinguer deux façons de définir : soit scruter les choses telles qu'elles sont en faisant éventuellement apparaître leurs aspects dissimulés ; soit définir les choses telles qu'elles pourraient être, telles qu'on voudrait qu'elles soient. J'ai plus de sympathie pour la seconde option. J'avais été très impressionnée il y a quelques années par les textes à la fois poétiques et politiques du sous-commandant Marcos, remettant le monde en chantier par sa redéfinition poétique.

Écrire, c'est réparer, aussi ?
En effet, nous disposons là d'une excellente méthode de colmatage.

La voix du texte tire un étrange constat des accidents de programmation de M6. Cette chaîne décalant l'horaire d'une série pour laisser plus de temps à une émission de télé-réalité, cette voix apparente cet accident à sa théorie du roman : " Priorité d'analyse du réel sur la fiction enregistrée ". Sans blague, est-ce une priorité ?
L'émission de M6 était en fait une émission de plateau où plusieurs invités commentaient ce qui se passait à l'intérieur du loft qu'on pouvait observer dans le même temps sur un écran inséré dans l'image : bref, de la réalité vaguement brute et vaguement scénarisée plus de l'analyse l'accompagnant en simultané. Cruel à admettre, mais j'ai bien dû reconnaître qu'il y avait une bizarre parenté avec ma manière de procéder.

Parlant de l'écriture vous dites qu'il s'agit de " décoller les phrases ". Des phrases qui auraient un semblant réaliste trop marqué nous laisseraient le nez sur une vitre, comme incapable d'y voir clair ?
Il y a une inertie du réel, particulièrement bien alimentée par le langage qu'on tient à son propos, tout un ensemble d'idées reçues indéfiniment répétées et plutôt fatigantes de ce fait ! Un décollement (ou décollage) de phrase consiste à prendre les choses par surprise, à les aider à ne pas s'écraser, à en rattraper une ou deux pour leur faire essayer de nouvelles figures. C'est une activité qui tient du jonglage, jonglage débutant à deux choses, puis trois, puis quatre... une activité qui demande aussi une bonne familiarité, un long entretien avec les clichés les plus sinistrement rebattus.

En regard du texte, vous collez des photographies ou des schémas explicatifs. Pourquoi ces inserts ?
Comme en vidéo, au cinéma, ou dans les pièces sonores, le sens peut emprunter plusieurs moyens pour avancer (ou reculer). La règle adoptée est la suivante : chaque fois qu'un de ces véhicules se présente à côté de lui, le sens a le droit de monter dedans.

Vous sentez-vous proche d'autres écrivains contemporains ?
Oui, il y a quantité d'auteurs qui font singulièrement et collectivement avancer l'affaire, qui travaillent simultanément la fiction, la poésie et l'essai, dans des livres qui ne sont pas nécessairement des romans, de la poésie ou des essais. Je pense à Nathalie Quintane, Daniel Foucard, Jacques-Henri Michot, Enrique Vila-Matas, Jelinek...

Un récent livre sur l'idiotie dans l'art mentionne, notamment pour la littérature, l'oeuvre d'Olivier Cadiot et la vôtre. Ce rapprochement, c'était une surprise ?
La notion d'idiotie était liée à la singularité qui dérive d'une appréhension approximative du monde, d'une compréhension déplacée n'empruntant pas les voies du savoir habituel et préétabli. On ne peut qu'être heureux et flatté d'en être rapproché. Un bien étrange sentiment que celui d'être fier de faire partie d'une collection d'idiots.

Comment faire
disparaître la terre ?

Emmanuelle Pireyre
Seuil, 256 pages, 18 e

Pierre Hild

   

Revue n° 070
(Février 2006).
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