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Vincent Eggericx
Interview
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Vincent Eggericx

par Lise Beninca



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Le troisième roman de Vincent Eggericx persiste dans l'humeur sombre et drolatique. D'une écriture ferme et sûre, il fait subir à la réalité des distorsions proportionnelles à la paranoïa de ses personnages.

Dans les livres de Vincent Eggericx, les relations humaines sont souvent scabreuses. Celles qui unissent les singuliers individus des Procédures sont marquées du sceau de la peur. Au filtre de la méfiance paranoïaque, tout Autre n'est-il pas un juge ou un bourreau potentiel ? Dans le procès généralisé que met en scène le livre, le premier à comparaître est l'écrivain Morne. Il vient d'entrer dans une boutique et s'est emparé du propre manteau du vendeur en formulant un " j'achète ! " ravi.

Le vendeur, un dénommé Falanchon, poète en manque de reconnaissance, décide aussitôt de tirer profit de la situation. Lorsque intervient son patron persécuté par le fisc , la chaîne des malentendus prend forme, entraînant les personnages dans une farandole macabre menée par les figures grimaçantes de Camillieri et de son disciple Molino. Ces deux-là exploitent la panique ambiante pour jouer leur grand rôle de serviteurs de la Mort. Chacun baignant dans son univers névrotique, la combinaison des peurs donne lieu à des situations cocasses et terrifiantes, qui menacent de virer au cauchemar. Si l'on échappe au pire, c'est grâce à l'humour, dont Vincent Eggericx ne se dépare jamais. Ses personnages sont des sujets d'étude, saisis dans ce qu'ils ont de plus " grotesque et vulnérable ", comme le souligne la très sensible préface de Bruce Benderson. Dans une dimension tout allégorique, chacun perçoit le monde comme un piège se refermant sur lui. Évoquant son livre, Vincent Eggericx ne peut faire autrement que de dévier vers des constatations " sociétales ", et l'on ne sera pas surpris d'apprendre qu'il travaille actuellement à la rédaction d'un essai...

Sauriez-vous expliquer d'où est venue l'idée de ce livre ?
Ce livre est en quelque sorte né d'une libération libération de la chambre de bonne où j'ai vécu durant trois ans, que j'ai dû quitter rapidement à la suite de la mort de la personne qui me la prêtait. J'avais un rapport ambigu avec cette chambre : à la fois, je l'aimais et je la détestais. C'était un endroit minuscule, hors du temps. Le point frappant était que je ne pouvais pas me tenir debout à l'intérieur, tellement c'était mansardé. Je marchais voûté, comme une bonne. Je me suis souvenu que mon père avait été élevé par des bonnes. J'avais dans cette chambre des photographies de famille de mes arrière-grands-parents, qui représentaient des hommes en manteau cette bourgeoisie française de l'entre-deux-guerres qui se faisait servir par une armée de bonnes. Puis, je me suis retrouvé dans une boutique, à essayer un manteau. Le manteau ne m'allait pas, mais j'étais obligé de l'acheter une force me poussait à l'acheter. Comme je suis plutôt obsessionnel, je me suis demandé pourquoi j'avais acheté ce manteau de grand bourgeois, que démentait de manière frappante mon existence dans ce gourbi de la chambre de bonne, où j'étais en train de me transformer... en bonne. Lorsque je suis parti de la chambre, l'histoire a littéralement jailli. Elle se déroulait toute seule.

Pourquoi avoir choisi, comme thème central, la peur ?
Je regarde autour de moi. Je passe des entretiens d'embauche. Je cherche un studio à louer. Je me retrouve souvent comme chacun en position de suspect. Je prends le métro. Je circule dans des masses d'hommes. Il est curieux, dans les transports en commun, d'observer comment le baromètre de la peur varie en fonction des événements répercutés, amplifiés, répétés à l'infini sur les ondes et les écrans. Tout un dispositif est en place, qui agit sur nous de manière puissante, efficace, qui accule des masses d'hommes à la peur et les conduit à réclamer plus de contrôle. On l'a vu dans les semaines précédant la dernière élection présidentielle, avec l'histoire de ce vieillard roué de coups. Pendant les émeutes, aussi, l'ambiance était tout à fait pourrie. Les regards encore plus fuyants que d'habitude. La coexistence, très incertaine. On voit ça très bien dans les yeux. Regarder quelqu'un en face devient très hasardeux. Le regard de votre vis-à-vis fuit, ou bien on arrive rapidement à une confrontation.

Du coup, chaque personnage se définit par la hantise qu'il a des autres. Vous décrivez " un monde où chacun marche à côté de son bourreau "...
Cette hantise est très contemporaine disons, du moins, qu'elle traverse tout le XXe siècle, elle trouve ses points d'acmé dans les carnages des deux guerres mondiales, et elle revient maintenant, en ce moment où nous sommes au bord d'avoir tous les moyens techniques pour la contrôler, pour nous en rendre maîtres afin d'éliminer notre part obscure, notre inquiétante étrangeté. Ce processus de fabrication en série d' " innocents " se fait par la destruction de la langue et son remplacement par ce qu'on appelle " la communication ", qui est une tentative de neutraliser ce qu'il peut y avoir d'infini dans la langue (dont nous avons tant souffert), et à laquelle chacun est amené à participer s'il veut gagner sa vie dans ce monde. Le plus sûr moyen d'avoir un travail, c'est d'être commercial, de travailler dans le marketing, d'adhérer à la communication, donc, de devenir un anonyme bourreau de la langue, et un anonyme " Maître du monde ". L'homme d'aujourd'hui est Maître du monde. En même temps, il sent encore tout ce qu'il y a de vain dans cette position. Il reste un fond d'angoisse et de déception la déception, c'est que la personne en face pense être elle-même le Maître du monde. Les rencontres que nous faisons, ce sont des entrechoquements entre Maîtres du monde, qui se retrouvent régulièrement dans la position de purs survivants. C'est cela, peut-être, qui traverse ce livre.

Cela part-il d'un triste constat sociologique ?
Le constat est peut-être plus physique que sociologique. Je pense que la situation dans laquelle nous nous trouvons est l'héritage, plus exactement une part choisie de l'héritage, des découvertes qui ont été faites à la charnière du XXe siècle à savoir, la révolution qu'a été l'avènement de la physique quantique, cette nouvelle physique qui se basait sur le " principe d'incertitude ". Elle a été le point de départ d'une interprétation statistique du monde, qui vise à faire tenir le monde et l'homme dans des chiffres à le coder, à le numériser, à le maîtriser jusqu'au bout. La paranoïa dont nous sommes tous plus ou moins les victimes, c'est la paranoïa du cobaye, du survivant, qui marche de pair avec celle du Maître du monde celui qui a réussi à " éliminer tous les survivants ". Le jeu consiste de plus en plus à éliminer les autres survivants. Il se présente encore comme un jeu et nous voyons de plus en plus que ce n'est pas du tout un jeu.

De quelle matière ont surgi ces étranges personnages ?
Un ami m'a dit à propos de mon précédent livre que chaque personnage était une projection de moi-même. Cela me paraissait curieux. En écrivant Les Procédures, je me suis rendu compte qu'il avait raison. Ces personnages représentent les différentes facettes que chacun a plus ou moins en soi. S'il fallait donner un but à ce livre, ce serait de permettre au lecteur de découvrir le Camillieri, le Falanchon, le Molino qu'il a en lui, et de s'en libérer. Si j'ai réussi à faire faire au lecteur un pas de côté par rapport à la réalité donc, aussi, par rapport à lui-même , j'aurai réussi à faire une part du travail.

La mort plane, menaçante, sur tout le livre. Que représente le terrible Camillieri, qui " embaume " les gens pour en faire ses " Jouets " ?
Un processus est à l'oeuvre, un processus très puissant, hygiéniste, de contrôle, qui voudrait nous faire croire que nous sommes immortels que la médecine peut nous réparer à l'infini. Que, ayant tué tous les dieux, nous sommes devenus les dieux. Le travail d'un écrivain, peut-être, c'est de dire aux hommes : voilà, finalement, vous allez mourir. Vous pensez être immortels, et vous êtes littéralement gangrenés par cette mort que vous souhaitez si ardemment refouler. Pour vivre, pour devenir un être humain, il faut accepter le risque de la mort. Camillieri est un bienfaiteur !

Vos livres font appel à univers très sombre. Dans celui-ci, on s'attend au pire, mais il ne se produit pas. Y aurait-il là une forme d'espoir ?
Je dirais qu'il y a entre mes livres une continuité heurtée. Les deux premiers livres (L'Hôtel de la méduse, Verticales, 1998 ; Le Village des idiots, Denoël, 2004, ndlr) étaient clos sur une espèce de désastre. Même si le dernier est aussi très noir, il va chercher un peu de lumière.
Il s'agit d'échapper au nihilisme de l'époque, qui traverse, sans les neutraliser tout à fait, j'espère, mes deux premiers livres. Je pense que nous sommes à un moment métaphysique, en ce sens que nous pouvons décider de notre anéantissement, ou de notre naissance c'est-à-dire que tout le pouvoir est désormais entre nos mains. Les dieux sont partis, il n'en reste que des formes mutantes. C'est donc nous qui, chacun, devons décider si nous voulons vivre ou si nous voulons mourir. C'est nous qui devons inventer notre forme nous n'avons plus de cadre au départ. C'est un enjeu à la fois périlleux, et excitant.
Mais être vivant ne va pas de soi, c'est un combat. Une danse parmi une armée de zombies.

Les deux premiers livres semblaient partir d'une réalité autobiographique. Celui-ci s'engage de plain-pied dans l'imagination...
J'ai compris que l'imagination a une place plus importante que ce que je pensais au départ. L'écriture ne se fait pas seulement en traînant partout la nuit, il y a des choses qui se font en restant chez soi, en faisant travailler l'imagination.
Coleridge distingue entre " fancy " (la fantaisie) et " imagination " (l'imagination, qu'il place à un stade supérieur). Cette distinction est très pertinente. Elle offre une échappatoire à l'emprise rationnelle de la technique, aussi bien qu'à son jumeau pervers le divertissement, organisé en consommation de masse de la Bêtise. Les romans réalistes produits en série par l'industrie culturelle ressortent plutôt d'une forme de journalisme. Ils n'ont pas d'" ailleurs ". Ils sont collés au monde, écrasés.

L'idée du procès fait songer à Kafka, la part d'absurde à Gogol. Ce sont des filiations que vous revendiquez ?
J'aime beaucoup Gogol. Dans les Nouvelles de Pétersbourg, il y a cette magnifique histoire de manteau... C'est difficile à expliquer, mais, en lisant La Partie et le Tout d'Heisenberg, j'ai vu tout à coup un fil qui reliait Gogol à Gombrowicz, puis à Canetti. Heisenberg n'est pas du tout romancier, il est physicien. En l'occurrence, il y avait, dans la découverte de la physique quantique, une possibilité, une ouverture, qui se retrouve chez ces romanciers : à savoir, l'idée que la vision que nous pouvons avoir du monde dépend étroitement de la position de l'observateur. Donc, qu'un manteau peut être vivant, qu'un mollet peut porter le monde, qu'une bibliothèque peut tenir à l'intérieur d'une bosse, et que le temps n'est pas forcément linéaire. Il saute. Il fait des boucles.

Les Procédures
Vincent Eggericx
Léo Scheer
240 pages, 18 e

Lise Beninca

   

Revue n° 071
(Mars 2006).
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